‹ La FontaineChapitre 5 sur 18 · LES PROTECTEURS ET LES AMIS · texte numérisé non relu

LES PROTECTEURS ET LES AMIS

Sommaire. — Le surintendant Fouquet. — Son portrait. — Le Songe de Vaux. — Disgrâce de Fouquet. — Fidélité de la Fontaine. — A la porte du cachot. — L'élégie des Nymphes de Vaux. — Fouquet ne veut pas être défendu trop humblement. — Les amis de la Fontaine. — Quelle réunion ! — Molière estime la Fontaine au-dessus des autres. — Racine à l'école de la Fontaine. — Pourquoi Boileau n'en a point parlé dans l'Art Poétique. — Les apartés au théâtre. — De quoi riez-vous donc?

E surintendant des finances, Nicolas Fouquet, comme le cardinal ^^^ de Retz, fut un personnage aima- ?^ ble, séduisant, doué de qualités brillantes et de ressources infinies; d'un génie vaste, embrassant trop de choses à la fois, mais d'une âme élevée, d'un cœur libéral et généreux, aisément populaire. La sévérité même qu'on déploya contre lui témoigne de son importance et de l'idée qu'on avait de son

audace et de son adresse. Louis XIV pardonna au cardinal de Retz, qui ne s'était révolté que contre Mazarin; il ne pardonna jamais à Fouquet, qu'il rencontra comme un premier adversaire personnel, et qu'il dut abattre pour commencer véritablement à régner (i).

On ferait un livre de la protection indulgente et libérale que Fouquet accordait aux gens d'esprit et aux gens de lettres. Vrai Mécène du xvii^ siècle, il s'attacha beaucoup de beaux esprits, et rien n'est touchant comme la reconnaissance qu'il sut leur inspirer, ainsi que d'ailleurs à nombre d'âmes tendres et délicates, nous l'avons dit dans notre volume sur Madame de Sévigné.

Fouquet, dit Saint-Marc Girardin, a un nom dans l'histoire littéraire et dans l'histoire politique du xvii^ siècle. Il avait peut-être l'ambition de succéder à Richelieu dans le patronage de la littérature comme dans l'autorité politique, ou du moins il comprenait mieux que Mazarin le genre d'appui que la littérature peut donner au pouvoir. Cette ambition de Fouquet perce dans la dédicace

(i) Sainte-Beuve, CawsenVs du lundty t. V, p. 295.

du poème d'Adonis, que la Fontaine lui adressa en i658. Les auteurs ne louent jamais leurs patrons que des qualités que ceux-ci veulent avoir, et quand j'entends la Fontaine dire à Fouquet, dans cette de'dicace , que « l'Etat ne peut se passer de ses soins et que les ministres de plus d'un règne n'ont point acquis une expérience aussi consommée que la sienne » ; quand il ajoute : a Les Muses, qui commençaient à se consoler de la mort d'Armand par l'estime que vous faites d'elles, en vous voyant malade, se voyaient sur le point de perdre encore une fois leurs amours », je crois que cette comparaison avec Richelieu était ce qui plaisait le plus à Fouquet (i).

La Fontaine devait bien cette complaisance un peu adulatrice (2) à Fouquet , qui avait en quelque sorte découvert le poète. Il l'avait tiré de la province et fixé à Paris.

Il venait de publier, en 1654, une traduction en vers de VEunuque de Térence, quand un des parents de sa femme, Jannart, ami et substitut de Fouquet, emmena le poète à Paris et le présenta au surintendant.

(i) Saint-Marc Girardin, la Fontaine et les fabulistes^ t. I, p. 284.

{2) Sa^te-Beuve, Portraits littéraires, t, I,p. 55 et 56.

Ce vo3^age et cette présentation décidèrent du sort de la Fontaine.

Fouquet le prit en amitié, se l'attacha, et lui fit une pension de mille francs, à condition qu'il en acquitterait chaque quartier par une pièce de vers, ballade ou madrigal, dizain ou sixain.

Ces petites pièces, avec le Songe de Vaux, sont les premières productions originales que nous ayons de la Fontaine : elles se rapportent tout à fait au goût d'alors, à celui de Saint-Evremond et de Benserade, au marotisme de Sarasin et de Voiture, et le « je ne sais quoi » de raillerie et de rêverie qui n'appartient qu'à notre délicieux auteur y perce bien déjà, mais y est encore trop chargé de fadeurs et de bel esprit.

