CHAPITRE IX
l'heure de dieu
Sommaire. — Habillé de neuf. — Madame d'Hervart tente de convertir la Fontaine. — Une page de Sainte-Beuve, — Récit de la conversion du fabuliste écrit par son confesseur. — Rétractation et pénitence. — Sous le cilice. — Mort de M"'^ de la Sablière. — Avez-vous lu Baruch?
^N jour, les amis de la Fontaine le rencontrèrent habillé de neuf, et lui en firent compliment. Il s'étonna, n'y ayant pas pris garde.
C'était M"^^ d'Hervart qui, sans lui rien dire, avait fait changer ses habits. Le vieil enfant de M'"^ de la Sablière avait encore une fois rencontré une sollicitude maternelle, qui, selon la charmante expression de M.Mesnard, restera inscrite au livre reconnaissant des Muses.
]yjme d'Hervart ne crut pas que ce fût
assez de veiller sur la propreté des habits de la Fontaine ; elle chercha aussi, c'est Vergier qui nous l'apprend, à faire entrer plus de sagesse dans sa vie. Mais elle n'eut pas d'abord, de ce côté, grand succès : il est plus facile de remplacer nos vieux vêtements que de nous faire dépouiller le vieil homme. Où la sainte amie de la rue Saint-Honoré avait à peu près perdu ses peines, l'amie mondaine de l'hôtel d'Hervart et de Bois-le-Vicomte ne fut pas plus heureuse.
Dieu se servit de la maladie pour ramener à la vertu le poète resté sourd aux exhortations de l'amitié.
Sainte-Beuve l'a observé avec une vérité mêlée, comme souvent, de quelque ombre.
(( La conversion de M'"^ de la Sablière, que la Fontaine n'eut pas le courage d'imiter, avait laissé notre poète assez désœuvré et solitaire ; il continuait de loger chez cette dame ; mais elle ne réunissait plus la même compagnie qu'autrefois, et elle s'absentait fréquemment pour visiter des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se livra, pour se désennuyer, à la société du prince de Gonti et de MM. de Vendôme dont on sait les mœurs, et que, sans rien perdre au fond
du côté de l'esprit, il exposa aux regards de tous une vieillesse cynique et dissolue, mal déguisée sous les roses d'Anacréon. Maucroix, Racine et ses vrais amis s'affligeaient de ces dérèglements sans excuse ; l'austère Boileau avait cessé de le voir. Saint-Evremond, qui cherchait à l'attirer en Angleterre auprès de la duchesse de Mazarin, reçut de la courtisane Ninon une lettre où elle lui disait : « J'ai su que vous souhaitiez la Fontaine en Angleterre; on n'en jouit guèreà Paris ; sa tête est bien affaiblie. C'est le destin des poètes : le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé... )) Par bonheur, une femme riche et belle, M'"^ d'Hervart, s'attache au poète. C'est chez elle que l'auteur de Jocondey touché de repentir, revêtit le cilice qui ne le quitta plus. Les détails de cette conversion sont touchants.
« A cette époque de croyances régnantes et traditionnelles, c'étaient les sens d'ordinaire, et non la raison, qui égaraient; on avait été libertin, on se faisait dévot; on n'avait point passé par l'orgueil philosophique ni par rimpiété sèche ; on ne s'était pas attardé longuement dans les régions du doute. Les sens charmaient l'àme pour eux-mêmes et non
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comme distraction étourdissante et fougueuse, non par ennui et de'sespoir. Puis, quand on avait épuise' les désordres, les erreurs, et qu'on revenait à la vérité suprême, on trouvait un asile tout préparé » (i).
Il est instructif de pénétrer dsns le détail de ce retour chez la Fontaine.
La conversion de la Fontaine, remarque M. Saint-Marc Girardin, a un grand et touchant caractère de vérité. En 1692, il tomba malade et sentit la fatale atteinte du temps. M"^^ de la Sablière, sortant de sa retraite, vint exhorter son vieil ami à se rapprocher de Dieu et de la religion : Racine se joignit à M™^ de la Sablière. C'étaient de puissants solliciteurs; mais la Fontaine était trop sincère pour rien donner au monde ou à l'amitié dans la conversion qui devait le ramener à Dieu. On sait que le comte de Grammont, qui était un des plus spirituels libertins de la cour, étant au lit de mort, le marquis de Dangeau vint, de la part du roi, l'exhorter à
(i) Portraits littéraires ^ t. I, p. Ç>6 et G-j .
songera Dieu ; et le comte alors, se tournant vers la comtesse de Grammont qui était fort pieuse : « Prenez garde, lui dit-il, comtesse, Dangeau va vous escamoter ma conversion. )) Saint-Evremond et les philosophes du temps admirèrent fort ce mot, qui témoignait de la fermeté d'un esprit capable de plaisanter si près de la mort, et de plaisanter sur sa conversion. La conversion de la Fontaine fut plus grave et plus honnête. Pendant la maladie de la Fontaine, le curé de Saint- Roch lui avait envoyé un jeune vicaire qui n'avait alors que vingt-six ans, l'abbé Pouget, qui depuis fut l'auteur du savant catéchisme de Montpellier. L'abbé Pouget était le fils d'un ami de la Fontaine ; et il vint avec un autre ami du poète pour savoir de ses nouvelles. Comme les exhortations de M™^ de la Sablière et de Racine avaient déjà disposé l'esprit de la Fontaine aux sentiments religieux, il ne fut pas difficile, dès cette première visite, de faire tomber la conversation sur la religion. « M. de la Fontaine, dit l'abbé Pouget, dans la relation qu'il a donnée de cette conversion, était un homme fort ingénu, fort simple avec beaucoup d'esprit. Il me dit avec une naïveté assez plaisante : « Je me suis