LES PREMIERES FABLES
Sommaire. — Le fabuliste efface le conteur. — L'apologue d'après Walekenaër. — Comment Esope inspira la Fontaine. — Le livre des enfants et des vieillards. — Excuses de la Fontaine. — La poe'tique de la fable. — Comment le fabuliste présente ses six premiers livres. — Ce qu'en pensèrent les contemporains, la Bruyère et Vauvenargues. — Observations de M. Aubertin. — Si les six premiers livres sont inférieurs aux derniers. — Jugement de Sainte-Beuve. — Dédicace au Dauphin. — Epilogue. — Le pouvoir des fables. — Psyché. —Un recueil dirigé par les messieurs de Port-Royal. — Le pensum. — Ce que le trop docile poète pensait des jansénistes. — La querelle avec LuUi. — La Fontaine n'aimait pas l'opéra. — Il se décide à en écrire un. — L'unique satire qu'il ait écrite. — Délivrez-nous du Florentin. — La réconciliation. — Si le ciel m'eût fait ange ou Thiange.
E conteur est efface'. Le fabuliste demeure immortel.
,> M. Walekenaër, à qui les amis âj de la Fontaine ont tant d'obligations, s'est appliqué à rechercher ce que fut la fable avant notre grand fabuliste. L'apologue, dit-il, est de toute antiquité. Il
a d'abord été un accessoire du discours oratoire, un moyen de persuasion, une figure de rhétorique servant à rendre plus convaincantes et plus palpables les vérités qu'il s'agissait de démontrer. On trouve la fable du Pot de fer et du Pot de terre, et d'autres encore, dans les livres saints; celle du Cheval et du Cerf dans Stésichore, celle du Pêcheur jouant en vain de la flûte dans Hérodote, celle des Membres et de l'Estomac dansTite-Live, celle de la Lice et sa Compagne dans un discours d'un Ligurien au chef gaulois Comanus après la fondation de Marseille pour les Phocéens. Dans tous ces exemples, la fable, disonsnous, ne forme pas un genre particulier, n'existe pas séparément, mais prend place dans des discours comme une invention oratoire. On peut en dire autant des fables d'Esope. Esope n'inventa pas l'apologue, il s'en servit comme on l'avait fait avant lui; seulement il s'en servait fréquemment ; c'était une manière de persuader qu'il affectionnait et où il excellait ; de là le renom de ses fables.
Esope semble avoir inspiré la vocation de la Fontaine. Il a écrit sa vie, sans se soucier beaucoup de l'exactitude historique. L'im-
portant pour lui, c'était de raviver une mémoire à son avis trop oubliée.
« Nous n'avons, dit-il, rien d'assuré touchant la naissance d'Homère et d'Esope : à peine même sait-on ce qui leur est arrivé de plus remarquable. C'est de quoi il y a lieu de s'étonner, vu que l'histoire ne rejette pas des choses moins agréables et moins nécessaires que celles-là. Tant de destructeurs de nations, tant de princes sans mérite ont trouvé des gens qui nous ont appris jusqu'aux moindres particularités de leur vie, et nous ignorons les plus importantes de celle d'Esope et d'Homère, c'està-dire des deux personnages qui ont le mieux mérité des siècles suivants. Car Homère n'est pas seulement le père des dieux, c'est aussi celui des bons poètes. Quant à Esope, il me semble qu'on le devait mettre au nombre des sages dont la Grèce s'est tant vantée, lui qui enseignait la véritable sagesse, et qui l'enseignait avec bien plus d'art que ceux qui en donnent des définitions et des règles. On a véritablement recueilli les vies de ces deux grands hommes ; mais la plupart des savants les tiennent toutes deux fabuleuses, particulièrement celle que
Planude (i) a écrite. Pour moi, je n'ai pas voulu m'engager dans cette critique. Gomme Planude vivait dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à Esope ne devait pas être encore éteinte, j'ai cru qu'il savait par tradition ce qu'il a laissé.
La méthode d'Esope devait attirer la nature simple et naïve de son disciple au Grand Siècle, un disciple qui s'en va, d'un bond, dépasser le maître à des hauteurs incomparables. G'est Nisard qui l'a observé.
