‹ La FontaineChapitre 6 sur 18 · LE PREMIER LIVRE · texte numérisé non relu

LE PREMIER LIVRE

Sommaire. — Encore les distractions du bonhomme. — Il se trompe d'auberge. — Il vient de suivre l'enierreraent d'une fourmi. — A l'affût, il s'oublie à étudier les mœurs des lapins, au lieu de les occire. — Chez la duchesse de Bouillon. — Les Contes. —A quelles sources l'auteur les a empruntés. — Ce qu'ils valent. — Le Faucon. — L'oiseau n'est plus, vous en avez diné. — Si M"" de Sévigné a beaucoup goûte' les Contes et pourquoi. — Le point de vue littéraire.— L'exposition du sujet et les prologues. La Fontaine promet « d'être sage ». — Boileau stigmatise la licence des Contes. — Un maître des eaux et toréts fort négligent. — Colbertl'en reprend. — Comment il aimait les arbres. — Les méchancetés de Furetière.

'emprisonnement de Fouquet mit le pauvre bonhomme dans un cruel embarras. Ses affaires personnelles allaient de mal en pis, et la rêverie le dominait au point de le rendre totalement incapable d'autre chose que de Manger son fonds avec son revenu.

Les distractions du poète voyageur sont

célèbres dans Thistoire littéraire du Grand Siècle. Il en a naïvement raconté une à sa femme, dans la lettre qu'il lui écrivait à la date du 3 septembre i663. Il était alors à Cléry-sur-Loire, et venait de visiter l'église. Quand il en sortit, il entra, l'esprit trop occupé sans doute du tombeau de Louis XI, dans une hôtellerie qui n'était pas la sienne.

« Il s'en fallut peu, dit-il, que je n'y commandasse à dîner; et, m'étant allé promener dans le jardin, je m'attachai tellement à la lecture de Tite-Live, qu'il se passa plus d'une bonne heure sans que je fisse réflexion sur mon appétit. Un valet de ce logis m*ayant averti de cette méprise, je courus au lieu où nous étions descendus, et j'arrivai assez à temps pour compter. »

Cette rêverie, dit M. Mesnard, sur le monument du « bon apôtre de roi », puis cette docte lecture, à laquelle son esprit s'appliquait avec ardeur, prouvent que ses distractions avaient pour cause l'intensité de ses pensées. Mathieu Marais ne les a pas mial nommées « philosophiques ». Il en donne un autre exemple intéressant :

« La Fontaine était à Antony avec ses amis. Il ne se trouva point à dîner, un jour; on

l'appela, on le sonna, il ne vint point. Enfin il parut après le dîner; on lui demanda d'où il venait. Il dit qu'il venait de l'enterrement d'une fourmi; qu'il avait suivi le convoi dans le jardin, qu'il avait reconduit la famille jusqu'à la maison (qui était la fourmilière), et fit là-dessus une description naïve du gouvernement de ces petits animaux. »

N'est-ce pas bien là celui qui, grimpé sur un arbre, pour y foudroyer des lapins, s'oubliait à observer leurs mouvements et leurs mœurs ?

A l'heure de l'affût, soit lorsque la lumière Précipite ses traits dans l'humide séjour, Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière, Et que, n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour, Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe, Et nouveau Jupiter, du haut de cet Olympe,

Je foudroie à discrétion

Un lapin qui n'y pensait guère.

Je vois fuir aussitôt toute la nation

Des lapins qui, sur la bruyère,

L*oeil éveillé, l'oreille au guet, S'égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.

Le bruit du coup fait que la bande

S'en va chercher sa sûreté

Dans la souterraine cité :

Mais le danger s'oublie, et cette peur si grande S'évanouit bientôt; je revois les lapins. Plus gais qu'auparavant, revenir sous mes mains.

De plus en plus désorienté, la Fontaine errait un peu partout

J'étais lors en Champagne, Dormant, rêvant, allant par la campagne.

Il finit par être admis dans l'intimité de la duchesse de Bouillon, et dut, assure-t-on, aux inspirations de cette nièce de Mazarin le triste emploi qu'il fit d'abord de son talent et de son temps (i).

De tant d'écrivains fort divers dont il se délectait au point d'en oublier le manger et le boire, le premier que la Fontaine voulut imiter, celui avec lequel il aspira d'abord à rivaliser, ce fut Boccace, mais Boccace pris par ses moins bons côtés. Il écrivit les Contes d'après les conseils, dit-on, de la duchesse de Bouillon, exilée alors à Château-Thierry.

