‹ La FontaineChapitre 9 sur 18 · II · texte numérisé non relu

II

le fin des choses, et qui est connue partout pour un esprit extraordinaire. »

Corbinelli comparait son savoir à celui de la docte et spirituelle abbesse de Fontevrault : « Elles entendent Homère, comme nous ence tendons Virgile, w

Bernier, le voyageur et philosophe, fut un de ses amis, et, comme la Fontaine, se retira chez elle; et c'est pour elle qu'il e'crivit son Abrégé de la philosophie de Gassendi^ imprimé en 1678. Les mathématiciens Sauveur et Roberval lui avaient donné des leçons ; et c'est pour cela sans doute que Brossette a voulu la reconnaître dans la femme savante de la Satire de Boileau,

Qu'estime Roberval et que Sauveur fréquente,

mais il serait souverainement injuste de ranger parmi les pédantes celle dont le fabuliste a dit que son esprit avait

Beauté' d'homme avec grâce de femme.

Il est facile de s'expliquer comment elle connut la Fontaine.

Son mari, Antoine Rambouillet de la Sablière, homme de plaisir et d'esprit, fils d'un des titulaires des cinq grosses fermes, avait

fait de sa maison un des centres de la société' lettrée, légère et épicurienne, dans laquelle la Fontaine avait lui-même tant d'amis. On citait de M. de la Sablière de nombreux madrigaux, loués par Voltaire dans le Siècle de Louis XI F, comme des meilleurs et des plus agréables de notre langue. Ils ne sont pas faits pour sa femme, qui les eût mérités par sa beauté et sa grâce.

L'hôtel de la Sablière était situé au hameau de Reuilly (aujourd'hui dans le faubourg Saint-Antoine). On appelait cette belle demeure « la folie Rambouillet. » Ce doit être là que la Fontaine fut d'abord logé. Après la mort de son mari (1680), M"^^ de la Sablière (Marguerite Hessein) alla demeurer rue Saint- Honoré, en face de la rue de la Sourdière, où la Fontaine la suivit. On pense que cette maison de M"^® de la Sablière était sur l'emplacement de celle qui porte aujourd'hui le n° 2o5.

La protectrice généreuse de la Fontaine était du monde brillant qui fut longtemps celuide LouisXIV, quoique ce monde eûtdans ses opinions plus de liberté d'esprit que le monde de la cour. Elle n'avait pas été, hélas ! indocile à l'exemple que son mari lui avait

donné d'une conduite légère. On ne la trouve pas en très bonne compagnie de femmes chez la chanteuse où Charles de Sévigné la trouve en 167 1, avec Ninon de Lenclos, M"^® de Salins, M'^^ de Fiennes et M"^^ de Montsoreau. La voici encore, en 1622, dans la société de Ninon, et convive de ce souper où Molière et Boileau fabriquèrent ensemble le latin du Malade imaginaire. La Fare et Chaulieu, ces deux francs épicuriens, étaient de ses plus intimes amis.

Mais, si elle se trouvait ainsi entourée, la faute en était aux hantises trop libres de son mari. Il faut croire que, dans le temps même de sa plus grande dissipation, elle ne se rendit pas indigne de respect. L'encens très pur, que la Fontaine savait seul lui plaire, n'est pas celui qu'il lui aurait offert, s'il n'y eût eu dans sa vie que légèreté et coquetterie. Elle eut ses égarements ; mais on fut touché de la constance de son affection pour le marquis de la Fare ; surtout on admira la pieuse charité qui fut, dans ses années de retraite, la consolation et l'expiation de cet attachement trahi. M"'^ de Sévigné et toute sa société n'ont parlé du roman de la Fare et de M"'^ de la Sablière qu'avec une très grande estime pour celle-ci.

Avant même qu'elle eût brisé ses liens, si l'on plaisante sur elle, ce n'est point comme sur une femme le'gère : elle est « la tourterelle Sablière ».

Un esprit orné, le goût de la poésie, un cœur ouvert à la vive amitié, une générosité toujours pleine de délicatesse, de sages conseils gentiment donnés, des entretiens où, à côté de la science, avait part « la bagatelle, » c'est-à-dire l'aimable badinage, voilà ce qui fait comprendre combien elle fut chère au poète. Aussi l'a-t-il immortalisée dans quelques-uns de ses plus nobles et de ses plus tendres vers , et a-t-il attaché son nom , comme nous Talions voir, à plus d'une de ses fables, où il avait su reconnaître que le nom de sa bienfaitrice serait mieux placé que dans ses contes.

