‹ La FontaineChapitre 11 sur 18 · ACADEMICIEN · texte numérisé non relu

ACADEMICIEN

Sommaire. — Peu goûté des courtisans. — Ce qui corrige les adulations du fabuliste. — Le texte des fourmis de la Bible inventé par Racine. — Pourquoi Louis XIV n'en voulait pas à l'Académie française. — En concurrence avec Boileau. — Boileau est élu et la Fontaine agréé. — Joli discours de réception. — Morale du directeur de l'Académie. — Confession en vers. — Les trois animaux de M"« de la Sablière. — Le théâtre de la Fontaine. — Anecdotes. — Les jetons de l'académicien. — Querelle avec Furetière. — Dans la question des anciens et des modernes. — Projet d'exil en Angleterre. — Spirituels badinages. — Le renard anglais. — La chambre des philosophes. — Les trois amis. — L'heure de Dieu.

N poète qui choisissait hardiment pour ses victimes les lions, les tigres, les léopards, les renards et les loups de la société, ne devait pas s'attirer beaucoup les sympathies de ceux qui étaient recouverts de ces peaux plus ou moins terribles. Aussi, tandis que les frondeurs et les mécontents se rapprochaient

volontiers de lui, les puissants et les courtisans s'écartaient d'instinct.

Après avoir gardé à Fouquet une fidélité compromettante, il ne se recommandait pas mieux aux faveurs du roi par son attachement à la duchesse de Bouillon, comme aux princes de Conti, qui avaient si fort offensé Louis XIV.

Des esprits superficiels lui ont reproché ses vers dédicatoires à la Montespan, aux fils illégitimes du maître, etc. « Regardez, leur répond M. Taine, regardez au fond du cœur, et dites si la vénération l'oppresse Il comprend ce qu'est l'égoïsme royal, aussi bien que Saint-Simon lui-même. Il le perce à

jour, le raille Le poète au dedans restait

libre, et je crois que derrière ce retranchement impénétrable nulle servitude n'eût pu l'envahir. »

Les anecdotiers nous ont conservé un trait qui prouve cette indépendance.

Une discussion s'était élevée entre Racine et la Fontaine sur le pouvoir absolu des rois. En vain Racine alléguait-il les pouvoirs donnés par Dieu à Saûl, la Fontaine se refusait à voir dans cet exemple la consécration du despotisme.

— Si les rois, disait-il, sont maîtres de nos biens, de nos vies et de tout, il faut qu'ils aient droit à nous regarder comme des fourmis à leur égard, et je me rends si vous me faites voir que cela soit autorisé par l'Écriture.

Le malin Racine s'empara aussitôt de la comparaison des fourmis pour fabriquer un faux texte :

— Soit, fit-il, tanquam formicœ deambulabitis coram rege. (Vous marcherez comme des fourmis devant votre roi.)

L'histoire ne dit pas comment la Fontaine se tira de l'aventure. Du moins elle nous montre que, lorsqu'il puisait pour le maître dans son magasin d'encens, il gardait ses (c pensées de derrière la tête ».

Cependant il était respectueux, mais à sa manière.

Reçu chez le roi pour lui offrir le second recueil de ses Fables, il débita assez bien sa harangue ; mais, quand il en vint à présenter le volume, il s'aperçut qu'il avait oublié de l'apporter. Au retour, il oublia, sous le coussin de la voiture, la bourse pleine d'or que le roi lui avait fait remettre.

Louis XIV ne lui pardonnait pas ses

— iGg — Contes et, pour cela, lui fit faire antichambre à l'Acade'mie française.

Le jour où il se présenta, pour la seconde fois, aux suffrages de Tillustre compagnie, l'académicien Rose, secrétaire du roi, jeta sur la table de la salle des séances un volume de ses Contes; puis, craignant de n'avoir pas produit un assez grand effet, il dit, avec une sorte de dépit :

— Je vois bien. Messieurs, qu'il nous faut un Marot.

Le président Rose était plaisant ; et c'était évidemment un « maraud » qu'il voulait dire. Benserade, qui, pour les jeux de mots, n'était jamais en reste, répliqua :

— Et vous une marotte!

