‹ La FontaineChapitre 4 sur 18 · OD · texte numérisé non relu

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voyages que ceuxde laTable Ronde... Vous ne jouez, ni ne travaillez, ni ne vous souciez du ménage; et, hors le temps que vos bonnes amies vous donnent par charité, il n'y a que les romans qui vous divertissent. »

Il lui conseille de s'adonner à l'histoire pour se désennuyer, car il ne veut pas en faire une femme savante.

« Lisez l'histoire, lui écrit-il, pourvu que ce soit sans intention de rien retenir, moins encore de rien citer. Ce n'est pas une bonne qualité pour une femme d'être savante, et c'en est une très mauvaise d'affecter de paraître telle. »

M. Mesnard, qui a recueilli ces jolis traits, nous fait ainsi entrevoir ce ménage très léger, où la Fontaine avait faitentrer le nonchaloir et la frivolité. Il nous peint au juste la physionomie de cette jeune femme désœuvrée, presque toujours délaissée, qui ne prend plaisir, quand ce n'est pas ennui, que dans les bavardages des caillettes, ou dans la lecture de fadaises.

Pourtant ce fut une femme d'esprit. Elle a mérité de recevoir un certificat de main d'ouvrier bon juge s'il en fut, de Racine.

D'Uzès, où il séjournait à ce moment, Ra-

cine envoyait une de ses œuvres à la Fontaine et le priait de la lui retourner avec ses critiques. Il ajoutait :

« Je fais la même prière à votre académie de Château-Thierry, surtout à M^^^ de la Fontaine. Je ne lui demande aucune grâce pourmes ouvrages; qu'elle les traite rigoureusement. »

Malgré ce point commun, la mésintelligence devint bientôt complète. Elle finit par une séparation de biens, qui fit grand bruit au loin.

C'était au commencement de 1669. La Fontaine ne s'en soucia guère. Ala date du i^"" février, il écrit à Jarmont, qui s'en inquiétait :

« Notre séparation peut avoir fait quelque bruit à la Ferté, mais elle n'en a pas beaucoup fait à Château-Thierry, et personne n'a cru que cela fût nécessaire. »

Nécessaire, hélas ! la séparation l'était, car le poète distrait, l'époux négligent l'avouait lui-même, dans l'épitaphe célèbre qu'il venait précisément de composer et qu'il intitulait : « Epitaphe d'un paresseux ».

Jean s'en" alla comme il était venu, Mangeant son fonds après le revenu, Et crut les biens chose peu nécessaire. Quant à son temps, bien sut le dispenser ; Deux parts en fit, dont il soûlait passer L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.

L'incompatibilité d'humeur faillit amener une séparation plus complète. Mais, s'ils n'en vinrent jamais jusqu'à la résolution définitive de vivre loin l'un de l'autre, les époux donnèrent souvent le spectacle de la séparation momentanée.

« Il s'éloignait de sa femme, raconte d'Olivet, le plus souvent et pour le plus longtemps qu*il pouvait, mais sans aigreur et sans bruit. Quand il se voyait poussé à bout, il prenait doucement le parti de s'en venir à Paris, et il y passait des années entières, ne retournant chez lui que pour vendre quelque portion de son bien. »

Les amis alors s'entremettaient et opéraient un rapprochement passager. Mais ils n'y réussissaient pas toujours, témoin la piquante anecdote racontée par Louis Racine, qui la tenait de son père :

« Lorsque, dit-il, M"'^ de la Fontaine, ennuyée de vivre avec son mari, se fut retirée à Château-Thierry, Boileau et mon père dirent à la Fontaine que cette séparation ne lui faisait pas honneur, et l'engagèrent à faire un voyage à Château-Thierry, pour s'aller réconcilier avec sa femme. Il part dans la voiture publique, arrive chez lui, et la demande. Le domestique,

qui ne le connaissait pas, répond que Madame est au Salut. La Fontaine va ensuite chez un ami qui lui donne à souper et à coucher, et le régale pendant deux jours. La voiture publique retourne à Paris; il s'y met, et ne songe plus à sa femme. Quand ses amis de Paris le revoient, ils lui demandent s'il est réconcilié avec elle.

« — J'ai été pour la voir, leur dit-il, mais je ne l'ai pas trouvée : elle était au Salut » (i).