(i) M. Frédéric Godefroy, au volume qu'il a consacré aux Poètes, dans ses belles études sur le xvii* siècle, n'a pas manqué de traiter ce point de l'histoire de notre poète. Il l'a fait en utilisant d'excellentes et sûres données, avec un tact et une vérité telles que nous n'hésitons pas à le suivre, dans la suite de ce chapitre, qui lui est emprunté pour le fond et le plus souvent même dans les termes.

Les Contes^ produit de sa folle jeunesse, ne sont qu^une excitation continuelle au libertinage et à la débauche, un e'talage effronté de ce que la volupté a de plus grossier. Le dévergondage y déborde. Seigneurs ou vilains, femmes du monde ou religieuses, tous les personnages, sortis d'une imagination obscène, s'y montrent gouailleurs, égrillards, graveleux, dissolus, ennemis de tout frein. Les sujets, sans fond solide et sans saveur piquante, sont généralement bas. Ce n'est point là de la « joyeuseté folâtre », comme le prétend la Fontaine (i); on y sent trop « un

(i) La Fontaine a toujours essayé de se disculper sur le compte de ces licencieuses productions de sa muse. Un des traits les plus plaisants de ses plaidoyers à cet égard est celui-ci : « Cicéron fait consister (la bienséance) à dire ce qu'il est à propos qu'on dise eu égard au lieu, au temps et aux personnes qu'on entretient. Ce principe une fois posé, ce n'est pas une faute de jugement que d'entretenir les gens d'aujourd'hui de contes un peu libres. » Voilà bien sa malice piquante, avec un mélange ou sous un air de naïveté. Louis Racine l'a défendu, au moins dans ses intentions : « Dans ses écrits licencieux, a-t-il dit, on n'aperçoit point cet esprit libertin et ce cœur corrompu que tant d'écrits du même genre font remarquer dans leurs auteurs. On voit un homme qui se laisse entraîner par un malheureux talent, dont il ne prévoit pas les suites funestes... Il poussa son étonnante simplicité jusqu'à croire que de pareils écrits n'avai.ent rien de dangereux. »

— 7^ — air de crapule », selon la rude mais juste expression de Vauvenargues. Ce qu'il choisissait dans Boccace, c'e'taient les contes les moins chastes, et il trouvait encore moyen de les rendre plus licencieux par de nouveaux détails.

Sa plume a transformé l'auteur du Décamévon. Elle enlève à ses nouvelles ce qu'elles ont de grave, de farouche, d'horrible, tels que la peinture de la peste de Florence, les meurtres, les crimes contre nature, les passions désordonnées et furieuses. Il ne leur laisse que les peintures plus grossières, les scènes de débauche.

Il taille dans le bien d'autrui comme dans le sien propre, il s'empare de toutes les nouvelles qui lui plaisent, même les plus connues. Il se les approprie, en les transformant. Suivant ses propres expressions, « il retranche, il amplifie, il change les incidents et les circonstances, quelquefois le principal événement et la suite; enfin ce n'est plus la même chose, c'est proprement une nouvelle nouvelle; et celui qui l'a inventée aurait bien de la peine à reconnaître son propre ouvrage. »

Le moraliste, quoi qu'on en ait dit et que

la Fontaine lui-même l'ait prétendu, n'apparaît en aucune manière dans les Contes. Le seul but de l'auteur, c'est d'exciter le gros rire libertin. Marguerite de Navarre, au contraire, dans son Heptaméron — auquel la Fontaine n'emprunta qu'un sujet, la Servante justifiée.^ — fait toujours ressortir une vérité de chacune de ses nouvelles, même des plus licencieuses.

Parmi tant de contes licencieux, c'est à peine si l'on en peut distinguer deux. Tous les deux, surtout le Faucon, sont justement célèbres pour la sensibilité douce et honnête qu'ils respirent, pour les réflexions sérieuses et enjouées qui y sont mêlées, pour les retours pleins de naturel et d'aimable philosophie que le poète y fait souvent sur luimême.