La Fontaine eut seize voix, Boileau sept.

Mais, raconte d'Olivet, l'Académie, par un ancien statut, ne peut recevoir personne qui ne soit agréable au Protecteur. L'ordre est qu'il y ait deux scrutins : l'un, pour déterminer à la pluralité des suffrages quel sujet elle proposera au Protecteur; l'autre, pour consommer l'élection après que le Pro-

— lyo —

tecteur a répondu en faveur du sujet propose'.

Le Protecteur fut mécontent de l'échec de Boileau, à qui il avait dit : « Je veux que vous soyez de l'Académie », mécontent aussi du choix qu'on avait fait de l'auteur des Contes. Plus que jamais, ces badinages grivois l'indisposaient contre la Fontaine. Lorsque le directeur de l'Académie, Jean Doujat, alla lui demander son agrément pour l'élection faite par la compagnie, il répondit :

— Je sais qu'il y a eu du bruit et de la cabale dans l'Académie.

Doujat assura que tout s'était passé dans les formes; mais le roi coupa court, en disant:

— Je ne suis pas encore déterminé ; je ferai savoir mes intentions à l'Académie.

Tout demeura donc en suspens.

Pour que la Fontaine devînt académicien, pour que Louis XIV fût désarmé, il fallut l'élection de Boileau. L'académicien Bezons étant mort le 12 mars 1684, i^ Y ^ut un nouveau fauteuil à donner. Au premier scrutin, qui eut lieu le i5 avril, pour .l'élection de Boileau, celui-ci obtint l'unanimité des suffrages, unanimité vraiment « royale », dit finement M. Mesnard. Le 20, on rendit

— lyl

compte du vote à Louis XIV, qui répondit :

— Ce choix m'est agréable et sera généralement approuvé.

Puis il daigna ajouter :

— Vous pouvez recevoir incessamment la Fontaine ; il a promis d'être sage.

Le 24, on passa au second scrutin qui devait rendre définitive l'élection de Boileau et de la Fontaine.

Le jour de la réception publique, le nouvel élu s'en tira en homme d'esprit. Sa harangue, à première vue, ne semble guère sortir du monde. Mais il y a de la finesse dans ses phrases d'apparence inoffensive.

— Vous voyez, dit-il en exorde, par mon ingénuité et par le peu d'art dont j'accompagne ce que je dis, que c'est le cœur qui vous remercie, et non pas l'esprit.

Son allusion au refus que le roi avait longtemps opposé à son élection est le plus joli morceau du discours :

— Notre prince ne fait rien qui ne soit orné de grâces, soit qu'il donne, soit qu'il

refuse; car, outre qu'il ne refuse que quand il le doit, c'est d'une manière qui adoucit le chagrin de n'avoir pas obtenu ce qu'on lui demande. S'il m'est permis de descendre jusqu'à moi..., un simple clin d'œil m'a renvoyé, je ne dirai pas satisfait, mais plus que comble'.

Il avait promis d'être bien sage. Il y fait allusion :

— Vous savez. Messieurs, également bien, la, langue des dieux et celle des hommes. J'élèverais au-dessus de toutes choses ces deux talents, sans un troisième qui les surpasse : c'est le langage de la piété... Les deux autres langues ne devraient être que les servantes de celle ci. Je devrais l'avoir apprise en vos compositions... Vous me l'enseignerez beaucoup mieux, lorsque vous joindrez la conversation aux préceptes.

L'abbé de la Chambre, curé de Saint-Barthélémy, qui présidait la séance de réception, releva cette promesse et répondit au récipiendaire :

— Songez que ces mêmes paroles que vous venez de prononcer, et que nous insérerons dans nos registres, plus vous avez pris peine à les polir et à les choisir, plus elles vous con-

damneront un jour, si vos actions se trouvaient contraires, si vous ne preniez à tâche de joindre la pureté des mœurs et delà doctrine, la pureté du cœur et de l'esprit à la pureté du style et du langage

Après toutes les lectures qui furent faites ce jour-là, la Fontaine en fit une d'excellents vers où, plus explicitement que dans sa harangue, il reconnut et abjura ses mœurs. Ce qui rendit à la fois noble et touchante sa confession, c'est qu'il l'adressa, comme en un doux épanchement, à une amie qui ne lui donnait plus alors que de bons exemples. Ce furent les vers du beau Discours à Madame de la Sablière^ que nous avons déjà admirés plus haut.