Le monde spirituel et facile où vivait d'abord M"'^ de la Sablière devint plus tard la société du Temple, celle des Chaulieu, des de la Fare et des Vendôme, qui fut en opposition alors avec la cour régularisée, sinon convertie, de M"^^ de Maintenon.

Tous les amis de M"^^ delà Sablière n'ai-

laient pas jusqu'à la licence d'opinion du Temple. Plusieurs s'arrêtèrent en route et revinrent à la religion. M"^^ de la Sablière elle-même finit sa vie dans les pratiques de la plus austère piété.

A cette époque de foi encore robuste sous des dehors frivoles, le monde rendait souvent au couvent ou aux austérités pieuses de la retraite des âmes mondaines qui, sentant par expérience le néant du monde ou le vide des passions, ne trouvaient qu'en Dieu la paix de leur cœur. Le xvii^ siècle est le siècle des grands désordres et des grandes pénitences. Au xvm^ siècle, les passions gardent leur ascendant et retendent ; mais le repentir perd son autorité et son efficacité : l'expiation des passions se fait dans le monde et par le monde; elle devient un châtiment et n'est plus une réhabilitation consolante. Au xix® siècle, enfin, il n'y a plus ni grands désordres ni grandes pénitences. Dans la littérature, le vice prêche encore parfois avec audace; dans le monde, il n'est plus de mise : on dirait que le vice et la vertu ont transigé entre eux par l'indiff'érence.

Auprès de sa bienfaitrice, avant et surtout après la conversion de cette femme de mérite et de cœur, la Fontaine trouva son repos.

Il venait de se débarrasser de sa charge de maître des eaux et forêts. Il était libre, mais un peu en peine. Avec son imprévoyance incorrigible et sa négligence pour ses affaires, il avait besoin que la Providence voulût prendre soin de lui, comme elle prend soin des petits des oiseaux. Elle veilla sur le poète, en lui envoyant M^^ de La Sablière, nous ne dirons pas afin de lui donner « la pâture » — ne rabaissons pas une si délicate amitié (i) — mais afin qu'au milieu des rêves poétiques, où il vivait comme endormi, une douce tutelle le soutînt et le dirigeât : aimable office qui demandait une main de femme.

Il est facile de retrouver, dans les vers que la Fontaine a consacrés à M"^^ de la Sablière, le ton et l'esprit de son salon. C'est bien là l'ancienne conversation française si renommée et si oubliée. L'abbé Delille a fait un poème de la Conversation^ où il a essayé de la

(i) L'abbé d'Olivet a dit cependant [Histoire de l'Académie^ p. 3 17) : a Elle pourvoyait géne'ralement à tous ses besoins, persuadée qu'il n'était guère capable d'y pourvoir lui-même. »

décrire, et, quoique l'abbe'Delille fût lui-même un excellent causeur et qu'il eût l'ancienne tradition, il n'a pas réussi à représenter ce qu'il est si difficile de définir ou de peindre. La Fontaine y a mieux réussi en louant M"^^ de la Sablière. Voyez ces vers charmants :

Iris, je vous louerais, il n'est que trop aisé ; Mais vous avez cent fois notre encens refusé : En cela peu semblable au reste des mortelles, Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles. Pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur. Je ne les blâme point ; je souffre cette humeur ; Elle est commune aux dieux, aux monarques, aux Ce breuvage vanté par le peuple rimeur, [belles.

Le nectar que l'on sert au maître du tonnerre, Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre, C'est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point ; D'autres propos chez vous récompensent ce point,

Propos, agréables commerces, Où le hasard fournit cent matières diverses ;

Jusque-là qu'en votre entretien La bagatelle a part : le monde n'en croit rien.

Laissons le monde et sa croyance.

La bagatelle, la science, Les chimères, le rien, tout est bon: je soutiens

Qu'il faut de tout aux entretiens.

C'est un parterre où Flore épand ses biens ; Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose,

Et fait du miel de toutes choses.

