VIII. — i i
C'est bien là... qu'on chercherait en vain le
sentiment, le jugement, la volonté, comme Descartes le dît des bêtes. Ainsi, en définissant la cour (de Louis XIV), le poëte jette la pierre dans le jardin de la Philosophie nouvelle.
• Mais bientôt La Fontaine va prendre corps à corps Descartes et son système. La fable où le grand poëte a réfuté le grand philosophe est la première du livre X. Elle a pour titre : Discours à madame de La Sablière, ce qui annonce quelque chose de plus ample et de plus profondément médité qu'un simple récit. En adressant la parole à cette femme illustre (que, selon l'usage du temps, il appelle d'un nom mythologique, Iris), il lui dit qu'il s'abstiendra de la louer, parce qu'elle n'aime point la louange, et qu'à de vains Compliments elle préfère ces libres entretiens où l'on passe tour à tour, familièrement et sans pédantisme, de la bagatelle à la science: ce qui semble indiquer que le Discours aurait été composé à la suite d'une conversation stir le système cartésien.
lî LA FONTAINE
Puis il commence :
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais Qu'en ces fables aussi j'entremêle des traits
De certaine philosophie
Subtile, engageante, hardie.
On Tappelle nouvelle. En avez-vous ou non
Oui parler? Ils disent donc
Hue la bète est une machine, Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts : Nul sentiment, point d'àme; en elle tout est corps.
Telle est la montre, qui chemine A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.
Ouvrez-la, lisez clans son sein :
Mainte roue y lient lieu de tout l'esprit du monde.
La première y meut la seconde, Une troisième suit; elle sonne à la fin. Au dire de ces gens, la bète est toute telle :
L'objet la frappe en un endroit;
Ce lieu frappé s'en va tout droit, Selon eux1, au voisin en porter la nouvelle; Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit.
1 Toutes les éditions portent : Selon nous 11 y a là très-certainement une faute d'impression. Voyez pins haut : Ils disent donc; et encore : Au dire de ces gens; et trois vers pins bas : Selon eux. N'oubliez pas, surtout, qu'en cet endroit La Fontaine réfute les partisans de la Philosophie nouvelle.
L'impression se fait : mais comment se fait-elle?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté.
L'animal se sent agité De mouvements que le vulgaire appelle Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelque autre de ces états; Hais ce n'est point cela, ne vous y trompez pas. Qu'est-ce dune? une montre. Et nous? c'est autre chose.
Voilà, en quelques vers, la théorie de la Philosophie nouvelle sur les bètes machines. Le poète l'expose avec tant de clarté, il la fait si bien voir, que notre esprit la saisit encore mieux dans ses vers que dans le texte même. Et non-seulement il la fait voir, mais, avec cet art qui n'est qu'à lui, il la fait juger. Quoi ! ces mouvements d'amour ou de haine, de plaisir ou de douleur, tout cela ne serait que l'effet de certains ressorts ! On se récrie. Le sens commun a prononcé contre le système .
Jusque-lcà, veuillez bien le remarquer, La Fontaine n'a parlé, en général, que de la Philosophie nouvelle et de ses adeptes : « Ils disent
donc, » etc. Mais, lorsqu'il a tué, ou, si vous aimez mieux, et pour me servir d'une expression de son ami « maître François, » égorgetéh philosophie, il rend hommage au philosophe :
Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu
Chez les païens, et qui tient le milieu Entre l'homme et l'esprit, comme entre l'huître et l'homme Le tient tel de nos gens, franche bête de somme.
Cela est du meilleur goût et fort habile. Le bonhomme!
Puis il continue :
Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur. Sur tous les animaux, enfants du Créateur, J'ai le don de penser, et je sais que je pense. Or vous savez, Iris, de certaine science.
Que quand la bête penserait,
La bête ne réfléchirait
Sur l'objet ni sur sa pensée.
