PREMIERS ETABLISSEMENTS
Sommaire. — Première fable, premier chef-d'œuvre. — De qui la Fontaine dit tenir ce goût de l'apologue. — Le chanoine Maucroix. — Le père de la Fontaine le marie. — Ce qu'était sa femme. — Le duel de la Fontaine. — Détails sur M"« de la Fontaine. — Si elle était sotte. — L'épitaphe. — Elle était au Salut, — Retour mélancolique sur les torts du fabuliste en ménage. — L'idylle de Philémon et Baucis.— La Fontaine n'aimait pas l'enfance. — Ce qu'il en dit dans ses fables. — Le contraste avec les vers de V. Hugo. — Le fils de la Fontaine. — Ce qu'il en écrit à sa femme. — Je crois l'avoir vu quelque part. — Ah! j'en suis bien aise. — Il ne connaît que son plaisir. — Désordres et embarras financiers.
I la légende dit vrai, la Fontaine
était tout jeune et pas encore
établi, quand il produisit un de
ses plus parfaits chefs-d'œuvre :
le Meunier, son Fils et l'Ane.
L'apologue est dédié, ou, pour parler plus exactement, adressé à l'ami Maucroix, qui venait de se décider à entrer dans les ordres et devenait chanoine de Reims.
La Fontaine, et ce détail rend la légende vraisemblable, y fait d'abord l'éloge de l'apologue en général, et se justifie d'emprunter à ce genre littéraire les leçons qu'il veut soumettre à son ami.
L'invention des arts étant un droit d'aînesse, Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce ; Mais ce champ ne se peut tellement moissonner Que les derniers venus n'y trouvent à glaner. La feinte est un pays plein de terres désertes, Tous les jours nos auteurs y font des découvertes; Je t'en veux dire un trait assez bien inventé : Autrefois à Racan Malherbe Ta conté.
Or, Maucroix, s'il faut ajouter foi au récit de Brossette, était pour lors hésitant sur l'orientation de sa vie. La Fontaine ne l'était pas moins. La fable fut écrite pour s'encourager lui-même, en encourageant son ami le futur chanoine.
— Tous deux, laissons dire, et sautons le pas 1
Elle se propose d'enseigner que, dans le choix d'une carrière, il ne faut pas espérer d'être approuvé de tout le monde, mais faire à sa tête.
Racan et Malherbe vont servir de maîtres, en ce conseil, à la Fontaine et Maucroix.
Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre, Disciples d'Apollon, nos maîtres pour mieux dire, Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins (Comme ilsseconfiaient leurs penserset leurs soins), Racan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie, Vous qui devez savoir les choses de la vie, Qui par tous ses degrés avez déjà passé, Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé, A quoi me résoudrai-je? Il est temps que j'y pense. Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance : Dois-je dans la province établir mon séjour, Prendreemploidans l'armée ou bien charge à la cour? Tout, au monde, est mêlé d'amertume et de charmes : La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes. Si je suivais mon goût, je saurais où buter ; Mais j'ai les miens, la cour, le peuple à contenter. Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde! Ecoutez ce récit avant que je réponde.
Suit l'admirable fable, où les embarras du meunier vont croissant parce qu'il pre'tend contenter tout le monde et son père, terminée parla sage conclusion qui est dans les intentions du conteur.
Le meunier repartit :
Je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue; Mais que dorénavant on me blâme, on me loue, Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien, J'en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien.] Quant à vous, suivez Mars, ou l'Amour, ou le Prince; Allez, venez, courez; demeurez en province;' Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement : Les gens en parleront, n'en doutez nullement.
Maucroix suivit le conseil' et devint chanoine de Reims.
La Fontaine se donna le tort de « contenter son père ».