(( Dans l'enfance, ce n'est pas la morale de la fable qui frappe, ni le rapport du précepte à l'exemple , mais on s'y intéresse aux propriétés' des animaux et à la diversité de leurs caractères. Les enfants y reconnaissent les mœurs du chien qu'ils caressent, du chat dont ils abusent, de la souris dont ils ont peur ; toute la basse-cour où ils se plaisent mieux qu'à l'école. Ils s'amusent singulièrement des
(i) et II existait, lorsque la Fontaine publia son recueil, une excellente Vie d'Esope : c'était celle de Méziriac ; mais elle était peu connue, et Bayle eut de son temps de la peine à se la procurer. La Vie d'Esope, attribuée peut-être faussement à Planude, était au contraire devenue en quelque sorte populaire avant la Fontaine, et on en avait inséré des traductions au-devant de tous les recueils de fables publiés soit en vers, soit en prose. » (Walckenaer.)
petits drames dans lesquels figurent ces personnages; ils y prennent parti pour le faible contre le fort, pour le modeste contre le superbe, pour l'innocent contre le coupable. Ils en tirent aussi une première idée de la justice. Les plus avise's, ceux devant qui on ne dit rien impunément, vont plus loin : ils savent saisir une première ressemblance entre les caractères des hommes et ceux des animaux.
(( Les fables ne sont pas le livre des jeunes gens. Ils préfèrent les illustres séducteurs qui les trompent sur eux-mêmes, et leur persuadent qu'ils peuvent tout ce qu'ils veulent, que leur force est sans bornes et leur vie inépuisable. Ils sont trop superbes pour goûter ce qu'enfants on leur a donné à lire. Ce temps d'ivresse passé, quand chacun a trouvé enfin la mesure de sa taille en s'approchant d'un plus grand ; de ses forces en luttant avec un plus fort ; de son intelligence en voyant le prix remporté par un plus habile ; quand la maladie, la fatigue, lui ont appris qu'il n'y a qu'une mesure de vie ; quand il en est arrivé à se défier même de ses espérances ; alors revient le fabuliste qui savait tout cela, et qui le lui dit, et qui le console, non par d'autres
illusions, mais en lui montrant son mal au vrai.
« Vieillards enfin, arrivés au terme du long espoir et des vastes pensées, le fabuliste nous aide à nous souvenir. Il nous remet notre vie sous nos yeux, laissant la peine dans le passé et nous réchauffant par les images du plaisir. Enfermés dans ce petit espace de jours précaires et comptés, quand la vie n'est plus que le dernier combat contre la mort, il nous en rappelle le commencement et nous en cache la fin. »
Le grand critique a très bien défini l'impression des fables sur les différents âges de la vie. Il a donné ainsi la vraie explication de l'attrait que ce genre a dû exercer sur le génie de la Fontaine.
Avec quelle aimable candeur il s'excuse de l'avoir adopté !
« On ne trouvera pas ici, écrit-il en tête de ses premières fables, l'élégance ni l'extrême brièveté qui rendent Phèdre recommandable : ce sont qualités au-dessus de ma portée. Comme il m'était impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait en récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait. Non que je le blâme d'en être demeuré dans ces ter-
mes : la langue latine n'en demandait pas davantage ; et, si l'on y veut prendre garde, on reconnaîtrait dans cet auteur le vrai caractère et le vrai génie de Térence. La simplicité est magnifique chez ces grands hommes : moi, qui n'ai pas les perfections du langage comme ils les ont eues, je ne la puis élever à un si haut point (i). Il a donc fallu se récompenser d'ailleurs : c'est ce que j'ai fait avec d'autant plus de hardiesse, que Quintilien dit qu'on ne saurait trop égayer les narrations, II ne s'agit pas ici d'en apporter une raison : c'est assez que Quintilien l'ait dit. J'ai pourtant considéré que, ces fables étant sues de tout le monde, je ne ferais rien si je ne les rendais nouvelles par quelques traits qui en relevassent le goût. C'est ce qu'on demande aujourd'hui : on veut de la nouveauté et de la gaieté.