La délicate protectrice du nouvel académicien venait, en effet, d'écarter toute fréquentation peu édifiante. Elle fit maison nette, ce qui lui permit de dire, sur le ton enjoué qui la caractérisa jusqu'au bout :

— Je n'ai ga.rdé avec moi que mes trois animaux : mon chien, mon chat et la Fontaine.

Ce n'était pas certainement par dédain, mais bien par une amicale plaisanterie, qu'elle mettait ainsi dans sa petite ménagerie, comme une fidèle et bonne bête, l'homme dont le

rare esprit ne pouvait lui être caché par sa simplicité. N'est-ce pas un sentiment analogue qui lui dictait cet autre mot :

— En vérité, mon cher la Fontaine, vous seriez bien bête, si vous n'aviez pas tant d'esprit.

La Fontaine lui rendait bien son affection :

— Je vous en prie, écrivait-il à Racine en lui envoyant une chanson, ne montrez ces derniers vers à personne, car M"^^ de la Sablière ne les a pas encore vus.

Ilnesedissimulaitpascependant qu'entre les frivolités peu sages où sa muse était retombée après la réceptionde l'Académie et l'austérité, de son amie, il y avait maintenant une barrière. Il l'écrit tout uniment à M. de Bonrepaux, le 3i août 1687 :

J'ai vu le temps qu'Iris, et c'était l'âge d'or Pour nous autres gens du bon monde, J'ai vu, dis-je, le temps qu'Iris goûtait encor, Non cet encens commun dont le Parnasse abonde; Mais la louange délicate Avait auprès d'elle son prix.

Elle traite aujourd'hui cet art de bagatelle, Il l'endort, et, s'il faut parler de bonne foi, L'éloge et les vers sont pour elle Ce que maints sermons sont pour moi.

Nous avons déjà raconté comment Lulli l'entraîna à écrire des opéras et des ballets. UAstî^ée [i) échoua, et la Fontaine eutTennui d'être chansonHé.

On ne peut trop plaindre la peine De l'infortuné Céladon, Qui, sortant des eaux du Lignon, Vient se noyer en la Fontaine.

Avant même la représentation, Linières faisait courir quelques couplets, où il disait :

(i) Le Sage a raconté à ce sujet une histoire, traitée de conte par Mathieu Marais, a Le jour, dit-il, qu'on représenta pour la première fois le ballet d'Astrée de M. de la Fontaine, ce fameux poète sortit de la salle après le premier acte et s'en alla au café de Marion, où il s'endormit dans un coin. Pendant qu'il dormait, il entra un homme qui le connaissait et qui fut si surpris de le voir là, qu'il ne put s'empêcher de s'écrier : a Gomment donc ! M. de la Fona taine ici ! Ne devait-il pas être à la première repré- « sentation de VAstrée ? » A ces mots, l'auteur, se réveillant en sursaut et bâillant, répondit : « J'en re- « viens. J'ai essuyé le premier acte, qui m'a tant « ennuyé que je n'ai pas voulu entendre les autres. « J'admire la patience des Parisiens. »

Ah! que j'aime la Fontaine D'avoir fait un ope'ra !

On verra finir ma peine Aussitôt qu'on le jouera.

Par l'avis d'un fin critique, Je vais me mettre en boutique Pour y vendre des sifflets :

Je serai riche à jamais.

Il se consolait, en suivant assidûment les séances de l'Académie. Il s'y amusait, bien qu'on y dormît quelquefois :

Nous... dormons comme d'autres Aux ouvrages d'autrui, quelquefois même aux nôtres,

A en croire Pavillon, la Fontaine y dormait souvent.

La Fontaine n'y peut parler Il dort...

Oh ! il ne dormait pas toujours, témoin l'aventure de Furetière.

