G LÀ FONTAINE
notre homme qui reparait. Chacun alors de se récrier : « Eh! monsieur de La Fontaine, d'où venez-vous donc? » Lui, de s'excuser et d'expliquer son retard : tandis qu'il se promenait ta l'aventure, tète baissée, il avait vu défiler à ses pieds le convoi d'une fourmi; cette rencontre lui ayant paru une sorte d'invitation, il s'était mis à suivre le corps jusqu'au cimetière; puis, la cérémonie funèbre terminée, il avait jugé de son devoir de reconduire la famille chez elle. Quel effet cette explication produisit-elle sur la compagnie? Il n'importe. Je prie seulement le lecteur de se rappeler que La Fontaine était passablement gourmand : il fallait dès lors que la distraction eût été bien puissante. Et même, gourmandise à part, trouvez-moi un homme qui oublie son dîner pour assister à l'enterrement d'une fourmi, je lui délivre, les yeux fermés, son brevet de naturaliste.
Au moment où je vais étudier La Fontaine comme observateur des animaux, je sens la nécessité de faire une élimination préalable : elle
ET BL'FFn.Y 57
portera sur certaines espèces que le poète n'a pas observées par Lui-même, et qu'il n'a guère connues que par les fabulistes anciens.
Met-il en scène quelque animal de cette catégorie, le lion, le loup, le renard, La Fontaine fait comme Racine quand il emprunte certains types à la tragédie grecque , Agamemnon , Oreste, Ulysse : il ne discute pas, il ne contrôle pas, il se conforme aveuglément à la tradition. Une seule fois, au début de la fable le Loup et le Renard , le Bonhomme a essayé une protestation timide : il semble ne pas approuver Ésope qui a décerné au renard la palme de la matoiserie; il donne à entendre que, selon lui, le loup en sait autant que son confrère. On croirait qu'il va s'appliquer à le prouver. Point! Après cette velléité d'indépendance, unique, il entame un récit tout à l'honneur de l'habileté du renard. Partout ailleurs, disciple soumis, il s'en rapporte, sans examen et sans réplique, à la parole du maître. Comme Racine avec les héros d'Euripide, il se borne à ôter aux créations d'Esope quelque chose
de leur roideur sculpturale, et, pour les rapprocher de nous, il les habille à la française ; mais, malgré leur nouveau costume, le monseigneur du l'ion, le messire loup et le capitaine renard de La Fontaine n'en restent pas moins le renard, le loup et le lion d'Esope, c'est-à-dire des abstractions d'une vérité douteuse.
Ces animaux conventionnels, je le répète, ne sauraient entrer à aucun titre dans mes classifications; ils ne serviraient qu'à me gêner. Je m'en tiendrai aux animaux que La Fontaine a observés directement; et ceux-ci, n'en déplaise à MM. les naturalistes, je les divise en deux classes toutes nouvelles : les uns, avec lesquels il a vécu à la ville, et les autres, qu'il a connus à la campagne.
11 y a trois espèces d'animaux que La Fontaine a pu observer de plus près à la ville : le chien, le chat et la souris. Commençons par le chien.
Voici d'abord le chien domestique, avec qui le poète s'est trouvé dans des rapports quotidiens
chez madame de La Sablière. Il le représente au point de vue moral :
Parmi les animaux, le chien se pique d'être
Soigneux, et fidèle à son maître; Mais il est sot, il est gourmand.
vm. — i5.
On trouve aussi dans les Fables une espèce particulière de cbiens, qui n'existe pins guère aujourd'hui, mais qui était assez commune à l'époque de La Fontaine, le Chien errant :
Quand des chiens étrangers passent par quelque endroit Qui n'est pas de leur détroit,
Je laisse à penser quelle fête !
Les chiens du lieu, n'ayant en tète Qu'un intérêt de gueule, à cris, à coups de dents,
Vous accompagnent ces passants
Jusqu'aux confins du territoire.
Les cbiens errants ont à peu près disparu de nos grandes villes : l'administration, qui interdit le vagabondage, les arrête et les met en four-
rière, sans pitié aucune. Mais, au dix-septième siècle, ils circulaient librement dans les rues de Paris. Constantinople est à présent la seule capitale de l'Europe où la police les tolère et même les protège; et là, au dire des voyageurs, on peut tous les jours reconnaître la vérité de l'observation de La Fontaine.
Venons au chat, l'autre commensal de La Fontaine chez madame de La Sal lière :
11 est velouté,
Marqueté, longue queue, une humble contenance, In modeste regard, et pourtant l'œil luisant. »