Le poète de Fouquet fut accueilli, dès son début, comme un des ornements les plus délicats de cette société polie de Saint-Mandé et de Vaux.

Mais, hélas ! par malheur pour Fouquet qui visait à remplacer Richelieu, LouisXIV n'était pas disposé à être Louis XIII (i), et Fouquet fut arrêté après les fêtes de Vaux, en 1662.

(i) Saint-Marc Girardin, op. et loc. cit., p. 285-292.

Cet homme d'esprit avait fait une grande faute : il n'avait pas compris ce qu'était le jeune Louis XIV; il l'avait jugé sur son âge et sur son éducation, et non sur son caractère, qu'il n'avait pas pris la peine d'étudier. Il avait cru qu'un roi jeune et ami du plaisir n'aimerait pas en même temps les affaires, et qu'il aurait toujours besoin d'un ministre principal. Ce ministre, selon Fouquet, et j'ajoute selon presque toute la cour, ne pouvait être que Fouquet lui-même. Ce fut là la faute qui perdit Fouquet. Il fut accusé de concussion, et il pouvait l'être. Il avait peutêtre moins prévariqué que Mazarin, qui mourut riche et honoré ; mais il avait prévariqué comme tous les ministres de ce temps, comme prévariqua lui-même Colbert, son accusateur, qui fit une immense fortune, et la fit, comme tous les ministres du temps, en se réservant une part plus ou moins forte dans la perception des deniers publics.

L'arrestation et la captivité de Fouquet furent une grande épreuve pour la fidélité de ses amis. Il y a toujours dans chaque siècle deux

ou trois épreuves de ce genre. Beaucoup d'amis de Fouquet y succombèrent ; la Fontaine en sortit pur et glorieux. Sa fidélité à Fouquet fait partie de sa renommée. Il déplora sa disgrâce en beaux vers ; mais je préfère à tous ces beaux vers cette lettre écrite par la Fontaine à son ami Maucroix, au moment où il vient d'apprendre le malheur de Fouquet.

« Ce mercredi matin (septembre 1662).

« Je ne puis te rien dire de ce que tu m'as écrit sur mes affaires, mon cher ami ; elles ne me touchent pas tant que le malheur qui vient d'arriver au surintendant. Il est arrêté, et le roi est violent contre lui, au point qu'il dit avoir entre les mains des pièces qui le feront pendre... Ah ! s'il le fait, il sera autrement cruel que ses ennemis, d'autant qu'il n'a pas, comme eux, intérêt d'être injuste. M™^ de B... a reçu un billet où on lui dit qu'on a de l'inquiétude pour M. Pellisson : si ça est, c'est encore un grand surcroît de malheur. Adieu, mon cher ami; je t'en dirais beaucoup davantage, si j'avais l'esprit tranquille présentement... »

L'homme se montre surtout dans cette let-

tre, et j'aime à l'y voir, parce que plus lard, en admirant le poète et les beaux vers qu'il a consacrés à la disgrâce de Fouquet, je saurai qu'il y a là une véritable inspiration du cœur. C'est l'homme encore que je trouve mêlé au poète dans les lettres à sa femme, pendant qu'il accompagne en Limousin son ami Jannart. Ce voyage en Limousin est encore une suite de la disgrâce de Fouquet. Jannart était un des substituts de Fouquet, quand celui-ci était procureur général du parlement de Paris. Il fut exilé à Limoges , la Fontaine le suivit : il passa par Amboise et visita le château, où Fouquet avait été enfermé pendant quelque temps. Il admira la vue qu'on a du haut de ce château ; car la Fontaine a le goût des belles vues et des paysages plus qu'on ne l'avait de son temps. Puis, faisant un retour sur le malheur de son bienfaiteur : « De tout cela, dit-il, le pauvre M. Fouquet ne put jamais, pendant son séjour, jouir un petit moment : on avait bouché toutes les fenêtres de sa chambre, et on n'y avait laissé qu'un trou par le haut. Je demandai à la voir : triste plaisir, je vous le confesse ; mais enfin je le demandai. Le soldat qui nous conduisait n'avait pas la clef; au défaut, je fus long-

temps à considérer la porte, et me fis conter la manière dont le prisonnier était gardé. Je vous en ferai volontiers la description : mais ce souvenir est trop affligeant.