(i) En quoi sa modestie l'égaré, a Ses idées, a dit La Harpe, ses réflexions, ses sentiments, tout lui échappe, tout naît du moment. Rien n'est appelé, rien n'est préparé. Tout, jusqu'au sublime, paraît lui être facile et familier; il charme toujours etn'étonnejamais. Ce naturel domine tellement chez lui, qu'il dérobe au commun des lecteurs les autres beautés de son style. Il n'y a que les connaisseurs qui sachent à quel point la Fontaine est poète par l'expression, ce qu'il a vu de ressources dans notre langue, ce qu'il en a tiré de richesses. »
Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire ; mais un certain charme, un air agréable qu'on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux. »
Il avait étudié à fond la poétique de l'apologue. Avec quelle énergie il en expose la portée philosophique !
« L'apologue est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre Tâme. Le corps est la fable ; l'âme, la moralité. Aristote n'admet dans la fable que les animaux; il en exclut les hommes et les plantes. Cette règle est moins de nécessité que de bienséance, puisque ni Esope, ni Phèdre, ni aucun des fabulistes, ne l'a gardée ; tout au contraire de la moralité, dont aucun ne se dispense. Que s'il m'est arrivé de le faire, ce n'a été que dans les endroits où elle n'a pu entrer avec grâce, et où il est aisé au lecteur de la suppléer. On ne considère en France que ce qui plaît : c'est la grande règle, et, pour ainsi dire, la seule. Je n'ai donc pas cru que ce fût un crime de passer par-dessus les anciennes coutumes, lorsque je ne pouvais
les mettre en usage sans leur faire tort. Du temps d'Esope, la fable était contée simplement; la moralité séparée et toujours en suite. Phèdre est venu, qui ne s'est pas assujetti à cet ordre : il embellit la narration, et transporte quelquefois la moralité de la fin au commencement. Quand il serait nécessaire de lui trouver place, je ne manque à ce précepte que pour en observer un qui n'est pas moins important : c'est Horace qui nous le donne. Cet auteur ne veut pas qu'un écrivain s'opiniâtre contre l'incapacité de son esprit ni contre celle de sa matière. Jamais, à ce qu'il prétend, un homme qui veut réussir, n'en vient jusque-là; il abandonne les choses dont il voit bien qu'il ne saurait rien faire de bon :
Et quœ Desperat tractata nitescere posse, relinquit.
HoRAT. Ars poet,, vers. 149-150.
« C'est ce que j'ai fait à l'égard de quelques moralités du succès desquelles je n'ai pas bien espéré. )>
Du reste, sa grande modestie ne lui permet pas de présenter ses chefs-d'œuvre autrement que comme des Essais. C'est à un enfant qu'il les offre, comme un « entretien convenable à ses premières années ». Cet enfant
est le fils de son roi. La dédicace passa justement pour un modèle du genre.
(( Monseigneur, y disait-il, s'il y a quelque chose d'ingénieux dans la république des lettres, on peut dire que c'est la manière dont Esope a débité sa morale. Il serait véritablement à souhaiter que d'autres mains que les miennes y eussent ajouté les ornements de la poésie, puisque le plus sage des anciens a jugé qu'ils n'y étaient point inutiles. J'ose, Monseigneur, vous en présenter quelques essais. C'est un entretien convenable à vos premières années. Vous êtes en un âge où l'amusement et les jeux sont permis aux princes ; mais en mêmetemps vous devez donnerquelques-unes de vos pensées à des réflexions sérieuses. Tout cela se rencontre aux fables que nous devons à Esope. L'apparence en est puérile, je le confesse; mais ces puérilités servent d'enveloppe à des vérités importantes.
« Je ne doute point. Monseigneur, que vous ne regardiez favorablement des inventions si utiles et tout ensemble si agréables; car, que peut-on souhaiter davantage que ces deux points ? Ce sont eux qui ont introduit la science parmi les hommes. Esope a trouvé un art singulier de les joindre l'un avec l'autre.