L'anecdote, même à supposer qu'elle n'ait pas exactement été rapportée, confirme le

(i) A en croire une « lettre sur la Fontaine, » insérée dans VEsprit des journaux (décembre 1774, p. i58-i65), on n'aurait pas exactement raconté les circonstances de la visite manquée, afin d'y donner un tour plus piquant. Au sortir de sa maison, où il avait su que sa femme était au Salut, la Fontaine avait rencontré un ami qui le força à venir souper. Un des convives exigea, à son tour, que le lendemain il dînât chez lui, à deux lieues de là. Il y avait une conspiration pour s'amuser du bonhomme. Un nouvel amphitryon l'entraîna à six lieues, en la route de Paris. Un temps affreux survint ; puis il devait y avoir une assemblée solennelle à l'Académie. Une occasion s'offrit pour le retour à Paris. La Fontaine dut en profiter, bien qu'à regret. Le signataire de la lettre tenait ces détails d'une petite-fille de la Fontaine. Naturellement, observe M. Mesnard, elle plaidait les circonstances atténuantes. C'était elle qui disait que son grand-père avait toujours aimé sa femme, laquelle était tt très douce, très honnête, spirituelle et jolie ». Au fond, l'anecdote que nous a conservée Louis Racine, est confirmée par cette explication.

sentiment de Saint-Marc Girardin, qui, sans vouloir discuter les torts par leur détail, conclut re'solûment :

— Je mets, sans hésiter, les plus gros torts sur le compte du mari.

C'était une tradition dans la famille que le trop négligent époux, au fond, aimait sa jeune femme. Dans un de ses contes, il le laisse entendre, en exprimant son vif regret de n'avoir pajs su s'épargner les torts qui justifièrent les mécontentements de la compagne de sa vie.

Je donne ici de bons conseils sans doute : Les ai-je pris pour moi-même? Hélas 1 non.

Mais, c'est surtout dans la délicieuse idylle qu'il composa sur la fin de sa vie (i) qu'il laisse voir la mélancolie du bonheur dont il a privé par sa faute sa triste vieillesse. On dirait qu'une larme de repentir est tombée des yeux de l'incorrigible distrait sur les beaux vers où il chante avec une évidente complaisance l'amour conjugal, dans Philémon et Baucis.

(i) Publié en i685. La Fontaine avait soixante quatre ans.

Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux. Ces deux divinités n'accordent à nos vœux Que des biens peucertains,qu'unplaisirpeu tranquille: Des soucis dévorants c'est l'éternel asile ; Véritables vautours que le fils de Japet Représente (i), enchaîné sur son triste sommet. L'humble toit est exempt d'un tribut sifuneste, Le sage y vit en paix, et méprise le reste : Content de ses douceurs, errant parmi les bois, Il regarde à ses pieds les favoris des rois; Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne Que la Fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne ; Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour, Rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour. Philémon et Baucis nous en offrent l'exemple : Tous deux virent changer leur cabane en un temple. Hyménée et l'Amour, par des désirs constants, Avaient uni leurs coeurs dès leur plus doux prin-

[temps (2) :

(1) Représente, dont il nous offre une image. Prométhée, fils de Japet, ayant dérobé le feu du ciel et communiqué ce secret aux hommes, fut enchaîné par ordre de Jupiter à un rocher du Caucase, où un vautour lui dévorait éternellement le foie. Voy. le Prométhée enchaîné, tragédie d'Eschyle. — Son supplice, dit la Fontaine, est une image de celui que causent les soucis.

(2) Printemps. — Ovide :

Sed pia Baucis anus, parilique aetate Philemon,

Illa sunt annis juncti juvenilibus, illa

Consenuere casa, paupertatemque fatendo

Eftecere levem nec inique mente ferendam. {Met., viii, 632.)

Selon Ovide, Baucis et Philémon habitaient un bourg de Phrygie.

Ni le temps ni l'hymen n'éteignirent leur flamme :

Glothon (i) prenait plaisir à filer cette trame.

Ils surent cultiver, sans se voir assistés,

Leur enclos et leur champ par deux fois vingt étés.

Eux seuls ils composaient toute leur république ,

Heureux de ne devoir à pas un domestique

Le plaisir ou le gré des soins qu'ils se rendaient.

Tout vieillit : sur le front les rides s'étendaient ;

L'amitié modéra leurs feux sans les détruire

Et par des traits d'amour sut encor se produire.

Jupiter, touché du spectacle de leur bonheur, change leur maison en un sanctuaire.

... L'humble toit devient temple, et ses murs Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs. De pilastres massifs les cloisons revêtues En moins de deux instants s'élèvent jusqu'aux nues. Le chaume devient or, tout brille en ce pourpris : Tous ces événements sont peints sur le lambris. Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d'Apelle! Ceux-ci furent tracés d'une main immortelle. Nos deux époux, surpris, étonnés, confondus, Se crurent, par miracle, en l'Olympe rendus. Vous comblez, dirent-ils, vos moindres créatures : Aurions-nous bien le cœur et les mains assez pures Pour présider ici sur les honneurs divins, Et, prêtres, vous offrir les vœux des pèlerins ? Jupiter exauça leur prière innocente.

