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Et à l'article du Cheval, Buffon s'exprime ainsi :
« Aussi intrépide que son maître, le cheval voit le péril et l'affronte; il se fait au bruit des armes... A la chasse, aux tournois, à la course, il brille, il étincelle (en frappant les cailloux?). Mais, docile autant que courageux, il ne se laisse point emporter à son feu; non-seulement il fléchit sous la main de celui qui le guide, mais il semble consulter ses désirs; et, obéissant toujours aux impressions qu'il en reçoit (lisez : à T éperon ou à la bride), il se précipite, se modère ou s'arrête, et n'agit que pour y satisfaire. »
On aura certainement remarqué dans ces deux passages l'expression répétée, il semble. Qu'est-ce à dire? Est-ce en effet une réalité, ou bien n'est-ce qu'une vaine apparence? Expliquez-vous; ditesnous votre opinion sans détour, sans équivoque; autrement ne sera-t-on pas en droit de soupçonner que vous vous ménagez à tout hasard une porte de sortie?... Mais enfin, puisque l'éléphant semble réfléchir, délibérer, penser, se détermi-
ner sans précipitation, sans passion; ot puisque le cheval, aussi intrépide que son maître, voit le péril et l'affronte, et qu'il semble consulter ses désirs, nous avons des animaux qui ne semblent plus de simples machines !
Maintenant, à propos du Castor, voici encore mieux :
« Autant l'homme s'est élevé au-dessus de l'état de nature, autant les animaux se sont abaissés au-dessous. » (L'homme a commis le péché originel, les animaux expient pour lui ! ) « Les castors sont peut-être le seul exemple qui suhsiste comme un ancien monument de cette espèce d'intelligence des brutes, qui, quoique infiniment inférieure par son principe à celle de l'homme, suppose cependant des projets communs et des vues relatives: projets qui, ayant pour hase la société, et pour ohjet une digue à construire, une bourgade ta élever, une espèce de république cà fonder, supposent aussi une manière quelconque de s'en tendre et d'agir de concert. »
Dans les premières lignes de ee passage, Buffon exprime une opinion tout à fait originale, qui lui appartient en propre : les animaux sont moralement dégénérés: ils n'ont plus la même dose d'esprit qu'ils avaient jadis, dans l'état de nature. C'était une de ses idées favorites, et j'aurai tout à l'heure l'occasion d'y revenir. En ce moment, je me borne à remarquer que, confondant l'instinct avec l'intelligence, il regarde les castors « comme un ancien monument de cette espèce d'intelligence des brutes qui, » etc. A ce compte, les abeilles ne sont-elles pas aussi un monument? Et les araignées, n'en sont-elles pas un autre? Et les hirondelles, si vous le voulez bien? Et les fourmis, s'il vous plaît? Et le reste, à l'infini ! Mais, quand même les castors tout seuls auraient l'honneur d'être « un monument de cette espèce d'intelligence, » ne trouvez-vous pas que nous commençons à nous éloigner furieusement des bêtes machines?
ET BUFFOIN. 110
11 y a un mot dont Buffon se sert volontiers en parlant de divers animaux, et qui mérite une mention à part. C'est le mot sentiment.
