‹ La Fontaine de BuffonChapitre 3 sur 11 · VIII. — Ici · texte numérisé non relu

VIII. — Ici

Il était impossible de faire avec plus de bonne grâce les honneurs delà maison.

Voici dans le même récit les Espagnols :

Les Espagnols sont vains, mais d'une autre manière : Leur orgueil me semble, en un mot, Beaucoup plus fou, mais pas si sot.

Mil. — 15.

Et ailleurs, parlant de l'audace extraordinaire

que l'amour inspire, il revient sur ce premier crayon et achève le portrait :

J'en ai pour preuve cet amant Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame, L'emportant à travers la flamme.

J'aime assez cet emportement.

Le conte m'en a plu toujours infiniment : Il est bien d'une âme espagnole Et plus grande encore que folle.

Voici maintenant les Anglais :

. . . Les Anglais pensent profondément.

Creusant dans les sujets, et forts d'expériences. Ils étendent partout l'empire des sciences.

Mais le peu d'amour pour la vie Leur nuit en mainte occasion.

xii. — 5S.

Il est inutile, ce me semble, de faire remarquer la précision avec laquelle La Fontaine représente

chacun de ces peuples sous son trait saillant et caractéristique. C'est bien nous ! ce sont bien eux ! Aujourd'hui encore, un observateur qui voudrait en quelques mots donner une idée des Français, des Anglais, des Espagnols, ne les représenterait pas « d'une autre manière, » pourvu toutefois qu'il eût l'esprit et la main de l'artiste ; et l'on vient à se demander comment notre poëte a pu tracer de ces trois peuples un signalement aussi lidèle et aussi durable.

Pour ce qui est de nous, Français, point de difficulté. La Fontaine a eu ici l'observation directe et de tous les jours ; il a vu autour de lui les marquis et les bourgeois « s' enflant et se travaillant » à l'envi, ceux-ci pour bâtir, ceux-là pour avoir des pages, et il lui a suffi de saisir et de dégager dans son modèle le trait distinctif, ce mobile éternel qui le pousse à commettre tant de sottises, mais qui parfois, aussi, lui fait accomplir de grandes choses. Mais les Anglais et les Espagnols, où donc les a-t-il observés?

Quant aux Anglais, La Fontaine dit deux choses : 1° ils pensent profondément, etc. ; c2° ils ont peu de goût pour la vie. Sur le premier point, le curieux bonhomme, très au courant de tout ce qui se faisait, de tout ce qui se publiait en Europe, connaissait évidemment les ouvrages de Bacon et les découvertes de Newton; c'était assez. Sur le second point, relatif aux dispositions morales, il se trouvait a même d'obtenir des renseignements de toute sorte. Il avait à Londres des amis, la duchesse de Mancini et Saint-Kvremond. De plus, après la restauration de Charles II, il était demeuré à Paris bon nombre d'Anglais. Vous remarquerez, je vous prie, que la fable d'où j'emprunte ce passage, intitulée le Renard anglais, est dédiée à une daine anglaise, Madame Harvey, l'excellente amie de notre poëte1.

Quant aux Espagnols, La Fontaine avait lu l'immortel roman de Cervantes ; et pour un esprit aussi pénétrant, dirai-je encore, cela suffisait.

1 Voyez, à la fui du roi unie, la note lî.

De plus, il avait vu jouer ces myriades de comédies de cape et d'épée que nos auteurs s'évertuaient à traduire à qui mieux mieux, et qui sont comme le commentaire animé du Don Quichotte. On ne doit pas enfin oublier que les mariages de Louis XIII et de Louis XIY avaient peu à peu établi des rapports fréquents entre l'Espagne et nous, et qu'une foule d'Espagnols venaient à Paris pour voir la France de Louis XIV dans toute sa gloire.

Mais le poète fait allusion à une aventure particulière : « Cet amant qui brûla sa maison, » etc. De. quel amant veut-il parler? Il s'agit ici, sans nul doute, du comte de Villa-Mediana. C'était 1 un des jeunes seigneurs les plus spirituels et les plus aimables de la cour de Philippe IV. Il s'éprit de la reine Elisabeth, femme du roi. Il composa en son honneur des poésies... qu'il ne gardait pas pour lui seul. Il alla plus loin : il ne craignit pas de paraître dans un carrousel, vêtu d'un habit qui portait en guise de boutons des pièces de monnaie nommées reaies, avec cette

devise : Mis amures son reaies. Devise très-significative, car tout le monde savait parfaitement que l'avarice n'était pas le faible du comte, et l'on interpréta : « Mes amours sont toutes royales. » Enfin, s' exaltant de plus en plus et devenant chaque jour plus hardi, il offrit dans son palais, au roi et à la reine, une fête magnifique où l'on devait représenter une comédie à machines. Pendant la représentation, l'incendie se déclara tout à coup. Chacun de fuir : au milieu du désordre, le comte emporta sa dame, et, seul avec elle dans un escalier dérobé, l'embrassa. Peu de temps après cette belle aventure, Yilla- Mediana périssait poignardé en plein Madrid, en plein jour, dans son carrosse, où il se trouvait avec le neveu du premier ministre1. La Fontaine, bien informé d'ailleurs sur ce point, comme