La lecture de son ouvrage répand insensiment dans une âme les semences de la vertu, et lui apprend à se connaître sans qu'elle s'aperçoive de cette étude, et tandis qu'elle croit faire tout autre chose. C'est une adresse dont s'est servi très heureusement celui (i) sur lequel Sa Majesté a jeté les yeux pour vous donner des instructions. Il fait en sorte que vous apprenez sans peine, ou, pour mieux parler, avec plaisir, tout ce qu'il est nécessaire qu'un prince sache. Nous espérons beaucoup de cette conduite. »
On ne pouvait entrer plus simplement dans l'immortalité. Mais le Grand Siècle ne s'y trompa point.
N'est-ce pas la Bruyère qui écrivait :
« Plus égal que Marot, et plus poète que Voiture, la Fontaine a le jeu, le tour et la naïveté de tous les deux ; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu'au sublime : homme unique dans son
(i) « Monseigneur le dauphin a eu deux précepteurs : le premier, M. le président de Périgni, et le second, M. Bossuet, évêque de Meaux, nommé à cette place en 1670, deux ans après la publication de cette dédicace. C'est donc de M. de Périgni que parle la Fontaine. » {Note de Richelet.)
genre d'écrire, toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter. »
Un peu plus tard, Vauvenargues :
« Lorsqu'on a entendu parler de la Fontaine, et qu'on vient à lire ses ouvrages, on est étonné d'y trouver, je ne dis pas plus de génie, mais plus même de ce qu'on appelle de l'esprit, qu'on n'en trouve dans le monde le plus cultivé. On remarque avec la même surprise la profonde intelligence qu'il fait paraître de son art ; et on admire qu'un esprit si fin ait été en même temps si naturel.
« Il serait superflu de s'arrêter à louer l'harmonie variée et légère de ses vers ; la grâce, le tour, l'élégance, les charmes naïfs de son style et de son badinage. Je remarquerai seulem.ent que le bon sens et la simplicité sont les caractères dominants de ses écrits. Il est bon d'opposer un tel exemple à ceux qui cherchent la grâce et le brillant hors de la raison et de la nature. La simplicité de la Fontaine donne de la grâce à son bon sens, et son bon sens rend sa simplicité piquante : de sorte que le brillant de ses ouvrages naît peut-être essentiellement de ces deux sources
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réunies. Rien n'empêche au moins de le croire; car pourquoi le bon sens, qui est un don de la nature, n'en aurait-il pas l'agrément ? La raison ne déplaît, dans la plupart des hommes, que parce qu'elle leur est étrangère. Un bon sens naturel est presque inséparable d'une grande simplicité : et une simplicité éclairée est un charme que rien n'égale. »
Un des éditeurs contemporains des chefsd'œuvre du grand fabuliste, celui qui Ta le mieux commenté, M. Charles Aubertin, l'a justement fait remarquer.
« Les Fables de la Fontaine offrent un résumé de toutes les qualités, naturelles et acquises, de la langue française. On trouvera dans Corneille, Racine et Boileau, d'inimitables modèles de ce style noble, grave et sublime, expression d'un siècle sérieux et élégant ; c'est l'image la plus parfaite et la plus éclatante de notre langue, mais elle n'en présente qu'un côté : la Fontaine nous la fait connaître sous toutes ses faces. Il a, lui aussi, de ces traits relevés et délicats qui sentent la bonne compagnie et font penser à la cour de Louis XIV; il a respiré un air de noblesse et de grandeur, et tenu son coin
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parmi les beaux génies et les charmants esprits qui étaient l'ornement de cette société incomparable : mais, outre ces mérites, qu'il partage avec ses illustres contemporains, il en a d'autres qui lui sont propres, je veux dire, ces tours familiers et populaires, sans trivialité ni bassesse; ces vives et franches allures de style, si chères à nos vieux auteurs; ces locutions expressives dans leur naïveté ; ce français leste, dégagé, précis et simple, pris au cœur même de la nation. La Fontaine est tout à la fois l'élève des élégances sociales de son siècle, de la pureté classique des anciens, et de cet esprit de malice indigène qu'on appelle le génie gaulois. De là l'immortel attrait et l'impérissable popularité de ses fables ; de là l'importance et aussi la difficulté d'une pareille étude » (i).
Les Fables forment, dans leur ensemble, trois recueils.