« Son père, raconte Tallemant, Ta marié, et lui l'a fait par complaisance. »
L'abbé d'Olivet confirme le détail. « Quoiqu'il eût, dit-il, peu de goût pour le mariage, il s'y détermina par complaisance pour ses parents. »
Il épousa la fille de Louis Héricourt, maire de la Ferté-Milon. Sa fiancée n'avait pas quinze ans. Son âge doit être remarqué, observe à bon droit M. Mesnard : il rendait peu sage une alliance, d'ailleurs fort honorable. On mettait en ménage deux enfants ; car la Fontaine fut enfant toute sa vie; et, quoiqu'il eût douze ans de plus que sa femme , étant dans sa vingt-septième année, il était aussi incapable de la diriger, de la gouverner, que de se gouverner lui-même. Il eût fallu qu'il fût pour elle presque un père, en même temps qu'un mari. Pour ni l'un ni l'autre de ces devoirs, il n'avait aucune vocation.
La jeune femme ne manquait ni d'esprit ni
de grâce, mais son humeur ressembla trop à celle de son époux, dont l'indifférence la blessa, quoiqu'elle fût, au dire de ses descendants, « du caractère le plus doux, le plus complaisant et le plus liant ».
Louis Racine nous a certifié véritable l'aventure burlesque à laquelle les négligences de la Fontaine exposèrent sa jeune femme et lui-même. Il paraît que la gazette maligne s'amusait à jaser sur le compte de mademoiselle (on réservait le titre de Madame aux gens de plus haut parage) de la Fontaine, sous prétexte qu'elle recevait trop souvent la visite d'un certain Antoine Poignan, d'ailleurs son parent, quoique à un degré éloigné. Nous laissons parler Louis Racine :
« M. Poignan, ancien capitaine de dragons, était de la Ferté-Milon, et ami de mon père dès l'enfance. Voici comme j'ai entendu raconter l'affaire singulière qu'eut avec lui la Fontaine.
« Quelqu'un s'avise de lui demander pourquoi il souffre que M. Poignan aille chez lui tous les jours.
(( — Eh ! pourquoi n'y viendrait-il pas ? dit la Fontaine. C'est mon meilleur ami.
« — Ce n'est pas, répond-on, ce que dit
le public : on prétend qu'il ne va chez toi que pour M"^ de la Fontaine?
« — Le public a tort, répond-il; mais que faut-il que je fasse à cela?
(( On lui fait entendre qu'il faut demander satisfaction, l'épée à la main, à celui qui nous déshonore.
« — Eh bien ! dit la Fontaine, je la demanderai.
(c II va, le lendemain, à quatre heures du matin, chez M. Poignan, et le trouve au lit.
(( — Lève-toi, lui dit-il, et sortons ensemble.
(( Son ami lui demande en quoi il a besoin de lui, et quelle affaire pressée l'a rendu si matineux.
« — Je t'en instruirai, répond la Fontaine, quand nous serons sortis.
« Poignan se lève, s'habille, sort avec lui et le suit jusqu'aux Chartreux, en lui demandant toujours où il le mène :
(( — Tu vas le savoir, répondit la Fontaine, qui lui dit enfin, quand ils furent derrière les Chartreux :
« — Mon ami, il faut nous battre.
« Poignan surpris lui demande en quoi il l'a offensé, et lui représente que la partie n'est pas égale :
« — Je suis un homme de guerre, et toi tu n'as jamais tiré Tépée.
« — N'importe, dit la Fontaine, le public veut que je me batte avec toi.
« Poignan, après avoir résisté inutilement, tire son épée par complaisance, se rend aisément le maître de celle de la Fontaine, et lui demande de quoi il s'agit.
« — Le public prétend, lui dit la Fontaine, que ce n'est pas pour moi que tu viens tous les jours chez moi...
(c — Eh ! mon ami, répondit Poignan, je ne t'aurais pas soupçonné d'une pareille inquiétude, et je proteste que je ne mettrai plus les pieds chez toi.
« — Au contraire, répond la Fontaine en lui serrant la main, j'ai fait ce que le public voulait : maintenant je veux que tu viennes chez moi tous les jours, sans quoi je me battrai encore avec toi, «
L'anecdote est jolie, et du caractère que nous connaissons déjà notre fabuliste, bien vraisemblable.
Ce n'est pas qu'il se méprît sur les défauts de sa jeune femme, il les lui fait toucher du doigt quand il lui écrit, le 25 août i663 :
« Vous n'avez jamais voulu lire d'autres