1 Voyez l'ouvrage intitulé : Voyage d'Espagne, Cologne, 166G, in-18, p. 47 et suivantes. L'aventure de Villa-Mediana avait fait grand bruit au dix -septième siècle. Saint-Évremond en parle dans une de ses lettres à madame la duchesse de Hazarin : «. Si vous permettez à mylord Montaigu de se trouver chez lui quand vous y logerez, je ne doute pas qu'il no hrùle sa maison, comme

toujours, ne pouvait pas dire cela, car la reine Elisabeth était à la fois la tante et la belle-mère de Louis XIV; et d'ailleurs des détails de ce genre auraient attristé son récit ; mais c'est avec raison qu'il fait de Villa-Mediana le type de la grandeur et de la folie espagnoles, déjà révélées par le Don Quichotte et par toutes les comédies de cape et d'épée.

La Fontaine ne se contente pas de nous représenter l'homme en général et l'homme des divers pays : il promène soigneusement son regard sur la société française de son temps; il y saisit l'un après 1 autre, aux divers degrés de l'échelle, les mille personnages de tout état et de tonte condition qui la composent, et il les transporte vivants dans sa Comédie. Si l'on voulait chercher des allégories, on trouverait bien, en plus d'un endroit, sous un autre nom et sous une autre figure, Louis XIV lui-même: mais je m'en tiens aux

le comte de Villa-Mediana Itrùla la sienne pour nn sujet de moindre mt'rite. fourres, t. V. p. 165.

* ET BUFFON. i>3

réalités. Hormis le roi, il n'en omet aucune, et il nous les fait voir sous des traits ineffaçables. C'est le grand seigneur, c'est la grande dame, c'est la bourgeoise; c'est le juge, l'avocat, le médecin, le financier, le moine: c'est le cure de village; c'est la laitière; c'est le meunier, le berger, le laboureur; c'est l'artisan et le manant, le charlatan et la devineresse, le pédant et l'écolier. Tous ces gens-là entrent en scène tour à tour : ils parlent; et, dans les discours de chacun d'eux, nous reconnaissons non-seulement son langage propre, mais jusqu'à son accent.

Écoutez, par exemple, le seigneur de village :

Ça, déjeunons, dit-il: vos poulets sont-ils tendres ?

La fille du logis, qu'on vous voie, approchez :

Quand la marierons-nous? quand aurons-nous des gendres?

Bonhomme, c'est ce coup qu'il faut, vous m'entendez,

Qu'il faut fouiller à l'escarcelle.

iv. — i.

Et le charlatan :

Un des derniers se vantait d'être En éloquence si grand maître, Qu'il rendrait disert un badaud;

Lu manant, un rustre, un lourdaud.

Oui, Messieurs, un lourdaud, un animal, un àne : Que Ton m'amène un àne, un àne renforcé,

Je le rendrai maître passé,

Et veux qu'il porte la soutane.

vi. — 19.

Ou bien encore :

L'un d'eux disait : Messieurs, mon mérite et ma gloire Sont connus en bon lieu : le roi m'a voulu voir ;

Et, si je meurs, il veut avoir On manchon de ma peau, tant elle est bigarrée,

Pleine de taches, marquetée,

Et vergetée, et mouchetée.

xi. — 3.

Et le maître d'école :

. . . . Ah! le petit babouin! Voyez, dit-il, où l'a mis sa sottise!

Et puis, prenez de tels fripons le soin! Que les parents sont malheureux qu'il faille Toujours veiller à semblable canaille !

Et l'artisan, dans la jolie fable le Savetier et le

Financier :

En son hôtel il fait venir Le chanteur et lui dit : Or çà, sire Grégoire,

Que gagnez-vous par an? — Par an ! ma foi, Monsieur,

Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte ; et je n'entasse guère Un jour sur l'autre. Il suffit qu'à la fin

J'attrape le bout de Tannée ;

Chaque jour amène son pain.

— Eli bien, que gagnez-vous, dites-moi, par journée?

— Tantôt plus, tantôt moins, etc.

vin. — 2.

N'est-ce pas bien là le hobereau avec son ton protecteur, le charlatan avec son bavardage fanfaron, le maître d'école avec sa voix nasillarde, et le gaillard savetier, qui ne dit jamais ni oui ni non, avec son accent normand? Ainsi de tous les autres personnages. Tous, on croirait les entendre, et, quand on les a entendus une fois, on ne les oublie plus.