Un grand seigneur, Fédéric, a usé sa fortune au service de Clitie, restée sourde à toutes ses supplications. Ruiné, il se retire dans une pauvre métairie qui lui reste, et vit dans la retraite, avec une vieille servante, son chien et son faucon. Clitie ne songeait plus à lui, lorsque tout à coup son mari meurt et

son fils tombe malade. Pour sauver son fils, il n'est rien qu'elle ne soit prête à faire; et, comme on dit, pour le contenter, sa tendresse maternelle lui fit aller chercher les étoiles du ciel. Mais l'enfant ne veut prendre aucun remède, il repousse tous les jouets; il ne demande, ne veut qu'une chose, le faucon de Fédéric, qu'il a eu occasion de voir et d'admirer.

Qui fut bien empêchée ?

Ce fut Clitie. Aller ôter encore A Fédéric l'unique et seule chose Qui lui restait ! et supposé qu'elle o^e Lui demander ce qu'il a pour tout bien, Auprès de lui méritait-elle rien?

Elle l'avait payé d'ingratitude

pour tous les sacrifices que l'insensé avait

faits.

De quel front s'en aller Après cela le voir et lui parler, Ayant été cause de sa ruine ?

D'autre côté l'enfant s'en va mourir, Refuse tout, tient tout pour médecine : Afin qu'il mange il faut l'entretenir De ce faucon ; il se tourmente, il crie : S'il n'a l'oiseau, c'est fait que de sa vie Ces raisons-ci l'emportèrent enfin.

Chez Fédéric la dame un beau matin S'en va sans suite et sans nul équipage.

Celle qui vient de lui apparaître, Fédéric,

incorrigible dans son affection si mal partagée, la prend pour un ange des cieux.

Mais cependant il a honte, il enrage De n'avoir pas chez soi pour lui donner Tant seulement un malheureux dîner.

Le pauvre état où la dame le trouve Le rend confus.

Il s'exclame cependant sur riionneur que la veuve daigne faire à son humble soupirant :

« Un villageois, un hère, un misérable,

C'est trop d'honneur ; votre bonté m'accable.

Assurément vous alliez autre part. »

A ce propos notre veuve repart :

« Non, non, seigneur, c'est pour vous la visite.

Je viens manger avec vous ce matin.

— Je n'ai, dit-il, cuisinier ni marmite :

Que vous donner? — N'avez-vous pas du pain ? »

Reprit la dame. Incontinent lui-même

Il va chercher quelque œuf au poulailler,

Quelque morceau de lard en son grenier.

Pendant que le pauvre sire, transi et confus, cherche et ne sait plus où donner de la tête, il fait rencontre de l'oiseau convoite'.

Voit son faucon, sans raisonner le prend, Lui tord le cou, le plume, le fricasse. Et l'assaisonne et court de place en place. Tandis la vieille a soin du demeurant.

Fouille au bahut, choisit pour cette fête Ce qu'ils avaient de linge plus honnête ;

Met le couvert, va cueillir au jardin

Du serpolet, un peu de romarin,

Cinq ou six fleurs, dont la table est jonche'e.

Pour abréger, on sert la fricassée.

La dame en mange, et feint d'y prendre goût.

Le repas fait, cette femme résout

De hasarder l'incivile requête.

Et parle ainsi : « Je suis folle, seigneur,

De m'en venir vous arracher le cœur. »

Elle s'excuse, entortille sa requête, comprenant et déclarant qu'il ne lui est effectivement guère honnête de s'en venir ainsi demander à l'homme qui lui a déjà tant donné

L'oiseau qui fait son seul contentement :

Doit-il pour moi s'en priver un moment ?

Mais excusez une mère affligée ;

Mon fils se meurt ; il veut votre faucon.

Mon procédé ne mérite un tel don ;

La raison veut que je sois refusée...

Votre repos, votre honneur, votre bien,

S'en sont allés aux plaisirs de Glitie...

Et je m'en viens, pour combler d'injustice.

Vous demander... Eh quoi? c'est temps perdu,

Votre faucon. Mais non, plutôt périsse

L'enfant, la mère, avec le demeurant.

Que de vous faire un déplaisir si grand !

Souffrez sans plus que cette triste mère,

Aimant d'amour la plus chère Que jamais femme au monde puisse avoir, Un fils unique, une unique espérance, S'en vienne au moins s'acquitter du devoir De la nature, et, pour toute allégeance.

En votre sein décharge sa douleur.

Vous savez bien, par votre expe'rience, Que c'est d'aimer; vous le savez, seigneur. Ainsi je crois trouver chez vous excuse.