Contrairement au privilège de la compagnie, Furetière publia un Dictionnaire de son chef. L'Académie décida de l'exclure. La Fontaine vota pour l'exclusion. Furetière était de ses amis. Boileau reprocha au fabuliste son vote comme un crime de lèse-amitié :

Que les vers ne soient pas votre éternel emploi ; Cultivez vos amis, soyez de bonne foi.

C'est peu d'être agréable et charmant dans un livre. Il faut savoir encor et converser et vivre.

Le commentateur de ces vers de l'Art poétique a']oute à la note, où il dit qu'ils sont dirige's contre le vote de la Fontaine : « On dit pourtant, pour la justification de la Fontaine, qu'il avait bien résolu d'être favorable à Furetière, mais que, par distraction, il lui avait donné une boule noire. »

La désapprobation de Boileau et l'erreur de la Fontaine sur la couleur de la boule sont, au dire de Mathieu Marais, un double conte. Furetière fut très mécontent et trouva des seconds pour comparer son ami à Judas.

Un semblable traître^ Qui vend son bon ami pour trois jetons.

L'amour de ces malheureux jetons est demeuré une injure banale, à l'adresse de tous les académiciens. Nul ne l'a moins méritée, témoin ce qu'en raconte Louis Racine.

« Il entrait, dit-il, à l'Académie, et la barre étant tirée au bas des noms, il ne devait pas, suivant l'usage, avoir part aux jetons de cette séance. Les académiciens, qui l'aimaient tous, dirent, d'un commun accord, qu'il fallait, en sa faveur, faire une exception à la règle.

« — Non, Messieurs, leur dit-il, cela ne serait pas juste. Je suis venu trop tard, c'est ma faute.

c( Ce qui fut d'autant mieux remarqué, qu'un moment auparavant, un acade'micien extrêmement riche, et qui, loge' au Louvre, n'avait que la peine de descendre de son appartement pourvenirà l'Académie, en avait entr'ouvert la porte, et voyant qu'il arrivait trop tard, . . . était remonté chez lui. »

Dans une autre querelle, celle des Anciens et des Modernes, soulevée par Charles Perrault, la Fontaine prit chaudement parti pour les Anciens, et Daniel Huet lui en a rendu un éloquent témoignage.

« Jean de la Fontaine, dit-il dans ses Mémoires^ cet auteur de fables pleines de grâce et de finesse, mais parmi lesquelles il y en a d'un peu trop licencieuses (Huet veut évidemment parler des Contes^ les fables ne sont pas .| licencieuses), ayant appris que je désirais avoir la traduction italienne des Institutions de Qnintilien^ ouvrage d'Orazio Toscanella, ne se contenta pas de m'en faire le don généleux, mais accompagna son présent d'un brillant morceau poétique qu'il m'adressa, et dans lequel il s'élève contre la folie de ceux qui opposent et même préfèrent le siècle présent à

l'antiquitc. En quoi l'on peut admirer la candeur de la Fontaine ; car, bien qu'il se soit place' parmi les plus de'licieux écrivains de notre nation, il a mieux aime plaider contre lui-même que de frustrer les Anciens de l'hommage qui leur est dû. »

Dans la retraite où il vivait, ne l'interrompant guère que pour aller à l'Académie, tenu éloigné de la Cour par les méfiances de M"^^ de Maintenon, qui se souvenait de l'avoir vu chez Fouquet, il fut soudainement sollicité par des amis à quitter la France. La fable de l'Horiime qui court après la fortune semble en avoir gardé le souvenir :

Qui ne court après la Fortune ?

Je voudrais être en lieu d'où je pusse aisément

Contempler la foule importune

De ceux qui cherchent vainement Cette fille du Sort de royaume en royaume, Fidèles courtisans d'un volage fantôme.

Quand ils sont près du bon moment.

L'inconstante aussitôt à leurs désirs échappe. Pauvres gens ! Je les plains ; car on a pour les fous

Plus de pitié que de courroux.

Cet homme, disent-ils, était planteur de choux :

Et le voilà devenu pape !

Ne le valons-nous pas ? Vous valez cent fois mieux :

Mais que vous sert votre mérite ?