Me permettra-t-on de dire franchement toute ma pensée? Molière lui-même, soit comme observateur, soit comme écrivain, doit, à mon avis, céder le pas à La Fontaine. J'admire en lui de

tout mon ca-iir le contemplateur impartial et pénétrant; mais serait-il trop hardi d'avancer que peut-être son coup d'œil n'a pas autant d'étendue et de finesse que de force et de profondeur, et que, n'ayant à sa disposition qu'un nombre restreint de réalités, il y supplée souvent par des créations artificielles : tantôt par des abstractions personnifiées, l'avare, le misanthrope, Ariste, Philinte; tantôt par des exceptions bizarres ou odieuses, le bourgeois gentilhomme, le tartufe; tantôt par des masques empruntés à la farce italienne, S-, marelle, Scapin, Sbrigani? Et, de même, dans l'exécution : il a une touche magistrale; il fait parler ses acteurs avec une précision, une fermeté et une vigueur peu communes; mais ne pourrait-on pas désirer chez lui plus de variété, de légèreté, de souplesse et d'élégance? Telle est du moins l'impression que Molière produit constamment sur moi lorsque je pense à La Fontaine, lorsque je repasse en mon souvenir tous ces mille personnages queje fabuliste anime d'une vie si vraie, en prêtant à chacun d'etÉx un langage a toujours

divers, toujours nouveau. » Aussi, tout bien considéré, si un étranger intelligent nie demandait dans lequel de nos poètes il pourrait trouver le plus de lumières sur la société française du dixseptième siècle à un certain moment, et le divertissement le plus agréable, je lui conseillerais assurément de lire les comédies de Molière; mais, je l'avoue, je l'engagerais surtout à lire, à relire, à étudier avec le plus grand soin la Comédie de La Fontaine. Au reste, ce qui me confirme dans mon sentiment, et ce qui m'encouragerait, au besoin, à l'exprimer, c'est que Molière semblait lui même reconnaître la supériorité de son ami; en quoi Molière s'est montré une fois de plus un juge excellent et un gnlant homme.

Enfin, au milieu de toutes ces peintures, plus ou moins générales, La Fontaine nous a laisse'1 deux portraits d'après nature, où l'on peut admirer sous un nouvel aspect la sûreté de son coup d'œil et la facilité de son pinceau. Ce sont deux portraits de femmes, ses amies, ses protectrices.

L'un est celui de madame de La Sablière. Cette jolie femme, comme dit madame de Sévigné, était l'une des personnes les plus aimables de son temps. Elle s'attacha à La Fare. Celui-ci, mobile et changeant (les nommes le sont quelquefois! ), finit par se lasser d'une liaison si agréable, et il se passionna pour la bassette; il se mit à jouer avec fureur, de manière à tout négliger, à tout oublier, jusqu'à sa maîtresse. « Alors madame de La Sablière, dit encore madame de Sévigné, quand elle eut bien observé cette éclipse qui se faisait, prit sa résolution. Sans querelle, sans reproche, sans éclaircissement, elle s'éclipsa ellemême. » Elle se retira aux Incurables pour se consacrer aux soins des malades. « Les supérieurs de cette maison, c'est toujours madame de Sévigné qui parle, sont charmés de son esprit : elle les gouverne tous... elle est toujours de trèsbonne compagnie. » Voilà la femme que La Fontaine va nous peindre, mais avant la pénitence.

Après avoir dit qu'il garde à madame de La Sa-

blière « un temple dans ses vers, » il ajoute :

Au fond du temple eût été son image, Avec ses traits, son souris, ses appas, Son art de plaire et de n'y penser pas, Ses agréments à qui tout rend hommage.

J'eusse en ses yeux fait briller de son âme

Tous les trésors, quoique imparfaitement :

Car ce cœur vif et tendre infiniment

Pour ses amis, et non point autrement ; Car cet esprit qui, né du firmament, A beauté d'homme avec grâce de femme, » se peut pas comme on veut exprimer.

mi.— H.

L'autre portrait est celui d'une grande dame anglaise, madame Harvev, femme de l'ambassadeur d'Angleterre àConstantinople, et sœur de lord Montaigu, ambassadeur d'Angleterre à la cour de France. Madame Harvey, notez le point, était intimement liée avec la duchesse de Mazarip et Saint-Èvremond, tous deux exilés par Louis X1Y. Mettons ce portrait en regard du premier :

Le bon cœur est chez vous compagnon du bon sens.