Le premier comprend les six premiers li-
(i) M. Aubertin conclut : « Un commentaire n'est pas moins indispensable pour la Fontaine que pour les écrivains de l'antiquité. Que de mots et de tournures dont le sens et l'origine nous échappent! Que
vres. La Fontaine le publia, sous le titre modeste de Fables choisies mises en vers par A/, de la Fontaine, en 1668. L'auteur avait quarante-sept ans.
Le second contient les cinq livres publiés en 1678, avec une pièce de vers en tête, à la louange de M"'^ de Montespan.
Le troisième, composé à l'intention du duc de Bourgogne, forme le douzième livre.
Il est resté longtemps de mode de dire que les six premiers livres sont inférieurs aux suivants. M. Taine lui-même semble n'y voir guère plus qu'une amusette puérile. « Nos enfants, dit-il, l'apprennent par cœur, comme jadis ceux d'Athènes récitaient Homère.... Ce sont de petits contes d'enfant, comme l'Iliade et rOdyssée, qui sont de grands contes de nourrices.
Sainte-Beuve a mis les choses au point :
« La Fontaine , observe-t-il , en s'appliquant à mettre en vers des sujets de fables qui lui étaient fournis par la tradition, ne sort pas d'abord des limites du genre. Son pre-
de passages sont pour nous lettres closes dans le plus national de tous nos poètes! Nous osons dire que notre commentaire ne laisse subsister aucune de ces difficulte's. x>
— io3 — mier livre est un essai. On y voit la fable pure et simple, dans ce qu'elle a de nu, la Cigale et la Fouf^mi, le Corbeau et le Renard, etc. ; il cherche à mettre sa moralité bien en rapport avec le sujet. Ainsi conçue, le dirai-je? la Fable me paraît un petit genre, et assez insipide. Chez les Orientaux , à l'origine, quand la sagesse primitive s'y déguisait sous d'heureuses paraboles pour parler aux rois, elle pouvait avoir son élévation et sa grandeur ; mais, transplantée dans notre Occident et réduite à n'être qu'un récit tout court qui amène après lui son distique ou son quatrain moral, je n'y vois qu'une forme d'instruction véritablement à l'usage des enfants. Esope, Babrius ou Phèdre ont pu y exceller; ce n'est pas moi qui, les ayant lus, irai les relire. Ce Phèdre que d'habiles gens ne veulent nullement reconnaître pour être du siècle d'Auguste, mais qui est classique du moins par son exacte pratique du genre conçu dans toute sa simplicité et son élégance, est un auteur qu'il est permis de ne plus rouvrir quand on a une fois fini sa quatrième. Pourquoi donc la Fontaine a-t-il su être un grand poète dans ce même genre de la fable ? C'est qu'il en est sorti, c'est qu'il se l'est approprié et n'y a vu,
à partir d'un certain moment, qu'un prétexte à son génie inventif et à son talent d'observation universelle.
(( Dans sa première manière pourtant, à la fin du premier livre, dans le Chêne et le Roseau^ il a atteint la perfection de la fable proprement dite; il a trouvé moyen d'y introduire de la grandeur, de la haute poésie, sans excéder d'un seul point le cadre; il est maître déjà. Dans le Meunieî% son Fils et VAne, il se joue, il cause, il fait causer les maîtres, Malherbe et Racan, et l'apologue n'est plus qu'un ornement de l'entretien... »
La Fontaine, d'ailleurs, est le véritable auteur de cette légende accréditée.
Sa dédicace au premier Dauphin est trop humble.
Je chante les héros dont Esope est le père, Troupe de qui l'histoire, encor que mensongère, Contient des vérités qui servent de leçons. Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons : Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes ; Je me sers d'animaux pour instruire les hommes. Illustre rejeton d'un prince aimé des cieux Sur qui le monde entier a maintenant les yeux. Et qui, faisant fléchir les plus superbes têtes, Comptera désormais ses jours par ses conquêtes. Quelque autre te dira d'une plus forte voix Les faits de tes aïeux et les vertus des rois.
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Je vais t'entretenir de moindres aventures, Te tracer en ces vers de le'gères peintures : Et si de l'agréer je n'emporte le prix, J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.