Hélas ! dit Philémon, si votre main puissante Voulait favoriser jusqu'au bout deux mortels, Ensemble nous mourrions en servant vos autels....

i) Glothon. C'était celle des trois Parques qui, !vant Hési( des hommes.

suivant Hésiode, était chargée d'ourdir le fil de la vie

Un jour donc qu'ils contaient l'origine du temple dont ils e'taientles prêtres, Phile'mon, regardant Baucis, remarque le prodige.

Elle devenait arbre, et lui tendait les bras :

Il veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas.

Il veut parler, l'e'corce a sa langue presse'e.

L'un et l'autre se dit adieu de la pensée ;

Le corps n'est tantôt plus que feuillage et que bois.

D'étonnement la troupe, ainsi qu'eux, perd la voix.

Même instant, même sort à leur fin les entraîne;

Baucis devient tilleul, Philémon devient chêne.

On les va voir encore, afin de mériter

Les douceurs qu'en hymen Amour leur fit goûter.

Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre.

Pour peu que des époux séjournent sous leur ombre,

Ils s'aiment jusqu'au bout, malgré l'eff^ort des ans.

Ah ! si... Mais autre part j'ai porté mes présents.

M. Mesnard l'observe fort justement: dans un ménage où l'union et la sagesse ont toujours manqué, les enfants semblent de trop. La Fontaine, à qui, trop jalouses de lui, la Muse et la Rêverie ont, parmi leurs précieux dons, joué de bien mauvais tours, n'était pas plus fait pour la paternité que pour le mariage. Celui qui, avec les défauts de l'enfance, en a toujours gardé les grâces, ne paraît ce-

pendant avoir jamais connu l'amour des enfants. Il en faisait beaucoup trop franchement l'aveu.

Lorsqu'il vit à Ghâtellerault ce Pidoux dont la gaieté lui plaisait tant, il prit garde à tout dans sa maison, excepté à sa nombreuse progéniture, et il écrivait à sa femme :

(c De vous dire quelle est la famille de ce parent et quel nombre d'enfants il a, c'est ce que je n'ai pas remarqué , mon humeur n'étant pas de m'arrêter à ce petit peuple. »

Beaucoup plus tard, il n'avait pas changé d'humeur et s'écriait, dans la fable du i^^rw/er, le Chien et le Renard :

Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille, Et je ne t'ai jamais envié cet honneur...

Il avait fini par beaucoup oublier que, sans l'envier, il l'avait eu.

C'est au mois d'octobre i653, après six ans de mariage, qu'il était devenu père (i). Or, nous l'avons déjà noté, il n'aimait pas les en-

(i) L'acte de baptême de Charles de la Fontaine, fils du poète, a été retrouvé au registre de la paroisse de Saint-Crépin, à Château-Thierry. Le voici textuellement reproduit : « Le trente octobre et an que dessus (i653) a été baptisé par moy, prestre et curé de cette église soubsigné, un fils Charles. Son père

fants, et il le dit dans ses fables, comme il y dit tout ce qu'il pense et tout ce qu'il sent, tout ce qu'il aime et tout ce qu'il hait. Dans les Deux Pigeons :

Mais un fripon d'enfant (Cet âge est sans pitié !) Prit sa fronde, et, du coup, tua plus d'à moitié La volatile malheureuse...

Ailleurs, dans la fable des Dieux voulant instruit^ e un fils de Jupitei^ :

L'enfance n'aime rien.

Ainsi, conclut Saint-Marc Girardin, cet amour de l'enfance qui a si heureusement inspiré les poètes et les peintres de nos jours, la Fontaine, c'est-à-dire le poète de la grâce et de l'agre'ment, choses qui sont si propres à l'enfance, la Fontaine en fait fi, et il a raison avec ses goûts de célibataire épicurien. L'enfant représente la famille ; il en fait les joies et les chagrins; il en fait la force.

Jehan de la Fontaine, maistre des eaux et forêts, sa mère Marie Héricart. Le parin, M. François de Maucroix, chanoine de l'église cathédrale de Rheims, la marie Geneviefve Herbelin, femme de M. Jehan Josse, avocat au Parlement. — (Signé) Drouart. — Geneviève Herbelin. — F. Maucroix. »

Il est si beau l'enfant, avec son doux sourire, Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,

Ses pleurs vite apaisés, Laissant errer sa vue étonnée et ravie, Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie.