M^^ de la Sablière, si nous en croyons la Fontaine, avait, au suprême degré, les qua-

lités qui font une maîtresse de salon accomplie. Belle, elle avait l'art de plaire, mais sans y penser. Son ascendant sur le monde éclate dans ce fait, à lui seul si éloquent, que nous raconterons en son détail plus loin. C'est qu'en 1684, la Fontaine, le jour de sa réception à l'Académie, n'hésita pas à lire le discours en vers qu'il lui avait adressé.

Il y a dans ce discours quelques-uns des plus beaux vers de La Fontaine. Sa reconnaissance inspirait bien son génie. Ce discours est en même temps une sorte de confession, que la Fontaine fait, des torts qui l'avaient longtemps empêché d'entrer à l'Académie, de ses Contes, de sa vie un peu désordonnée, c'est ainsi une promesse de ne plus retomber dans ses anciennes fautes ; et à qui mieux faire cette promesse qu'à M"^^ de La Sablière, déjà revenue à la foi chrétienne, à sa bienfaitrice, à celle qui ajoute maintenant ses exemples à ses bienfaits?

Avec candeur il lui expose l'état de son âme :

Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre, J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens : Les pensées amusantes, les vagues entretiens, Vains enfants du loisir, délices chimériques, Les romans et le jeu, peste des républiques,

Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits,

Ridicule fureur qui se moque des lois,

Cent autres passions des sages condamnées

Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années,

L'usage des vrais biens réparerait ces maux ;

Je le sais et je cours encore à des biens faux...

Si faut-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent ;

Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent :

Je recule, et peut-être attendrai -je trop tard;

Car qui sait les moments prescrits à son départ?

Quels qu'ils soient, ils sont courts

C'est, on le voit, une confession grave, ingénue, où l'onction religieuse et une haute moralité n'empêchent pas un reste de coupd'œil amoureux vers ces « chimériques délices » dont on est mal détaché.

Un peu plus loin, il ajoute dans le même sens :

Que me servent ces vers avec soin composés ? N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés ? C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre Et qu'au moins vers la fin je ne commence à vivre ; Car je n'ai pas vécu, j'ai servi deux tyrans : Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans. Qu'est-ce que vivre, Iris? Vous pouvez nous l'apprendre; Votre réponse est prête, il me semble l'entendre : C'est jouir des vrais biens avec tranquillité, Faire usage du temps et de l'oisiveté, S'acquitter des honneurs dus à l'Etre suprême... Bannir le fol amour et les vœux impuissants, Comme hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants.

Sincère, éloquente, sublime poésie, conclut Sainte-Beuve, d'un ton singulier, où la vertu trouve moyen de s'accommoder avec l'oisiveté, où les souvenirs profanes se placent à côté de l'Etre suprême, et qui fait naître un sourire dans les larmes.

Tout ce discours à M"^^ de la Sablière est admirable , et on comprend, à le relire, les applaudissements dont il fut couvert à sa première lecture. La Fontaine s'y montre si aimable, si sincère ! Ecoutons-le encore :

Désormais que ma muse, aussi bien que mes jours,

Touche cfe son de'clin l'inévitable cours,

Et que de ma raison le flambeau va s'éteindre,

Irai-je en consumer les restes à me plaindre,

Et, prodigue d'un temps par la Parque attendu,

Le perdre à regretter celui que j'ai perdu ?

Si le ciel me réserve encor quelque étincelle

Du feu dont je brillais en ma saison nouvelle,

Je la dois employer, suffisamment instruit

Que le plus beau couchant est voisin de la nuit.

Le temps marche toujours : ni force ni prière,

Sacrifices ni vœux n'allongent la carrière.

Il faudrait ménager ce qu'on va nous ravir.

Mais qui vois-je que vous sagement s'en servir?...

J'entends que l'on me dit : Quand donc veux-tu cesser ?

Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie.

De soixante soleils la course entresuivie

Ne t'a pas vu goûter un moment de repos.

Quelque part que tu sois, on voit à tout propos

L'inconstance d'une âme en ses plaisirs légère, Inquiète, et partout hôtesse passagère,... J'ai presque envie. Iris, de suivre cette voix : J'en trouve l'éloquence aussi sage que forte ; Vous ne parleriez pas, ni mieux ni d'autre sorte. Serait-ce point de vous qu'elle viendrait aussi? Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi. Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles A qui le bon Platon compare nos merveilles. Je suis chose légère et vole à tout sujet : Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet ; A beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire. J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire.