C'est la doctrine de Descartes, et la maxime fondamentale : « Je pense, donc je suis. » La
Fontaine fait, bien ses réserves : « Quand la bète penserait; » mais, en somme, il donne son assentiment à la doctrine; il reconnaît, avec le philosophe, que la bête n'a point la faculté, réservée à l'homme seul, de réfléchir sur sa pensée.
Mais, d'accord avec le philosophe sur la prééminence de la nature humaine et la supériorité de notre raison, La Fontaine ne peut pas aller au delà, et bientôt il se sépare de Descartes. Ecoutez-le :
Descartes va plus loin, et soutient nettement Qu'elle ne pense nullement.
Vous n'êtes point embarrassée De le croire, ni moi. Cependant. . . .
« Descartes va plus loin, » c'est-à-dire, il va trop loin. Et : « Vous n'êtes pas embarrassée de le croire, ni moi; » c'est-à-dire, en bon français : Tous n'en croyez rien, ni moi non plus. Et, en effet, à la suite du mot cependant, très-significatif, le poëtc fait coup sur coup quatre récits, qui,
selon lui, décident la question. C'est le cerf, traqué par les chiens, qui imagine « cent stratagèmes » pour conserver ses jours. C'est la perdrix qui « fait la blessée » pour sauver sa famille. Ce sont les castors qui construisent des travaux « fruit de leur art, savant ouvrage. » Ce sont enfin, sur la frontière de Pologne, des animaux « germains du renard, » qui se font entre eux la guerre, en employant « mille inventions » que ne désavoueraient pas les généraux les plus habiles. — 11 y aurait quelque chose à dire au sujet des exemples allégués par La Fontaine. Je le dirai plus tard. En ce moment, je ne discute pas, j'analyse.
Ces quatre récits terminés, le poëte revient à Descartes :
Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci? Ce 411e j'ai déjà dit : qu'aux botes la nature Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci;
Que la mémoire est corporelle; Et que, pour en venir aux exemples dÎYers
Que j'ai mi> eu jour dans ces vers,
L'animal n'a besoin que d'elle.
L'objet, lorsqu'il revient, va dans son magasin
Chercher par le même chemin
L'image auparavant tracée, Qui sur les mêmes pas revient pareillement,
Sans le secours de la pensée,
Causer un même événement.
.Nuiis agissons tout autrement :
La volonté nous détermine, Non l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine
Je sens en moi certain agent :
Tout obéit dans ma machine
A ce principe intelligent.
Il est distinct du corps, se conçoit nettement ;
Se conçoit mieux que le corps même :
De tous nos mouvement? c'est l'arbitre suprême.
Mais comment le corps l'entend-il?
C'est là le point. Je vois l'outil Obéir à la main ; mais la main, qui la guide? Eb '. qui guide les cieux en leur course rapide? Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps. Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts, L'impression se fait : le moyen, je l'ignore; i in ne l'apprend qu'au sein de la divinité ; Et, s'il faut en parler avec sincérité,
Descartes L'ignorail encore.
Sous et lui, là-dessus, nous sommes tous égaux.
Ce morceau est le développement du vers qui termine le premier passage que j'ai cité :
Qu'est-ce donc? une montre. Et nous? c'est autre cl;
ose.
Il y a donc ici deux choses : la bête machine et nous. Quant à la bête machine, La Fontaine s'amuse à nous montrer, pour ainsi dire, en action le système de Descartes, et il se joue du système (> comme le chat de la souris. » Quant à nous, il adhère pleinement à l'opinion du philosopha. Oui, il y a en nous un principe supérieur, distinct du corps, et qui a se conçoit mieux que le corps même », ainsi que l'a dit Descartes, dont La Fontaine s'applique à reproduire le langage. Oui, c'est ce principe qui détermine tous nos mouvements, indépendamment de l'objet. Et ce principe, le poète l'exalte avec une verve, un élan, un enthousiasme qui prouvent la sincérité, la vivacité de son adhésion.