Qu'est-il besoin que je retrace Une garde au soin non pareil, Chambre mure'e, étroite place, Quelque peu d'air pour toute grâce,

Jours sans soleil,

Nuits sans sommeil, Trois portes en six pieds d'espace?

Vous peindre un tel appartement, Ce récit attire vos larmes ; Je l'ai fait insensiblement :

Cette plainte a pour moi des charmes.

« Et sans la nuit, on n'eût pu m'arracher de cet endroit... »

La Fontaine ne se contentait pas de pleurer la disgrâce de Fouquet, il le défendait par ses vers, il lui ramenait peu à peu la pitié. Comme les surintendants des finances n'étaient jamais populaires, et que le peuple détestait les impôts dans l'homme qui les levait et qui les administrait, la disgrâce de Fouquet avait excité dans le public une de ces joies ignorantes et envieuses qui sont de tous les temps. Les amis de Fouquet avaient à changer en pitié cette malignité publique : ils y réussi-

rent, et la Fontaine plus qu'un autre par ses beaux vers. Il le savait et se rendait justice sur ce point : ainsi, dans le Songe de Vaux y publié après la disgrâce de Fouquet, la Fontaine, célébrant les merveilles du château de Vaux :

Les arts vantent ici tour à tour leurs merveilles, Je soupire en songeant au sujet de mes veilles. Vous m'entendez, Ariste, et, d'un cœur généreux, Vous plaignez comme moi le sort d'un malheureux. Il de'plut à son roi, ses amis disparurent, Mille vœux contre lui dans l'abord concoururent. Malgré tout ce torrent, je lui donnai des pleurs, J'accoutumai chacun à plaindre ses malheurs.

Mais c'est surtout dans son élégie des Nymphes de Vaux que la Fontaine a fait éclater sa reconnaissance et son génie :

Les destins sont contents : Oronte est malheureux. Vous l'avez vu naguère, au bord de vos fontaines. Qui, sans craindre du sort les faveurs incertaines, Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels, Recevait des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels. Hélas 1 qu'il est déchu de ce pouvoir suprême ! Que vous le trouveriez différent de lui-même ! Voilà le précipice où l'ont enfin jeté Les attraits enchanteurs de la prospérité ! Dans les palais des rois cette plainte est commune; On n'y connaît que trop les jeux de la fortune, Ses trompeuses faveurs, ses appas inconstants ; Mais on ne les connaît que quand il n*est plus temps.

Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles, Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles, Il est bien malaisé de régler ses désirs; Le plus sage s'endort sur la foi des zéphyrs. Jamais un favori ne borne sa carrière ; Il ne regarde pas ce qu'il laisse en arrière; Et tout ce vain amour de grandeurs et de bruit Ne le saurait quitter que quand il est détruit. Tant d'exemples fameux que l'histoire en raconte Ne suffiraient-ils pas sans la perte d'Oronte ? Ah ! si ce faux éclat n'eût point fait ses plaisirs, Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs, Qu'il pouvait doucement laisser couler son âge! Vous n'avez pas chez vous ce brillant équipage ; Cette foule de gens qui s'en vont chaque jour Saluer à longs flots le soleil de la cour; Mais la faveur du ciel vous donne en récompense Du repos, du loisir, de l'ombre et du silence. Un tranquille sommeil, d'innocents entretiens ; Et jamais à la cour on ne trouve ces biens.

Nymphes, qui lui devez vos plus charmants appas,

Si le long de vos bords Louis porte ses pas.

Tâchez de l'adoucir, fléchissez son courage :

Il aime ses sujets, il est juste, il est sage ;

Du titre de clément rendez-le ambitieux,

C'est par là que les rois sont semblables aux dieux.

Du magnanime Henri qu'il contemple la vie :

Dès qu'il put se venger, il en perdit l'envie.

Inspirez à Louis cette même douceur,

La plus belle victoire est de vaincre son cœur.

Oronte est à présent un objet de clémence.

S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance.

Il est assez puni par son sort rigoureux.