On pourrait faire encore bien des inflexions sur les vers que la Fontaine a consacrés à M"^' de la Sablière. Nous n'en ferons plus qu'une, mais elle est bien importante pour l'histoire et l'influence des gens de lettres en France depuis le seizième siècle.

Rien dans ces éloges ne sent le parasite et le commensal. Tout y sent l'ami ; et la manière dont la Fontaine reçoit les bienfaits de M™^ de la Sablière les rehausse, pour ainsi dire. Sa reconnaissance n'a rien d'humble et de subalterne : c'est une affection plutôt qu'un devoir, et c'est le propre de l'affection d'établir l'égalité partout.

Ce qui rend l'affection possible entre le bienfaiteur et l'oblige', c'est que l'obligé sente son prix, sa dignité, et que le bienfaiteur le sente aussi. La Fontaine sentait ce qu'il valait sans s'en targuer, sans s*en faire un droit aux bienfaits, sans croire que la société devait à son génie une liste civile, sans prendre M"^^ de la Sablière pour une de ses contribuables. M'"^ de la Sablière, de son côté, sentait tout ce que valait la Fontaine par son génie et son bon cœur. En le dispensant des nécessités et des soins quotidiens de la vie, elle ne faisait que corriger les torts de la fortune ou plutôt ceux du caractère de la Fontaine.

Sous le bénéfice de cette observation, qu'ils sont jolis, et gracieux, et touchants, les vers qu'il adresse à sa bienfaitrice, en tête de l'une de ses dernières fables, la \5^ du XIP livre :

Je vous gardais un temple dans mes vers : Il n'eût fini qu'avecque l'univers.

Déjà ma main en fondait la durée Sur ce bel art qu'ont les dieux inventé, Et sur le nom de la divinité Que dans ce temple on aurait adorée.

Sur le portail j'aurais ces mots écrits : Palais sacré de la déesse Iris;

Non celle-là qu'a Junon à ses gages (i); Car Junon même et le maître des dieux Serviraient l'autre, et seraient glorieux Du seul honneur de porter ses messages. L'apothe'ose à la voûte eût paru :

Là, tout rOlympe en pompe eût été vu Plaçant Iris sous un dais de lumière.

Les murs auraient amplement contenu Toute sa vie; agréable matière, Mais peu féconde en ces événements Qui des états font des renversements.

Au fond du temple eût été son image, Avec ses traits, son souris, ses appas, Son art de plaire et de n'y penser pas, Ses agréments (2), à qui tout rend hommage, J'aurais fait voira ses pieds des mortels Et des héros, des demi-dieux encore, Même des dieux (3) : ce que le monde adore Vient quelquefois parfumer ses autels (4). J'eusse en ses yeux fait briller de son âme

(i) Ce mot était alors d'une application moins basse qu'aujourd'hui. Il se disait par exemple des appointements ou récompenses annuelles que le roi donnait aux officiers de sa maison, aux officiers de justice et de finances.

(2) Ce terme, d'un usage si fréquent au xvii® siècle, désignait un mélange de qualités physiques et de qualités morales. — « Les agréments viennent d'un] assemblage de traits fins, que l'humeur et l'esprit animent; ils remportent souvent sur ce qui est plus régulièrement beau. » (Girard, Synon.)

(3) Par exemple Jean Sobieski, le roi polonais.

(4) Les personnages les plus illustres du temps formaient la société de M^e de la Sablière.

Tous les trésors, quoique imparfaitement : Car ce cœur vif et tendre infiniment Pour ses amis, et non point autrement; Car cet esprit, qui, né du firmament, A beauté d'homme avec grâce de femme.

Ne se peut pas, comme on veut, exprimer. O vous, Iris, qui savez tout charmer, Qui savez plaire en un degré suprême, Vous que l'on aime à l'égal de soi-même (Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour, Car c'est un mot banni de votre cour, Laissons-le donc), agréez que ma muse Achève un jour cette ébauche confuse.

J'en ai placé l'idée et le projet, Pour plus de grâce, au-devant d'un sujet Où l'amitié donne de telles marques, Et d'un tel prix, que leur simple récit Peut quelque temps amuser votre esprit.

Non que ceci se passe entre monarques : Ce que chez vous nous voyons estimer, N'est pas un roi qui ne sait point aimer : C'est un mortel qui sait mettre sa vie Pour son ami. J*en vois peu de si bons. Quatre animaux, vivant de compagnie, Vont aux humains en donner des leçons.