Avec cent qualités trop longues à déduire, Vne noblesse d'àme, un talent pour conduire

Et les affaires et les gens, Une humeur franche et libre, et le don d'être amie Malgré Jupiter même et les temps orageux.

Comparez ces portraits aux modèles : n'est-ce pas bien cela? Madame de La Sablière, c'est la jolie femme au cœur vif et tendre... pour ses amis. (Cette restriction même dit tout; d'autant mieux qu'on ne se croyait pas alors en droit de faire la confession des autres au public, et que, de plus, La Fontaine était l'hôte et le commensal de la maison. Double motif pour être discret!) Cette jolie femme enchante tout ce qui l'approche; mais, vienne le jour des grandes épreuves, elle saura prendre une résolution héroïque, et elle entrera, toujours charmante, aux Incurables. Chez madame Harvey, le bon sens domine; mais son cœur est droit et sûr comme son jugement; mais elle a une indépendance de caractère toute virile, et sa liaison avec les disgraciés de Louis XIV

montre assez qu'elle braverait au besoin « Jupiter même. »

Et remarquez, je vous prie, que ces portraits individuels sont en même temps des types. Dans chacune de ces personnes diversement aimables, on reconnaît la nation à laquelle elle appartient. Madame de La Sablière n'est ni une Anglaise, ni une Espagnole, ni une Italienne; c'est la femme d'une société élégante et polie, la femme qui, avant tout, a l'art de plaire, la femme française. De même, madame Harvey n'est ni une Française, ni une Italienne, ni une Espagnole; c'est la grande dame d'un pays libre, courageuse dans ses amitiés comme dans ses opinions, la femme politique, la femme anglaise.

Et remarquez encore autre chose : comme dans chacun de ces portraits le style et la manière sont merveilleusement appropriés ! Celui de madame de La Sablière, ainsi que la personne elle-même, respire je ne sais quel charme secret et quelle grâce légère. Celui de madame Harvey a la précision et la solidité du modèle. Heureux

le vieux rêveur qui rencontra des protectrices si parfaites! mais aussi, heureuses mille fois les nobles et généreuses femmes qui, dans leur vieux protégé, trouvèrent un tel peintre!

Encore quelques mots, et je finis cette partie de mon étude.

Si je me suis attaché d'abord à montrer dans La Fontaine l'observateur et le peintre de la nature humaine, ce n'est pas pour me donner le plaisir de louer un poëte que j'aime: j'avais une autre intention. Ainsi qu'on l'a souvent remarqué, dans l'art qui a pour objet la représentation des formes, dans la sculpture, dans la peinture, tout artiste qui excelle à représenter l'homme est également assuré de réussir dès qu'il veut aborder les animaux. Cela se comprend. La structure du corps humain est si savante, si compliquée: la face ou la physionomie humaine, en particulier, où se reflète une âme qu'agitent tant de passions et qui subit tant d'influences, offre des expressions si diverses, si variées, si mobiles, si

délicates et si fines; il y a enfin une telle difficulté à reproduire l'image de l'homme, qu'après cela tout le reste n'est plus rien. Le proverbe populaire, « Qui peut le plus peut le moins, » s'applique ici à merveille, et les exemples les plus illustres viendraient en foule appuyer mon opinion. Je ne parlerai ni des bas-reliefs de Phidias, ni des peintures qui ornent les vases étrusques; je me borne a rappeler deux ou trois ouvrages des maîtres italiens de la Renaissance. Voyez Raphaèl dans la Bataille de Constantin : les beaux chevaux andalous, à la croupe puissante, à la tète fine et légère! et Paul Vérouèse dans les Xoces de Cana : les beaux lévriers! quelle souplesse et quelle élégance ! et le Corrége dans le Jésus Enfant : le gracieux, le charmant mouton ! comme il parait innocent et doux î et comme on aurait plaisir à le prendre, si l'on ne craignait pas de l'enlever à la main divine qui le caresse ! . . . Et ce don de bien rendre l'animal quand déjà l'on est habile à reproduire la figure humaine, ce n'est pas un privilège réservé aux seuls artistes

plastiques : les poètes le partagent. Et lorsque La Fontaine voudra peindre à son tour les animaux, il lui suffira de vouloir les observer; ce ne sera plus qu'un jeu pour lui comme pour Raphaël, Véronèse et le Gorrége.

Les biographes de La Fontaine racontent une petite histoire qui montre on ne peut mieux le goût vif, la curiosité passionnée qu'il portait dans l'observation des animaux. Un jour il était allé, ou, pour parler plus juste^ on l'avait mené à la campagne. L'heure du dîner venue, le Bonhomme n'était plus là. On l'attend quelques instants, et puis, comme on ne se gênait pas plus avec lui qu'il ne se gênait lui-même avec les autres, on se met à table. Vers la fin du repas, voilà

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