Mais, en adhérant, le poète fait ses réserves. On aura sans doute remarqué dans ce passage la
double question : « Mais comment? » et plus loin : « Le moyen? x> Comment la volonté de l'homme communique-t-elle avec les organes? Par quel moyen leur transmet-elle ses ordres et s'en fait-elle obéir? — C'est là le point ! — C'est là ce qu'il est impossible d'expliquer. Et La Fontaine dit tout net à Descartes, dans un vers superbe, que là-dessus il n'en sait pas plus que nous.
Puisque c'est là le jiouit , encore un mot à ce sujet. Je ne voudrais pas prêter à La Fontaine nue intention qu'il n'a pas eue; mais, quand on a longtemps vécu dans la familiarité du poète, on reconnaît que souvent, sous sa pensée exprimée, il y en a une autre sous-entendue. Ici, ou je m'abuse fort, ou La Fontaine, en parlant de l'homme, est encore préoccupé de la bête machine, qu'il a sur le cœur. 11 a dit plus haut, dans le premier morceau où il expose la doctrine de Descartes : « L'impression se fait; mais comment se fait-elle ? » A cet endroit, remarquez-le bien, il pose la même question : « Mais com-
ment? » C'est que, évidemment, il est toujours sous l'empire de la même pensée. Il veut dire, ce me semble, à Descartes : « Vous ne pouvez pas nous expliquer, quant aux actes de l'homme, comment procède chez nous le principe moteur ou l'agent. Or, quant aux divers mouvements de l'animal, vous n'en savez pas davantage; et lorsque vous mettez en avant cette mécanique, vos explications, ô philosophe ! ne sont que des imaginations. »
Après avoir réfuté Descartes , La Fontaine raconte la fable les Deux Rats, le Renard et rOEiif, qui est, selon lui, une nouvelle preuve en faveur de l'intelligence des animaux; et puis, se ciovaiit tenu de donner à son tour son opinion sur la question, il achève :
Qu'on m'aille soutenir, après un tel récit,
Que les bètes n'ont point d'esprit !
Pour moi, si j'en étais le maître, Je leur en donnerais aussi bien qu'aux enfants. Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans? Quelqu'un peut donc penser, ne se pouvant connaître.
Par un exemple tout égal,
J'attribuerais a l'animal, Non point une raison selon notre manière, Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort
... Je rendrais mon ouvrage Capable de sentir, juger, rien davantage,
Et juger imparfaitement, Sans qu'un singe jamais fit le moindre argument.
A l'égard de nous autres hommes, Je ferais notre lot infiniment plus fort ;
Nous aurions un double trésor :
L'un, cet àme pareille en tous tant que nous sommes,
Sages, fous, enfants, idiots, Hôtes de l'univers, sous le nom d'animaux ; L'autre, encore une autre àme, entre nous et les anges
Commune en un certain degré ;
Et ce trésor, à part créé, Suivrait parmi les airs les célestes phalanges, Entrerait dans un point sans en être pressé, Ne finirait jamais quoique ayant commencé ;
Choses réelles quoique étranges.
Tant que l'enfance durerait, Cette fille du ciel en nous ne paraîtrait
Qu'une tendre et faible lumière.
L'organe étant plus fort, la raison percerait
Les ténèbres de la matière, Qui toujours envelopperait L'autre âme imparfaite et grossière.
Dans la première partie du Discours, le poète a jeté à bas les bètes machines de Descartes. Dans la seconde, il met en présence la bète et l'homme selon la doctrine cartésienne, en signalant le point où il se sépare du philosophe. Dans la dernière partie, qu'on vient de lire, il donne son opinion personnelle touchant l'âme des bêtes et lame des hommes1.
Analysons ce fragment.