D'autres, que M"'^ de la Sablière et ses amis, prisaient la Fontaine. A la cour aussi, on faisait grand cas de son génie.

Nous avons déjà dit qu'il y était très goûté

par la sœur de M"^^ de Montespan, la marquise de Thianges.

Cette faveur l'encouragea à dédier la suite de ses fables à la trop célèbre favorite de Louis XIV, dans une épître, qui est un modèle de délicatesse. La langue française, dit M. Aubertin, n'a jamais atteint un degré plus élevé de simplicité, de bon goût et de grâce élégante.

L'apologue est un don qui vient des immortels;

Ou, si c'est un présent des hommes, Quiconque nous l'a fait mérite des autels :

Nous devons tous tant que nous sommes

Eriger en divinité Le sage par qui fut ce bel art inventé. C'est proprement un charme : il rend l'âme attentive,

Ou plutôt il la tient captive,

Nous attachant à des récits Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits. O vous qui l'imitez, Olympe, si ma muse A quelquefois pris place à la table des dieux, Sur ces dons aujourd'hui daignez porter les yeux; Favorisez les jeux où mon esprit s'amuse! Le Temps, qui détruit tout, respectant votre appui, Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage : Tout auteur qui voudra vivre encore après lui

Doit s'acquérir votre suffrage.

C'est de vous que mes vers attendent tout leur prix :

Il n'est beauté dans nos écrits Dont vous ne connaissiez jusques aux moindres traces. Eh ! qui connaît que vous les beautés et les grâces?

Paroles et regards, tout est charmes dans vous.

Ma muse, en un sujet si doux,

Voudrait s'étendre davantage : Mais il faut re'server à d'autres cet emploi;

Et d'un plus grand maître que moi

Votre louange est le partage.

Olympe, c'est assez qu'à mon dernier ouvrage Votre nom serve un jour de rempart et d'abri; Prote'gez désormais le livre favori Par qui j'ose espérer une seconde vie :

Sous vos seuls auspices ces vers

Seront jugés, malgré l'envie,

Dignes des yeux de l'univers.

Je ne mérite pas une faveur si grande,

La fable en son nom la demande :

Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous. S'il procure à mes vers le bonheur de vous plaire, Je croirai lui devoir un temple pour salaire : Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.

La Fontaine était redevable aux Mancini de cette bienveillance de la marquise de Thianges, qui avait marié sa fille au duc de Nevers, frère très aimé de la duchesse de Bouillon.

M"^^ de Thianges avait eu l'idée de donner au duc du Maine, pour ses étrennes de janvier 1675, une sorte de petit théâtre doré, qui fut nommé « la Chambre du Sublime ».

« Au dedans, raconte Mathieu Marais, étaient M. le duc du Maine, M. de la Roche-

— i34 — foucauld, M. Bossuet, alors évêque de Condom, M"^^ de Thianges et M"^* de la Fayette. Au dehors du balustre, Despréaux, avec une fourche, empêchait sept à huit méchants poètes d'approcher. Racine était auprès de Despréaux, et un peu plus loin la Fontaine, auquel il faisait signe d'approcher. Toutes ces figures étaient en cire, en petit, et très ressemblantes. »

Il semble, observe M. Mesnard, à qui nous empruntons cet épisode, que l'honneur, puisque l'intention était que c'en fût un, aurait pu être un peu moins modeste pour la Fontaine. On le montrait en bon chemin vers ce temple de la gloire, où un jeune prince de sang royal s'entourait d'une cour de grands personnages et d'illustres poètes contemporains; mais il faut qu'un de ceux-ci encourage les pas un peu lents de celui qui cependant était de force à marcher leur égal. Il se peut que l'on espérait lui faire entendre par là qu'il n'aurait, pour y arriver plus vite, qu'à laisser là les productions qui l'obligeaient à faire quarantaine, nous voulons dire ces Contes, qu'une sentence rendue , le 5 avril 1675, par le lieutenant de police, la Reynie, allait interdire, parce que le livre « se trouve rempli de

termes indécents et malhonnêtes, et dont la lecture ne peut avoir d'autre effet que celui de corrompre les bonnes mœurs et d'inspirer le libertinage. »

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