L'épilogue qui termine ce premier recueil ne l'est pas moins.
Bornons ici cette carrière :
Les longs ouvrages me font peur.
Loin d'e'puiser une matière,
On n'en doit prendre que la fleur.
Il s'en va temps que je reprenne
Un peu de forces et d'haleine
Pour fournir à d'autres projets.
Amour, ce tyran de ma vie,
Veut que je change de sujets :
Il faut contenter son envie.
Retournons à Psyché (i). Damon, vous m'exhortez A peindre ses malheurs et ses félicités :
J'y consens ; peut-être ma veine
En sa faveur s'échauffera.
Heureux si ce travail est la dernière peine
Que son époux me causera!
N'allez pas croire cependant qu'à son sens le genre soit aussi puéril qu'il le dit. Lorsqu'il reprendra la plume, nous l'entendrons défendre et le genre et son utilité, dans un
(i) Roman mythologique en prose et en vers, tiré de ÏAne d'or d'Apulée. C'est le plus long des ouvrages de la Fontaine.
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morceau charmant qu'il intitulera le Pouvoir des fables.
Dans Athène autrefois, peuple vain et léger, Un orateur, voyant sa patrie en danger, Courut à la tribune ; et, d'un art tyrannique, Voulant forcer les cœurs dans une re'publique, Il parla fortement sur le commun salut. On ne l'écoutait pas. L'orateur recourut
A ces figures violentes Qui savent exciter les âmes les plus lentes : Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu'il put. Le vent emporta tout ; personne ne s'émut.
L'animal aux têtes frivoles.
Etant fait à ces traits, ne daignait l'écouter; Tous regardaient ailleurs : il en vit s'arrêter A des combats d'enfants et point à ses paroles. Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour. Gérés, commença-t-il, faisait voyage un jour
Avec l'anguille et l'hirondelle:
Un fleuve les arrête ; et l'anguille en nageant.
Gomme l'hirondelle en volant, Le traversa bientôt. L'assemblée à l'instant Gria tout d'une voix : Et Gérés, que fit-elle ?
Ce qu'elle fit, un prompt courroux
L'anima d'abord contre vous.
Quoi ! de contes d'enfants son peuple s'embarrasse,
Et du péril qui le menace Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet ! Que ne demandez-vous ce que Philippe fait?
A ce reproche l'assemblée,
Par l'apologue réveillée.
Se donne entière à l'orateur.
Un trait de fable en eut l'honneur.
Nous sommes tousd'Athèneence point; et moi-même, Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau d'Ane m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême.
Le monde est vieux, dit-on ; je le crois : cependant Il le faut amuser encor comme un enfant.
Pour se délasser du travail (i) des fables, il mit la dernière main à Psyché, dont l'impression fut achevée le 3i janvier 1669.
La Fontaine n'y chercha qu'une occasion d'ingénieux badinages. Malheureusement , quelques malins y virent des allusions déplaisantes pour le roi, comme à l'endroit où l'une des sœurs de Psyché se plaint de son royal époux, qui « a toujours une douzaine de médecins à l'entour de sa personne ». Le poète prit peur et ne se rassura
(i) Des chefs-d'œuvre ne mûrissent pas à la hâte ; et quoique la facilité paraisse le caractère des siens, le premier brouillon qu'on dit avoir trouvé d'une de ses fables {le Renardy les Mouches et le Héi'isson) qu'il a depuis refaite, montrerait qu'il n'était pas de ceux qui craignent l'ennui d'une rature. Mais n'exagérons ni la peine qu'il se donnait à remettre ses vers sur le métier, ni sa féconde activité : les loisirs rêveurs lui étaient nécessaires, et, lentement amassé, son miel n'en était que plus doux. (Mesnard, op. cit., p. xcvi.)
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que lorsque le duc de Saint-Aignan l'eut présenté à Louis XIV, qui agréa un exemplaire du livre.
Son caractère trop facile le portait à se prêter à tout. On l'entraîna à prêter son nom au Recueil de poésies chre'tie?ines et diverses publié avec le concours de Messieurs de Port- Royal.