La Fontaine, pour ce qui est de l'esprit, assimile les bètes aux enfants. Or ceux-ci ne pensentils pas dès leur [dus jeune âge? Et cependant ils ne possèdent pas cette faculté qui n'appartient qu'à l'homme (et qui encore ne lui vient que peu à peu, avec le temps, et à des degrés divers), de réfléchir sur leur pensée et de la connaître. De même, à son animal La Fontaine attribue, outre
1 Voyez, à la fin du volume, la note G.
ET BCFFON. 85
le sentiment, le jugement, un jugement imparfait toutefois : ainsi il prend le singe, le mieux doué des animaux, et il lui dénie le pouvoir «le faire le moindre argument. Le singe lui-même, bien qu'il ait quatre mains, non-seulement ne saurait comprendre la pensée de Descartes, « je pense, donc je suis » ; mais, dans un ordre de conceptions moins relevé, tout ce qui ressemble à un raisonnement lui est interdit L.
Je ne puis m'empêcher de faire ici une observation à la louange de La Fontaine. Il défend contre Descartes les animaux ses amis, méconnus et l'avilis ; mais, en plaidant leur cause et en revendiquant leurs droits, il ne se laisse pas emporter., il se contient. 11 a tout l'élan que donnent la conviction et la sympathie : mais en même temps il a l'arrêt. Cette mesure, surtout chez un poëte, n'est-elle pas la marque d'un esprit supérieur?
Continuons.
Les bêtes ne possèdent donc que le sentiment
1 Voyez, à la lin «lu volume, la note H.
et un jugement borné. Quant -à nous autres hommes, nous tenons du ciel un double lot : nous avons d'abord l'Ame sensitive, qui nous est commune avec les animaux; mais nous avons de plus une autre àme, l'âme raisonnable, spirituelle, immortelle, qui va sans cesse grandissant, s élevant avec nous jusqu'à devenir capable des spéculations les plus hautes, tandis que l'autre âme, resserrée dans la matière, demeure toujours imparfaite et grossière comme le corps qui l'enveloppe l.
Tel est, dans sa substance, le Discours à madame de La Sablière. Je m'y suis arrêté, j'ai cherché à en faire bien saisir le sens, la suite et la portée, parce que, à tous les points de vue, la chose m'a paru en valoir la peine. Certes, j'admire profondément la plupart de ces incomparables chefs-d'œuvre qu'on appelle les Fables de La Fontaine, le Chêne et le Roseau, les Animaux
-Voyez, à la fin du volume, la note J.
malades de la peste, les Deux Pigeons, la Laitière et le Pot au lait, le Meunier, son Fils et l'Ane., le Paysan du Danube, etc., etc.: mais, par l'importance du sujet et la difficulté qu'il y avait à le traiter en vers, par l'ampleur et la logique de la composition, par la variété infinie des tons qu'emploie le poète et qu'il fond ensemble avec tant d'art; enfin, par la raison et la grâce, par la passion et l'esprit, par l'éloquence et la malice, le Discours est, à mon gré, la page la plus étonnante de la poésie française1.
Que si, maintenant, nous mettons la théorie de La Fontaine en regard des derniers résultats de la science, que trouvons-nous? Je réponds avec franchise.
D'une part, dans l'exposé de sa théorie, La Fontaine ne semble pas avoir démêlé ce qui chez les animaux appartient à l'instinct et ce qui appartient à l'intelligence. Et, de plus, les exemples
1 Voyez, à la fin du volume, la noie J.
sur lesquels il s'appuie témoignent qu'effectivement il confondait deux: ordres de faits bien distincts, sans compter qu'en matière de preuves il se montre un peu trop facile. L'exemple du cerf traqué, c'est à merveille. Celui de la perdrix, fort bien encore. Mais quant aux castors et a leurs travaux, il n'v a là que de l'instinct. Quant à l'histoire des animaux « germains du renard , » et à leurs talents militaires, l'avouerai-je? malgré la garantie « du roi polonais, » elle ne me parait pas très-authentique, et je la renvoie à un plus ample examen. Enfin, quant à 1 historiette des Deux Rats, le Renard et l'Œuf, ce n'esta la lettre qu'une fable, et, pour l'accepter aussi aisément, il fallait avoir la crédulité du vieil enfant qui a dit :
Si Peau-d'Ane m'était cjnté, J'y prendrais un plaisir extrême.