Le discours de la veuve est long. C'est que Fédéric, au premier mot de cette requête qui le navre, a pâli. Quelle affreuse déconvenue ! Hélas ! dit-il enfin,

L'oiseau n'est plus ; vous en avez dîné.

— L'oiseau n'est plus ! dit la veuve confuse.

— Non, reprit-il. Plût au ciel vous avoir Servi mon cœur, et qu'il eût pris la place De ce faucon. Mais le ciel me fait voir Qu'il ne sera jamais en mon pouvoir

De mériter de vous aucune grâce.

En mon pailler rien ne m'était resté ; Depuis deux jours la bête a tout mangé ; J'ai vu l'oiseau, je l'ai tué sans peine : Rien coûte-t-il quand on reçoit sa reine? Ce que je puis pour vous est de chercher Un bon faucon ; ce n'est chose si rare Que dès demain nous n'en puissions trouver..

— Non, Fédéric, dit-elle, je déclare Que c'est assez. Vous ne m'avez jamais

De votre amour donné plus grande marque. Que mon fils soit enlevé par la parque, Ou que le ciel le rende à mes souhaits, J'aurai pour vous de la reconnaissance.

Sur ce, la mère attendrie part, non sans avoir fait promettre à son hôte de venir visiter

— Sises amis. Son courage était amolli. Fédéric peut comprendre que sa cause était gagnée. En effet,

Deux jours après, l'enfant suivait le père. Le deuil fut grand ; la trop dolente mère Fit dans l'abord force larmes couler.

Mais, comme il n'est peine d'âme si forte Qu'il ne s'en faille à la fin consoler, Deux médecins la traitèrent de sorte Que sa douleur eut un terme assez court.

Ces deux médecins, on l'a deviné, furent le Temps, d'ailleurs un peu abrégé, puis la tendresse qu'inspire la reconnaissance aux cœurs sensibles.

On épousa Fe'déric en grand'pompe, Non seulement par obligation.

Mais, qui plus est, par inclination.

Par amour même

^/[me ^Q Sévigné paraît avoir goûté quelques-uns des Contes de la Fontaine. Mais, excepté dans les deux ou trois morceaux que nous venons de citer, ce style des Contes manque presque constamment de pureté et d'élégance.

Il est bourgeois, comme le lui reproche

Voltaire, et il a le ton de la rue Saint-Denis^ auquel certainement l'Arioste, que la Fontaine voulait imiter, ne s'asservit jamais.

La Fontaine avoue lui-même qu'il n'a pas apporté grand soin au style des Contes. Il pre'tend même que ce soin « ferait négliger le plaisir du cœur pour celui des oreilles ».

— Il faut laisser, dit-il, les narrations étudiées pour les grands sujets, et ne pas faire un poème épique des aventures de Renaud d'Ast.

Soit. Mais, sans donnera ses nouvelles la forme épique, il est des scrupules de style que la Fontaine aurait dû observer, comme avait fait Boccace, à qui il est en tout si inférieur.

Après le jugement de Voltaire et l'aveu du poète lui-même confessant les imperfections de son style, on a peine à comprendre comment M. Arsène Houssaye a osé écrire, de nos jours, que les CoJties de la Fontaine sont « le catéchisme de l'esprit français ».

Un mérite cependant ne peut être contesté à l'auteur des Contes, c'est Tart avec lequel il sait exposer son sujet, et, dans tous ses récits, surprendre, attacher et pousser le lecteur en avant. Il a répandu encore plus de qua-

lités littéraires dans ses prologues que dans ses récits. Ce sont pour la plupart, a dit Bussy, des ouvrages de son cru et des chefsd'œuvre.

Lisons, par exemple, le prologue de la Servafîte justifiée, tiré de ses Nouvelles de la reine de Navarre :

Boccace n'est le seul qui me fournit : Je vas parfois en une autre boutique.

Il est bien vrai que ce divin esprit Plus que pas un me donne de pratique ; Mais, comme il faut manger de plus d'un pain, Je puise encore en un vieux magasin, Vieux, des plus vieux, où nouvelles nouvelles Sont, jusqu'à cent, bien déduites et belles Pour la plupart, et de très bonne main. Pour cette fois la reine de Navarre D'un c'était moi, naïf autant que rare, Entretiendra dans ces vers le lecteur.