Et c'est être innocent que d'être malheureux.

Fouquet n'était pas étranger à cette défense poétique que la Fontaine faisait de son malheur. Il la dirigeait, pour ainsi dire, ou tout au moins la conseillait ; et, rendons cette justice à Fouquet, il ne voulait pas que sa défense poétique fût plus faible et plus pusillanime que sa défense judiciaire. Après sa belle élégie des Nymphes de Vaux, la Fontaine avait fait une ode au roi, où il demandait la grâce de Fouquet, comme si celui-ci était coupable et l'avouait :

Oui, si tu crois qu'il est coupable, Il ne veut plus être innocent.

Il envoya cette ode à Fouquet, et le prisonnier la trouva trop humble. Il ne voulait pas être gracié, mais être jugé. Nous n'avons pas la lettre de Fouquet à la Fontaine, mais nous avons la réponse de celui-ci, et cette correspondance fait honneur à tous les deux : au persécuté, qui est fier et digne ; à l'ami, qui se fait volontiers suppliant pour la vie de son bienfaiteur.

« Vous dites que je demande trop bassement une chose qu'on doit mépriser. Ce sentiment est digne de vous. Monseigneur, et en vérité celui qui regarde la vie avec une

telle indiffe'rence ne mérite aucunement de mourir. Mais peut-être n'avez-vous pas considéré que c'est moi qui parle, moi qui demande une grâce qui nous est plus chère qu'à vous. Il n'y a point de termes si humbles, si pathétiques et si pressants, que je ne m'en doive servir en cette rencontre. Quand je vous introduirai sur la scène, je vous prêterai des paroles convenables à la grandeur de votre âme. »

L'affectueuse fidélité de la Fontaine pour Fouquet montre que, dans les éloges qu'illui avait donnés pendant sa prospérité, il n'y avait ni bassesse ni ambition. La Fontaine aimait les bienfaits de Fouquet, parce qu'il y trouvait le moyen de vivre selon son goût, et de se livrer au loisir; mais il aimait aussi le bienfaiteur. Il y avait deux choses qui devaient préserver la Fontaine de l'ingratitude : son âme était insouciante de sa richesse et du pouvoir, et elle n'était pas insouciante de l'amitié.

Ce fut pendant les années de la puissance de Fouquet que la Fontaine eut l'occasion de se lier avec ses plus illustres amis, en parti-

culier avec Molière, Racine, Boileau et Chapelle.

Gomme nous l'avons raconté dans le volume consacré à Boileau, on se réunissait souvent chez ce dernier, dans son appartement, rue du Vieux-Colombier.

Quelle réunion ! s'écriait à la Sorbonne Saint-Marc Girardin, arrivé, dans son cours sur la Fontaine, à ce point de la vie de notre poète (i). Quelle réunion ! Molière déjà ce lèbre, Racine qui allait donner Andromaque Boileau, qui publiait ses premières satires Chapelle, qui lisait à ses amis son voyage !.. Ils causaient de tout, des anciens, des mo dernes, de la tragédie, de la comédie, des règles du théâtre. Ils s'entretenaient aussi de leurs ouvrages. La Fontaine n'avait pas encore publié ses Contes et Nouvelles, dont la première partie parut seulement en i665. Il était, dans la conversation, ou très distrait ou grand parleur et grand argumentateur, toujours vivement possédé de ses idées, soit qu'il s'entretînt avec elles, soit qu'il les répandît au dehors. Etait-il dans ses rêveries, il était impossible de l'en tirer; mais ses rêveries ne

(i) Op. cit., p. 294.

faisaient pas que ses amis estimaient moins son génie, et même Molière semblait mettre la Fontaine au-dessus de Racine et de Boileau.

Un jour, raconte M. Walckenaër, qu'il soupait avec Molière, Boileau, Racine et Descoteaux, fameux joueur de flûte, la Fontaine était encore plus qu'à son ordinaire plongé dans ses distractions. Racine et Boileau, pour le tirer de sa léthargie, se mirent à le railler si vivement qu'à la fin Molière trouva que c'était passer les bornes. Au sortir de table, il poussa Descoteaux dans l'embrasure d'une fenêtre, et, lui parlant d'abondance de cœur, il lui dit :

— Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le bonhomme.