Voilà, sans ménagement, le coté faible de la théorie de La Fontaine. Mais voici également ce qui fait le plus grand honneur à notre poète.
Il a vu, deux siècles à l'avance, ce qui n'a été démontré que de nos jours. 11 a vu, il a soutenu, en dépit de tous les préjugés contemporains, qu'il y a chez les animaux une intelligence, limitée il est vrai, qui n'est pas celle de l'homme, qui ne se connaît pas elle-même, qui ne se juge pas elle-même comme celle de l'homme, mais qui n'en est pas moins une intelligence. Il a vu, il a soutenu, il a proclamé cela à l'époque et sous le règne de Descartes: et je ne crois pas exagérer en disant que c'est là pour lui un titre de gloire comme observateur de la nature.
On me dira peut-être : « Vous avez trop d'ambition pour La Fontaine. Parce qu'il a peint dans des vers charmants une douzaine d'animaux, et parce qu'il a réfuté avec esprit le système de Descartes, vous en faites un peu trop promptement et un peu trop sérieusement un observateur. Que deviendrait-il, cet observateur, si on le mettait face à face avec un véritable naturaliste, si on le comparait à Buffon, par exemple? » Je pourrais décliner le déli, car je parlais d'un poète, et l'on
m'oppose le plus célèbre des naturalistes. Cela est-il raisonnable? cela est-il juste? Il n'importe; j 'accepta, va pour Buffon. — Et vous tous qui aimez La Fontaine, ne craignez rien; ce n'est pas moi qui irais l'aventurer dans une lutte inégale. Encore une fois, rassurez-vous.
Je ne me lais pas illusion : Buffon est un personnage avec lequel il faut compter.
Son apparence impose au vulgaire idolâtre.
Les plus grands écrivains du dix-huitième siècle
ne sont pas venus jusqu'à nous sans avoir vu plus d'une fois discuter leurs titres : on a discuté Rousseau, on a discuté Voltaire, on a discuté Montesquieu. Buffon seul, par un heureux privilège, a échappé à la discussion; et, tandis que les autres y laissaient quelque chose de leur autorité, lui, il conservait tout son prestige. Il est vrai qu'on le lit peu; mais on ne l'en admire pas moins pour cela, au contraire. Yn préjugé universel le protège, et le temps va consacrant cha-
ET BITFO.V 91
que jour cette gloire acceptée de confiance. Allez au Jardin des Plantes; voyez-y la statue qui lui fut élevée de son vivant, toujours debout, et méditez à votre aise la superbe inscription gravée sur le socle en lettres d'or : Majestàti naturœ par ingenium. Un génie qui égale la nature en majesté, quel éloge ! il est effrayant ; et La Fontaine, si souvent loué, n'en a jamais reçu de pareil. La Fontaine, j'en conviens, n'a pas inventé des théories sur la formation et les révolutions du globe. Mais ce ne sont pas ces théories qui ont rendu le nom deBuffon populaire; c'est son Histoire naturelle, c'est la description des animaux. Sur ce terrain, il se rencontre avec La Fontaine, et la question est de savoir lequel aie mieux observé, du naturaliste ou dupoëte.
Voilà longtemps déjà que je suis, pour ma part, bien fixé là-dessus. Il y a quinze ou vingt ans environ, à force de lire et de relire La Fontaine, je dus peu à peu reconnaître que le poète cacbait un observateur. N'osanl toutefois m en
rapporter à mon sentiment, je voulus voir si la science le confirmerait ; et, pour éclaircir mes doutes, j'allai droit à Buffon. Quel fut mon désappointement ! Je cherchais des renseignements soit sur la vie, soit sur les facultés de tel ou tel animal, je trouvais des phrases. J'avais beau passer des monographies aux discours, des discours aux monographies, partout et toujours des phrases, plus ou moins pompeuses, mais enfin des phrases.