Ainsi, du Lapin de garenne, qui se creuse un terrier, il dit :
« 11 est si vrai que c'est par sentiment qu'il travaille, que l'on ne voit pas le lapin domestique l'aire le même ouvrage. »
Il dit de même du Renard :
« Le choix du lieu, l'art de l'aire son manoir, de le rendre commode, d'en dérober l'entrée, sont autant d'indices d'un sentiment supérieur» Le renard en est doué. »
Et des Chèvres :
a Les chèvres, qui leur ressemblent (aux brebis) à tant d'autres égards, ont beaucoup plus de sentiment ; elles savent se conduire, elles évitent les dangers, » etCi
Et de la Loutre :
« La loutre devient industrieuse avec l'âge, au moins assez pour faire la guerre avec grand avan-
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tage aux poissons, qui, pour l'instinct et le sentiment, sont très-inférieurs aux autres animaux. » Quel sens précis Buffon attachait-il au mot sentiment? Comme il n'a défini nulle part ce terme très-général, et, par conséquent, un peu vague, cherchons. Yeut-il par là exprimer la faculté de sentir, de recevoir des sensations? Non; il emploie évidemment ce mot dans une signification plus large. En effet, le travail que le lapin entreprend pour se construire un terrier n'a rien à démêler avec le sentiment; et le travail analogue du renard n'en dépend pas davantage : ce sont, des deux côtés, des actes nécessaires, impérieusement déterminés par l'instinct. Ce ne peut pas être non plus par sentiment que la chèvre se conduit : le sentiment n'apprend pas à éviter le danger. Quanta ce qui est de la loutre, Buffon écrit, l'instinct et le sentiment, en les distinguant l'un de l'autre, et la place qu'il donne dans sa phrase au mot sentiment indique, si je ne m'abuse, qu'il l'emploie dans une signification plus relevée que celui d'instinct. Enfin, pre-
sous sa domination tous les animaux1; d'où il ressort que, dès le principe, les animaux furent placés, par rapport à nous, dans des conditions analogues à celles où nous les voyons aujourd'hui. Et si, par hasard, la Bible ne suffisait pas pour me convaincre, et si j'avais besoin de l'examen et du consentement de ma raison, je me dirais : Tandis que l'homme naît faible et désarmé, l'animal naît avec toutes ses armes, ou il les a bientôt acquises. Si donc, aux époques primitives, les animaux eussent en effet possédé plus de facultés et de talents, comment les hommes, moins nombreux alors et moins pourvus d'inventions, auraient-ils pu se défendre contre eux? Buffon- se demande sans raison, sans motif plausible, pour montrer de la sensibilité, ou pour faire une phrase, ce que sont devenus les animaux. Je me demande, moi, et non sans quelque inquiétude, ce que serait devenue l'espèce humaine !
Buffon ne se contente pas d'imaginer que les
Voyez la Genèse, eh. i, v. 28.
animaux « vont en diminuant de facultés et de talents: » de cette dégénérescence imaginaire il dénonce la cause : c'est l'homme, c'est nous! C'est nous qui, à mesure que nous nous multiplions et que nous nous perfectionnons, faisons sentir de plus en plus aux animaux un empire fatal à leur intelligence 1 Si cela était vrai, la déchéance des bêtes» ne ferait pas, j'en conviens, honneur à l'homme. Mais sur quels faits, sur quelles données, dirai-je encore, Buffon baset-il son opinion? Le chien d'avant le déluge était-il plus habile à rapporter? Le perroquet de ce temps-là parlait-il mieux qu'aujourd'hui ? et le singe passait-il plus lestement dans des cerceaux? Pour peu qu'on veuille y réfléchir, on voit tout de suite combien est injuste, combien est ridicule et absurde l'accusation de Buffon, soit qu'il songeât aux animaux domestiques, soit qu'il fit allusion aux animaux sauvages. Quant aux premiers, en quoi et comment la société de l'homme contribuerait-elle à les dégrader ? Nous ne pouvons pas pour eux assurément ce que la Provi-
animaux sauvages. Et ici je réclame toute l'attention du lecteur.
Il ne faut jamais dire aux gens :
Ecoutez un bon mot, oyez une merveille.
Savez-vous si les écoutants En feront une estime à la votre pareille?
Le conseil est fort bon, en général; mais pourtant, cette fois, je ne crains pas de dire : Écoutez ! écoutez bien ! et je ne crains pas d'assurer qu'on ne regrettera pas le temps perdu ; car jamais, non jamais, on n'a rien lu d'aussi prodigieux chez aucun philosophe ancien ou moderne,
A'oici donc ce morceau capital :
« On peut dire que les animaux, loin d'aller en augmentant, vont au contraire en diminuant de facultés et de talents. Le temps même travaille contre eux : plus l'espèce humaine se multiplie, se perfectionne, plus ils sentent le poids d'un empire aussi terrible qu'absolu... qui détruit jusqu'au germe de leur intelligence. Ce qu'ils sont
devenus, ce qu'ils deviennent encore, n'indique peut-être pas assez ce qu'ils ont été, ni ce qu'ils pourraient être. Qui sait, si l'espèce humaine était