La Fortune a-t-elle des yeux ?

Et puis, la papauté vaut-elle ce qu'on quitte, Le repos ? le repos, trésor si précieux Qu'on en faisait jadis le partage des dieux 1 Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse.

Ne cherchez point cette déesse, Elle vous cherchera : son sexe en use ainsi. Certain couple d'amis, en un bourg établi, Possédait quelque bien. L'un soupirait sans cesse Pour la Fortune ; il dit à l'autre un jour :

Si nous quittions notre séjour?

Vous savez que nul n'est prophète En son pays : cherchons notre aventure ailleurs. Cherchez, dit l'autre ami : pour moi, je ne souhaite

Ni climats ni destins meilleurs.

Contentez-vous ; suivez votre humeur inquiète : Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant

De dormir en vous attendant.

L'épisode a son intérêt.

Sous Charles II, il s'était formé, en Angleterre, une petite colonie française d'exilés volontaires ou forcés, qui y vivait à Taise, grâce à l'esprit presque tout français de la cour de Charles II. Les réfugiés s'y trouvaient fort bien, surtout la duchesse de Mazarin et Saint-Evremond.

Celui-ci, après l'emprisonnement de Fouquet, sachant qu'on allaitaussi l'arrêter, s'était enfui en Hollande d'abord, et de là en Angle-

terre. Certaine lettre, trouvée dans les papiers de Fouquet, et où Saint-Evremond critiquait cruellement le traite' des Pyréne'es, acheva de le perdre dans l'esprit de la cour, où l'on n'aimait pas les railleurs. Puis ses écrits spirituels et mordants préconisaient une monarchie tempérée. Avec M"^^ de Mazarin, dont le salon était trop ouvert à l'intrigue et au jeu, il formait une de ses sociétés spirituelles et légères qui furent à la mode chez nous au siècle dernier.

On chercha à y attirer la Fontaine. La sœur de lord Montaigu, ambassadeur d'Angleterre, M™^ Harvey, fut chargée des premières négociations. Le fabuliste n'était guère de tempérament propre à la vie d'exil. Cependant il répondit d'abord par une politesse. C'est la fable du Renard anglais^ où il loue fort M'"^ Harvey et les Anglais :

Le bon cœur est chez vous compagnon du bon sens, Avec cent qualite's trop longues à déduire. Une noblesse d'âme, un talent pour conduire

Et les affaires et les gens, Une humeur franche et libre et le don d'être amie Malgré Jupiter même et les temps orageux. Tout cela méritait un éloge pompeux ; Il en eût été moins selon votre génie; La pompe vous déplaît, l'éloge vous ennuie.

J'ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux

Y coudre encore un mot ou deux

En faveur de votre patrie :

Vous l'aimez. Les Anglais pensent profondément; Leur esprit, en cela, suit leur tempérament; Creusant dans les sujets, et forts d'expériences, Ils étendent partout l'empire des sciences. Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour: Vos gens, à pénétrer, l'emportent sur les autres ;

Même les chiens de leur séjour

Ont meilleur nez que n'ont les nôtres.

Vos renards sont plus fins; je m'en vais le prouver.

Mais, à la fin de la fable , le poète se permit d'introduire une restriction :

Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté. N'aurait pas cependant un tel tour inventé ; Non point par peu d'esprit; est-il quelqu'un qui nie Que tout Anglais n'en ait bonne provision ?

Mais le peu d'amour pour la vie

Leur nuit en mainte occasion.

Pour cette fois, les choses en restèrent là.

En 1687, M"^^ la-duchesse de Bouillon avait rejoint en Angleterre sa sœur M"^ de Mazarin, ce qui semble avoir fort contrarié la Fontaine, qui lui écrit:

— Je suis d'avis qu'ils (les Anglais) vous rendent à la France avant la fin de l'automne, et qu'en échange nous leur donnions deux ou trois îles dans l'océan. S'il ne s'agissait que

de ma satisfaction, je leur céderais tout l'océan même.

Puis, dans un aimable badinage, il parle d'aller se montrer chez les Anglais, en compagnie d'Anacréon, qu'il ressuscitera :

— Nous nous rencontrerons, dit-il, en Angleterre, M. Waller et M. de Saint-Evremond, le vieux Grec et moi...