La Fontaine rendait bien à Molière admiration pour admiration. C'était après la première représentation des Fâcheux^ à Vaux, chez le surintendant. Molière n'était encore, devant l'opinion, que le chef d'une troupe de comédiens. La Fontaine n'hésite point. Dans sa chronique à la main, rimée à la Loret, selon le goût du jour, il écrit :

C'est un ouvrage de Molière.

Cet e'crivain, par sa manière,

Charme à présent toute la cour

J'en suis ravi, car c'est mon homme.

Te souvient-il bien qu'autrefois Nous avons conclu d'une voix Qu'il allait ramener en France Le bon goût et l'air de Te'rence ?

Racine, moins âgé que la Fontaine de dix-huit ans, prisait fort la socie'té et le profit des leçons du bonhomme.

Or, comme l'observe finement M. Mesnard, quand on rencontre Racine, on se dit aussitôt que Boileau ne peut être loin. Boileau prendra, en effet, bientôt parti, et très vivement, pour la Fontaine, dans la querelle des deux contes de Joconde ,

Mais alors, dira-t-on, pourquoi Boileau n'a-t-il parle' ni de la fable ni de la Fontaine dans VArt poétique ?

Saint-Marc Girardin s'est pose' la question dans son célèbre cours à la Sorbonne. Il l'a résolue avec beaucoup de finesse, et nous ne saurions mieux faire que de lui emprunter ses déductions.

Il y a là, dit-il, une énigme dont plusieurs écrivains ont cherché le mot, les uns accusant Boileau, les autres le justifiant. Boileau, à mes yeux, n'est ni si coupable ni si innocent qu'on le fait.

Boileau, Racine et la Fontaine étaient fort amis dans leur jeunesse. Ayant l'amour des lettres et étant encore obscurs, ils avaient ce qui lie le plus les hommes, la même passion sans rivalité. Dans ces associations littéraires de la jeunesse, que d'espérances en commun ! que de prédictions mutuelles de gloire ! Assurément toutes les prophéties ne réussissent pas, et quelques-uns des associés restent en arrière. Ils avaient de l'imagination à vingt ans, et même du génie, comme ils se le disaient; mais ces dons de leur jeunesse n'ont pas grandi avec l'âge. Ce qui faisait la grâce et la force de leurs vingt ans fait leur médiocrité à quarante. La camaraderie de Boileau, de Racine et de la Fontaine, n'a pas eu de ces échecs : ils sont tous trois arrivés à la gloire par des talents qui devenaient plus différents à mesure qu'ils croissaient, et c'est cette différence qui sépara Boileau et Racine de la Fontaine.

Ils aimaient tous trois ardemment les lettres, mais non peut-être de la même manière. La Fontaine les aimait surtout pour le plaisir qu'il y trouvait. Racine et Boileau les aimaient pour elles-mêmes ; ils aimaient aussi ce qu'elles donnaient : la gloire, l'honneur, la

faveur à la cour. Ils sentaient dans leurs caractères les qualite's nécessaires pour profiter de ces biens de la fortune. La Fontaine ne les méprisait pas ; seulement il les attendait et les prenait comme ils venaient. Ce n'était pas un solitaire : il aimait le monde et savait s'y faire aimer ; mais il n'avait ni l'attention ni l'assiduité d'un homme du monde ou d'un courtisan. Tout se faisait en lui par goût et par plaisir, rien par règle et par calcul. Il plaisait comme savaient plaire aussi ses deux amis; mais il ne plaisait pas aux mêmes personnes. Cela fit que, quand ils écrivirent et qu'ils devinrent célèbres, ils n'eurent pas le même public, ou tout au moins les mêmes admirateurs. Rien ne sépare tant les hommes de lettres comme de n'avoir pas le même public : chacun va naturellement trouver ses partisans. C'est de cette façon que les trois amis, sans rompre ensemble, s'éloignèrent peu à peu l'un de l'autre ; Racine et Boileau continuant à être unis, et l'étant chaque jour davantage, par la ressemblance de leurs goûts littéraires et la communauté de leur faveur à la cour; la Fontaine restant seul sans l'avoir cherché, et sans s'en affliger ni s'en offenser.