Ce n'était que menace et bruit sans profondeur.
Aussi vous figurez-vous la surprise que j'éprouvai ! J'étais venu consulter Buffon sur ce que je devais penser de La Fontaine, et, tout au contraire, c'était La Fontaine qui, d'avance, m'avait mis à même de juger la vraie valeur de Buffon !
Une chose qui, je l'avoue, me prévient tout de suite en faveur d'un écrivain, et où je vois la marque infaillible de sa supériorité, c'est la franchise avec laquelle il aborde son sujet. (Je ne
parle pas ici au point de vue littéraire seulement, ma remarque va plus loin.) C'est là pour moi l'un des grands mérites de La Fontaine Prenez ses fables au hasard : dès l'abord, en deuxvers, trois vers au plus, il vous met au fait. Ainsi voyez le début des Deux Mulets :
Deux mulets cheminaient, l'un d'avoine chargé, L'autre portant l'argent de la gabelle.
Voyez les Voleurs et l'Ane :
Tour un àne enlevé, deux voleurs se battaient : L'un voulait le garder, l'autre le voulait vendre.
Voyez le Chêne et le Roseau :
Le chêne un jour dit au roseau :
Vous avez bien sujet d'accuser la nature.
Et le Geai paré des plumes du Paon :
Dd paon muait, un geai prit son plumage : Puis après se l'accommoda; Puis parmi d'autres paons tout fier se panada.
Et la Laitière et le Pot au lait :
Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait
Ken posé sur un coussinet, Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Et le Chat, la Belette et le petit Lopin .
l)u palais d'un jeune lapin I laine belette, un beau matin, S'empara, etc.
Et le Vieillard et les trois jeunes Hommes
Un octogénaire plantait.
Passe encor de bâtir, mais planter à cet âge ! (lisaient trois jouvenceaux, etc.
De même dans la plupart des Fables. Dès que
notre poète commence nn nouvel acte de sa Comédie, quels que soient les personnages qu'il va produire devant nous, hommes , animaux ou plantes, ils deviennent pour lui tout ce qu'il y a le plus considérable et de plus intéressant dans le uonde. Il ne voit plus qu'eux, il s'oublie en eux, t vous-mèiv.e, entraîné par l'exemple, vous seriez
ET BUFFOK. 95
tcnlé de l'oublier pour eux, si, à la façon dont il les fait entrer en scène, vous ne sentiez qu'il en est le maître.
Bufibn procède tout autrement ; et quiconque viendra, comme moi, à consulter l'Histoire naturelle, éprouvera comme moi, j'en réponds, l'étonnement peu agréable dont je parlais tout à l'heure. Vous vous proposez d'étudier un animal; vous voulez en voir la description; vous êtes curieux de savoir dans quelles contrées il se développe, quelles sont ses mœurs, ses habitudes, etc. Je suis loin de prétendre que Bufibn ne vous apprendra absolument rien à cet égard, ce serait trop dire; mais ce que je puis affirmer en toute vérité, c'est que l'animal n'est pas le principal objet de sa préoccupation. Ce qui le préoccupe avant tout, c'est l'homme, toujours l'homme; et si une autre pensée vient se joindre à celle-là,
c'est le désir de montrer son talent d'écrivain.
Ainsi} à l'article du Cheval, il vous dira tout
d'abord, c:i employant son plus beau style et dans une prose qui ressemble à des vers ta s'v méprendre :
La plus noble conquête Que l'homme ait jamais faite E-t celle de ce fier et fougueux animal...
11 n'y aurait plus qu'à ajouter :
Que l'un appelle le cheval.
A l'article du Chien, après quelques périodes, tout à coup il se souvient de la chasse :
Dès ([lie le son du cor ou la voix du chasseur A donné le signal d'une guerre prochaine, etc.