Il nous ferait beau voir, parmi de jeunes gens, Inspirer le plaisir, danser et nous ébattre, Et, de fleurs couronnés ainsi que le printemps, Faire trois cents ans à nous quatre.

Il ajoute, toujours en badinant:

Anacréon et les gens de sa sorte, Comme Waller, Saint-Evremond et moi, Ne se feront jamais fermer la porte.

Qui n'admettrait Anacréon chez soi?

Qui bannirait Waller et la Fontaine ?

Tous deux sont vieux, Saint-Evremond aussi. Mais verrez-vous aux bords de l'Hippocrène Gens moins aidés dans leurs vers que ceux-ci ?

Là se bornèrent les velléités, si tant est qu'elles fussent autre chose que fictions poétiques, de transplanter ses pénates en Angleterre. Ce poète si français, conclut fort justement M. Mesnard, nous ne nous le figurons pas heureux de mourir dans l'exil de Londres, où

— i84 — il se fût bientôt senti aussi dépaysé qu'Ovide chez les Sarmates.

La Fontaine demeura donc en France.

Il se confinait volontiers dans sa chambre de la maison de M"^^ de la Sablière, à la rue Saint-Honoré (i).

Cette chambre, il l'avait décorée à sa guise, et on venait y converser avec lui. Il la nommait (( la chambre des philosophes », parce qu'il y était entouré de sages peu incommodes, étant de terre cuite. Il y avait, c'est lui-même qui le dit, le buste de Socrate, très certainement celui de Platon, pour qui l'on connaît son admiration; et l'on s'étonnerait beaucoup si Epicure avait été absent. Pour réjouir d'un peu de musiquecetteantiqueetphilosophique compagnie, etenmêmetemps ses visiteurs, qui devaient y être sensibles, il avait voulu avoir un clavecin.

Parmi les amis qui se rassemblaient dans cette chambre, il nomme d'Hervart, Vergier et Saint-Dié. Il donne à celui-ci le nom de

(i) Mesnard, op. cit. y p. CLXiv et suiv.

son fidèle Achate, et parle de lui comme d'un des hommes d'esprit de qui Bonrepaux recevra les plus merveilleuses lettres qu'on puisse écrire.

C'e'tait, comme d'Hervart, un maître des requêtes au conseil du roi. 11 s'appelait Cyprien Perret et était fils du pre'sident Jean Perret de Saint-Dié. On a fait de lui ce portrait : « Homme de tout plaisir et de tout divertissement, de chasse, de danse, de jeu, sans application à sa profession; ne manque pas néanmoins de sens et est adroit à tout. »

C'est auprès d'Hervart et de sa jeune femme que la Fontaine devait trouver son dernier asile. M"^^ d'Hervart fut en effet une seconde M"^^ de la Sablière pour le vieux poète, quoique Vergier lui ait écrit :

— Vous savez, Madame, qu'il s'ennuie partout, et même, ne vous en déplaise, quand il est auprès de vous, surtout quand vous vous avisez de régler ses mœurs ou sa dépense.

Ce Vergier avait été précepteur chez les d'Hervart. Il quitta le petit collet, peu séant à sa conduite et à ses écrits licencieux, pour entrer dans l'administration de la marine. C'était pourtant un homme d'esprit, qui souvent^ par ses vers agréables et faciles, tenait

bien sa place à côté de gens auprès de qui l'on s'étonne qu'il ait permis tant de grossièretés à sa muse.

En compagnie de ces amis trop légers pour son âge, la Fontaine semblait encore loin de revenir à Dieu. Vergier nous le peint, resté jeune par l'esprit, par la flamme, et même par le cœur. Avec cela, de plus en plus enclin à la paresse :

Il dort tant qu'il plaît au sommeil; Il se lève au matin, sans savoir pour quoi faire ; Il se promène, il va, sans dessein, sans sujet; Il se couche le soir, sans savoir d'ordinaire

Ce que dans le jour il a fait.

L'heure de Dieu cependant allait sonner.

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