Les « bons Messieurs » eurent peut-être la pensée de l'attirer complètement à eux. Le voyant si facile, ils lui firent écrire un petit poème, qu'il tira d'une lettre de saint Jérôme, traduite par Arnauld d'Andilly. Sainte-Beuve dit plaisamment que la Fontaine s'en acquitta comme d'un pensum : c'est la captivité de saint M aie.
Le docile écolier s'efforça d'obéir. Dans l'invocation à la Vierge, qui ouvre le poème, il prie la mère de Dieu d'en bannir
... Ces vains traits, ces criminelles douceurs. Que j'allais mendier jadis chez les neuf Sœurs.
Les jansénistes ne pouvaient longtemps lui plaire. Il les a fustigés de main de maître, dans son fable du Philosophe scythe.
Un philosophe austère et né dans la Scythie, Se proposant de suivre une plus douce vie,
Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux Un sage assez semblable au vieillard de Virgile, Homme e'galant les rois,hommeapprochantdes dieux, Et comme ces derniers, satisfait et tranquille. Son bonheur consistait aux beautés d'un jardin. Le Scythe l'y trouva qui, la serpe à la main. De ses arbres à fruit retranchait l'inutile, Ebranchait, émondait, ôtait ceci, cela,
Corrigeant partout la nature, Excessive à payer ses soins avec usure.
Le Scythe alors lui demanda Pourquoi cette ruine : était-il d'homme sage De mutiler ainsi ces pauvres habitants?
Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage.
Laissez agir la faux du Temps :
Ils iront assez tôt border le noir rivage. J'ôte le superflu, dit l'autre, et l'abattant
Le reste en profite d'autant.
Le Scythe, retourné dans sa triste demeure, Prend la serpe à son tour, coupe ettaille à toute heure ; Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis
Un universel abatis.
Il ôte de chez lui les branches les plus belles, Il tronque son verger contre toute raison,
Sans observer temps ni saison,
Lunes ni vieilles ni nouvelles.
Tout languit et tout meurt
Ce Scythe exprime bien
Un indiscret stoïcien :
Celui-ci retranche de l'âme Désirs et passions, le bon et le mauvais,
Jusqu'aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame. Ils ôtent à nos coeurs le principal ressort; Il faut cesser de vivre avant que l'on soit mort.
Bien que ce soit devancer un peu l'ordre chronologique, il nous plaît d'opposer aux efforts du Port-Royal janséniste, qui répugne au bon sens de la Fontaine, une autre faiblesse de genre tout opposé que lui fit commettre Lulli.
La Fontaine, dit Saint-Marc Girardin, n'aimait pas l'opéra. Introduit en France par Mazarin, l'opéra avait eu d'abord beaucoup de vogue à Paris :
Des machines d'abord le surprenant spectacle Eblouit le bourgeois et fit crier miracle ; Mais la seconde fois il ne s'y pressa plus : Il aima mieux le Cid, Horace, Héraclius.
Il reprochait à l'opéra d'avoir discrédité la musique de chambre qu'il aimait beaucoup, parce qu'il la trouvait plus simple et plus touchante que les pièces à grand fracas de l'opéra, où les machines partageaient le mérite avec la musique, et souvent même l'éclipsaient. Il regrettait le vieux temps, celui où quelques chanteurs et quelques musiciens suffisaient.
Ayant médit ainsi de l'opéra, ajoute le même
critique, comment la Fontaine se laissa-t-il aller à composer un opéra pour Lulli ?
Lulli, qui e'tait un grand imprésario, en même temps qu'un grand musicien, s'était persuadé que la Fontaine, ayant, comme poète, une bien plus grande réputation que Quinault, lui ferait un opéra bien meilleur. Il le cajola et le décida, ce qui n'était pas difficile. Puis, la promesse obtenue, il voulut que la Fontaine la remplît à jour fixe; il le pressa, le harcela, et, habitué avec Quinault à tout assujettir à la musique, il demandait sans cesse à la Fontaine d'allonger une scène, de raccourcir l'autre, d'ajouter ici quelques vers et là d'en ôter. Comment la Fontaine, accoutumé à travailler à loisir et à ses heures, aurait-il pu résister à ce tracas ?