Et sa bouche aux baisers.

Seigneur, préservez-moi, préservez ceux que j'aime ; Frères, parents, amis, et nos ennemis même,

Dans le mal triomphants, De jamais voir, Seigneur, l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,

La maison sans enfants 1

Quelle image charmante dans ces vers de V. Hugo, charmante et grave comme quelquesunes des madones de Raphaël ! Derrière cette tête d'enfant, si belle avec ses blonds cheveuxet son doux sourire, on voit la grave et touchante image de la famille, son paisible bonheur, ses tristesses consolées par la communauté de souffrance et de patience, ses devoirs qui sont des plaisirs, ses soucisqui sont des vertus, tout ce qui rend la famille douce et sacrée, tout ce que la Fontaine fuyait comme un embarras.

Pour le fils qui lui naquit en i653, c'est à peine si l'on trouve une mention dans la première de nos lettres à sa femme. Le petit Charles avait alors dix ans :

— Faites bien mes recommandations à votre marmot...

Mes recommandations !... comme qui dirait mes civilités !

Le chanoine de Reims, parrain de l'enfant, François de Maucroix, s'en occupa heureusement un peu plus que son père, qui, au dire de Fréron, « le mit, à l'âge de quatorze ans, entre les mains de M. de Harlay, depuis premier président, et lui recommanda son éducation et sa fortune ».

Il avait effectivement grand besoin que d'autres s'en chargeassent, car, pour lui, il oubliait même l'existence de ce fils, s'il faut en croire les deux anecdotes amusantes que nous en ont conservées les mémoires du temps.

Un jour, le docteur Ellies du Pin reconduisait la Fontaine qui était venu le voir. Ils rencontrèrent sur l'escalier le fils de ce dernier qui montait. Le docteur dit au jeune homme :

— Monsieur, vous voilà en pays de connaissance. Allez dans mon appartement ; je reconduis monsieur votre père.

La Fontaine, qui n'avait pas entendu, demanda qui était ce jeune homme.

— Quoi ! répondit du Pin, vous n'avez pas reconnu votre fils ?

Après avoir un peu réfléchi, la Fontaine lui répliqua, d'un air tout embarrassé :

— Je crois l'avoir vu quelque part.

Walckenaër, qui a exhume' l'anecdote dans

le Parnasse français de Titon du Tillet, suppose charitablement que l'escalier pouvait être mal éclairé.

L'autre historiette est de Fréron.

On avait, dit-il, fait rencontrer dans une maison la Fontaine et son fils, qu'il ne reconnut pas. Il trouva qu'il parlait avec esprit, et en fit la remarque. On lui apprit alors qui il était.

— Ah ! dit-il, j'en suis bien aise.

Le résultat d'une éducation aussi négligée devait être médiocre. Il le fut, à en croire la chanson qui courait à Château-Thierry dans la première moitié du xviii^ siècle, et qui, raillant le fils de la Fontaine, disait :

L'héritier d'un si grand nom, Déshérité du Parnasse, Ne connaît que son flacon.

Les amis que la Fontaine avait à Troyes procurèrent à ce fils, vers 1700, un emploi dans les Aides, qui fut, entre ses mains, dit la chronique, précisément ce qu'il aurait été entre les mains de son père.

Celui-ci, en effet, devint vite célèbre par

ses embarras d'argent. Le gouffre une fois ouvert, la négligence du rentier le creusa chaque jour un peu plus. Voici, dit M. Mesnard, qu'un jour ses pe'nates déménagent, comme ceux de Jean Lapin, trop occupé de ses promenades parmi le thym et la rosée. Sa maison natale de la rue des Cordeliers, que la postérité reconnaissante a voulu rendre à sa mémoire, fut vendue, le 2 juin 1676, à Antoine Pintrel. Le prix, de onze mille livres, servit à payer des dettes contractées envers le même Pintrel et envers Jannart (i).

La Providence allait lui susciter du moins de bons protecteurs, dont l'histoire est fort mêlée à celle de ses premiers écrits.

(i) Jacques Jannart fut d'un grand secours à son neveu, au milieu des difficultés de son administration; sa bourse lui fut souvent ouverte, et la Fontaine reconnaît dans ses lettres les obligations qu'il a à sa bonté. Mais cette bonté ne put suffire à mettre assez d'ordre dans une gestion qui, même en de meilleures mains, eût encore été difficile. (Mesnard, op. cit., p. 411.)

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