Voici le fait, quiconque en soit l'auteur, J'y mets du mien selon les occurrences ; C'est ma coutume, et, sans telles licences, Je quitterais la charge de conteur.

C'était une charge, en effet. Ses auditeurs, dans les cercles pour lesquels il travaillait, l'écoutaient, beaucoup moins, hélas ! par admiration pour l'œuvre, que par attrait pour

le vice chez les uns, et curiosité d'esprit chez les autres.

Mais après la disgrâce de Fouquet, la compagnie qui se réunissaijt chez le surintendant, à Vaux, s'étant dispersée, la Fontaine, qui trouvait là les amateurs les plus déclarés de ses Cotites, renonça à ce genre et promit d' « être sage » désormais. Nous verrons plus tard comment le roi récompensera le conteur de ce sacrifice.

Boileau d'ailleurs en ressentit une vive joie, lui qui s'indignait finalement beaucoup contre les Contes, et qui, dans V Art poétique^ en classa l'auteur parmi ces écrivains dangereux qui,

Trahissant la vertu en un papier coupable,

Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.

La Fontaine abandonna les contes pour n'y plus revenir qu'une dernière fois, et se livra à sa nouvelle voie, la bonne et définitive, celle qui a fait sa renommée.

C'est là, dans son domaine, que nous avons hâte de le suivre.

Auparavant, il nous faut dire un mot de sa position sociale, au moment où il s'y établit définitivement.

Il n'avait point quitté sa maîtrise des eaux et forêts, avec laquelle cependant il en prenait fort à son aise. Elle l'obligeait du moins d'aller quelquefois, à Château-Thierry, remplir, tant bien que mal, les devoirs de sa charge.

Or, il y mettait de la négligence, et Colbert, mal disposé pour un rimeur resté fidèle à Fouquet, l'avertissait, dans une lettre sévère du 7 août 1666, de faire une plus exacte recherche des gaspillages de bois, et de tous les abus et malversations dont avaient à souffrir les forêts commises à sa surveillance.

La Fontaine cependant aimait les arbres. Témoin sa jolie fable la Forêt et le Bûcheron,

Un bûcheron venait de rompre ou d'e'garer Le bois dont il avait emmanché sa cogne'e. Cette perte ne put sitôt se réparer Que la forêt n'en fût quelque temps épargnée.

L'homme enfin la prie humblement

De lui laisser tout doucement

Emporter une unique branche,

Afin de faire un autre manche :

Il irait employer ailleurs son gagne-pain; Il laisserait debout maint chêne et maint sapin

Dont chacun respectait la vieillesse et les charmes. L'innocente forêt lui fournit d'autres armes. Elle en eut du regret. Il emmanche son fer :

Le misérable ne s'en sert

Qu'à dépouiller sa bienfaitrice

De ses principaux ornements.

Elle gémit à tous moments :

Son propre don fait son supplice.

Voilà le train du monde et de ses sectateurs : On s'y sert du bienfait contre les bienfaiteurs. Je suis las d'en parler. Mais que de doux ombrages

Soient exposés à ces outrages,

Qui ne se plaindrait là-dessus 1

Mais, ces arbres aimés, il les de'fendait moins bien en administrateur vigilant qu'il ne les défendait en poète touché de leur beauté

Colbert n'est pas le seul à lui avoir reproché de mal remplir ses prosaïques fonctions. Il a été fort raillé à ce sujet par Furetière, au temps de leur grande querelle. Le malin Furetière le lui dit crûment, au cours de son Second Factum :

« Après avoir exercé trente ans la charge de maître particulier des eaux et forêts, il avoue qu'il a appris, dans le Dictionnaire universel, ce que c'est que du bois en grume, qu'un bois marmenteau, qu'un bois de touche, et plusieurs autres termes de son métier. »

La Fontaine répondit par une épigramme aussi vigoureusement assénée qu'elle devait l'être à un brutal.

Furetière riposta en prose et en vers, ceux-ci d'une insolence qui ne s'attaquait plus seulement au forestier. Gomme tel, la Fontaine, avec quelque vivacité qu'il eût rendu coup pour coup, n'avait pas dû se sentir profondément blessé, n'ayant pas la prétention, comme Sganarelle, d'être le premier homme du monde pour faire des fagots, ni pour les surveiller (i).

(i) Mesnard, op. cit., p. xc et xci.

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