Ce n'est pas cependant la Fontaine qui se lassa le premier, ce fut Lulli, qui s'aperçut qu'il avait eu tort de s'adresser à la Fontaine, et que l'opéra de Daphné ne serait jamais qu'un fort médiocre poème, fait à contre-cœur par un très grand poète. Il laissa donc la Fontaine et son opéra, sans lui rien dire, et mit en musique la Proserpine de Quinault, qui fut jouée au commencement de 1680.
La Fontaine eût peut-être gardé, sans s'en
soucier, son opéra rebuté; mais ses amis lui dirent que Lulii lui avait fait affront, qu'il fallait s'en venger; et la Fontaine, alors, se mettant en colère, fit la satire du Florentin, qui fut sa seule satire, et qui fut à la fois naïve et piquante, comme il convenait à la Fontaine se faisant satirique :
Le Florentin Montre à la fin Ce qu'il sait faire.
J'en étais averti, l'on me dit : Prenez garde 1 Quiconque s'associe avec lui se hasarde.
Vous ne connaissez pas encor le Florentin
Malgré tous ces avis, il nous fit travailler.
Le paillard s'en vint réveiller Un enfant des neuf sœurs, enfant à barbe grise,
Qui ne devait en nulle guise Etre dupe : il le fut et le sera toujours. Je me sens né pour être en butte aux méchants tours. Vienne encore un trompeur, je ne tarderai guère.
Celui-ci me dit : Veux-tu faire,
Presto, presto, quelque opéra,
Mais bon. Ta muse répondra
Du succès par-devant notaire.
Voici comment il nous faudra
Partager le gain de l'affaire.
Nous en ferons deux lots, l'argent et les chansons :
L'argent pour moi, pour toi les sons; Tu t'entendras chanter, je prendrai les testons (i) ;
(i) Monnaie du temps, en argent, qui valait une livre trois deniers.
— ii3 —
Volontiers je paye en gambades,
J'ai huit ou dix trivelinades, Que je sais sur mon doigt, te voilà grand seigneur. Peut-être n'est-ce pas tout à fait sa harangue ;
Mais s'il n'eut ces mots sur la langue, Il les eut dans le cœur. Il me persuada ;
A tort, à droit me demanda Du doux, du tendre, et semblables sornettes,
Petits mots, jargons d'amourettes Confits au miel ; bref, il m'enquinauda (i).
Voilà bien, continue Saint-Marc Girardin, une vraie satire de la Fontaine. Ce qu'il dit de lui-même, de sa facilite' et de sa bonhomie, me porte sur ce qu'il dit contre son ennemi, et il s'y fait plus aimer qu'il ne fait haïr Lulli ; ce qui est tout à fait contraire au genre de la satire et conforme au caractère de la Fontaine.
La pièce, cependant, finit par une imprécation, mêlée encore de naïveté :
Chacun voudrait qu'il fût dans le sein d'Abraham;
Son architecte et son libraire,
Et son voisin, et son compère, Et son beau-père, Sa femme et ses enfants, et tout le genre humain ;
Petits et grands, dans leurs prières,
Disent le soir et le matin :
Seigneur, par vos bontés pour nous si singulières,
Délivrez-nous du Florentin (2).
(i) Du nom de Quinault.
(2) Op, cit.,x. I, p. 327-335.
Un esprit si peu satirique que la Fontaine ne devait guère être difficile à réconcilier avec Lulli. M"^^ de Thiange, sœur de M"^^ de Montespan, s'en chargea et réussit. La réconciliation fut scellée par deux prologues d'opéra, celui à^Amadis et celui de Rollandy faits pour Lulli et ayant, comme toujours, pour sujet la gloire de Louis XIV. De plus, la bienveillante entremise de M"^^ de Thiange fut consacrée par une épître que lui adressa la Fontaine, et dans laquelle il s'excuse de l'excès de bile qu'il a eu contre Lulli :
Vous trouvez que ma satire Eût pu ne se point e'crire, Et que tout ressentiment, Quel que soit son fondement, La plupart du temps peut nuire, Et ne sert que rarement.
J'eusse ainsi raisonné, si le ciel m'eût fait ange Ou Thiange;
Mais il m'a fait auteur : je m'excuse par là.