Autre remarque. Dans ces socie'tés de jeunes littérateurs que j'ai essayé de dépeindre, il se fait nécessairement des rangs entre les genres de talents. Les rangs sont souvent dérangés par le public et par la postérité ; mais les hiérarchies primitives durent plus longtemps qu'on ne le croit entre les membres de ces sociétés, et influent sur le jugement qu'ils font les uns des autres. Or, il est facile de comprendre, d'après certaines traditions qui nous ont été conservées, qu'entre Racine, Boileau et la Fontaine, ce n'est pas la Fontaine qui avait le haut du pavé. Il n'avait ni l'activité, ni la régularité, ni le labeur industrieux et élégant du génie de Racine et de Boileau. Il était laborieux, mais à sa façon, à ses heures, sans suite et sans dessein fixé d'avance ; il suppléait par la grâce à l'élégance et à la beauté qui vient de l'art. Ce n'aurait jamais été Boileau qui eût fait ce vers :

Et la grâce plus belle encor que la beauté.

La Fontaine, dont c'était là la vraie poétique, la pratiquait dans sa poésie trop ingénument pour que tout le monde en pût sentir le charme. Ses deux amis, par exemple, épris de la beauté de l'art et de la sûreté de ses

principes, ne sentaient pas assez le mérite de cette grâce supe'rieure à tout.

J'ai dû indiquer l'espèce d'infériorité que Racine et Boileau s'étaient, dans leur jeunesse, habitués à assigner à la Fontaine, et dont celui-ci ne s'inquiétait pas de se relever. A cette infériorité mal avisée du poète, ajoutez l'infériorité du genre de poésie que traitait la Fontaine.

La fable n'était pas un des genres de poésie reconnus et consacrés; elle pouvait figurer à côté des quatrains du conseiller Pibrac, et c'était sous cette forme de quatrains que Benserade avait publié les fables d'Esope. Mais personne n'avait songé que Benserade fût poète pour être fabuliste. Il l'était, au jugement de Boileau, pour ses madrigaux, 'pour ses ballades, pour ses devises; il ne l'était pas pour ses fables. L'idée de mettre la fable, comme genre de poésie, à côté de la comédie, de l'ode, de l'élégie, n'entrait dans l'esprit de personne. Ne nous étonnons donc pas que Boileau ne l'ait pas fait figurer dans VArt poétique parmi les divers genres de poésie. Quand on y regarde de près, on voit que, loin d'avoir oublié la fable à cause de la Fontaine et par une mesquine jalousie ,

— es —

c'est à cause de la fable qu'il a oublié la Fontaine(i).

Nous avons déjà raconté quelques traits de l'intimité qui unit étroitement la Fontaine à ses émules en littérature du Grand Siècle. En voici encore un qui égaiera cette fin de chapitre.

Dans un dîner qu'il faisait avec Molière et Boileau, on se mit à discuter sur le genre dramatique. La Fontaine condamnait les à parafe :

— Rien, disait-il, n'est plus contraire au bon sens. Quoi ! le parterre entendra ce qu'un acteur n'entend pas, quoiqu'il soit à côté de celui qui parle.

Gomme il s'échauffait en soutenant son sentiment, de façon qu'il n'était pas possible de l'interrompre et de lui faire comprendre un seul mot:

— Il faut, disait Boileau à haute voix tandis que la Fontaine parlait, il faut que la Fontaine soit un grand coquin, un grand maraud.

(i) Saint-Marc GiRARDiN, op. cit., t. II, 2i« leçon, passim. Il est juste d'ajouter ce que le célèbre critique ajoute lui-même, en terminant : « Je suis persuadé que, si Boileau avait fait son Art poétique après la publication du second recueil de fables de la Fontaine, il eût donné son rang à la fable et au fabuliste. »

Boileau répétait continuellement les mêmes paroles sans que la Fontaine cessât de discuter. Enfin, l'un éclata de rire; sur quoi la Fontaine, revenant à lui comme d'un rêve interrompu :

— De quoi riez-vous donc? demanda-t-il.

— Comment ! lui dit Despréaux, je m'épuise à vous injurier fort haut, et vous ne m'entendez point, quoique je sois si près de vous que je vous touche ; et vous êtes surpris qu'un acteur sur le théâtre n'entende point un à parte qu'un autre acteur dit à côté de lui I

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