Et puis, lorsqu'il a écrit ces deux premiers vers d'un quatrain malheureusement inachevé, le voilà qui se met à conter une chaise à courre ; c imme si le chien avait été créé spécialement et tout exprès pour harceler le cerf! et comme si tmites les variétés de l'espèce, même le roquet
et le bichon, étaient de tonte éternité prédestinées à cet exercice !
A l'article du Lièvre, vous vous attendez à obtenir, dès le début, quelques renseignements précis et instructifs sur cet animal. Désabusezvous; ce ne serait pas assez grandiose, et Buffon tientà frapper fortement l'imagination. Que fait-il donc? Comme les lièvres forment une espèce trèsféconde et qui se multiplie avec une facilité prodigieuse, il part de là pour remonter jusqu'à l'invasion des barbares. « N'a-t-on pas vu, dit-il, de ces débordements de l'espèce humaine, des Normands, des Alains, des Huns, desGoths, ravager les cités, renverser les empires? » etc., etc. Et ce n'est qu'après avoir évoqué ces grands souvenirs historiques, ce n'est qu'après ce ravngement (\q^ cités et ce bouleversement des empires, qu'il vient au lièvre.
Quant à l'article du Taureau, ne le cherchez pas dans Buffon; ce serait peine perdue. En re-
vanche, il a consacré au Bœuf un article où vous trouverez h peu près ce que vous voulez. Peutêtre serez-vous tenté de demander à l'illustre auteur pourquoi il rejette le taureau au second plan, et aussi en quel pays et sous quelle latitude naît le bœuf. Vous êtes bien indiscret ! et de plus vous n'y entendez rien! Dans l'histoire naturelle telle que la conçoit Buffon, le taureau n'existe pas et n'a pas le droit d'exister; c'est le bœuf qui devient tout naturellement le type de l'espèce.
Enfin cette préoccupation de l'homme, de ses plaisirs ou de ses besoins, poursuit constamment Buffon, et, à propos des animaux auxquels les chasseurs déclarent la guerre, elle lui inspire des remarques qili ne sont pas du tout à dédaigner*
Par exemple, il nous dira de la Perdrix : » La chair de la perdrix grise est connue depuis très-longtemps pour être une nourriture exquise et salutaire; elle a deux lionnes qualités qui
sont rarement réunies, c'est d'être succulente
sans être grasse. »
Il n'oublie pas non plus le Chevreuil : « La chair de ces animaux est, comme l'on sait, excellente à manger; cependant il y a beaucoup de choix ta faire : la qualité dépend principalement du pays qu'ils habitent; et, dans les meilleurs pays, il s'en trouve encore de bons et de mauvais. (Cette manière de dire ne vous parait-elle pas bien curieuse?) Les bruns ont la chair plus fine que les roux... Celle des faons, lorsqu'ils sont trop jeunes, est mollasse; mais elle est parfaite lorsqu'ils ont un an ou dix-huit mois, » etc.
Quant au Lièvre, malgré l'invasion des barbares, il l'apprécie d'une manière très-flatteuse :
« Dans les pays de collines élevées, où le serpolet et les autres herbes fines abondent; les levrauts et même les vieux lièvres sont excellents au goût. On remarque seulement que ceux qui habitent le fond des bois dans ces mêmes pays
no sont pas à beaucoup près aussi bons que ceux qui en habitent les lisières, » etc.
Toutes ces expressions : « Succulente sans être grasse, — excellente à manger, — excellents au goût, » etc., sont à noter. Elles annoncent un fin connaisseur. Si jamais il m'est permis de prendre un maître d'hôtel, je me propose de lui recommander tout particulièrement la lecture de Buffon.
Nous avons vu comment La Fontaine et Buffon abordent chacun leur sujet ; voyons maintenant comment ils le traitent. Justement, les deux écrivains nous ont laissé le récit d'une chasse à courre, et tous deux, comme d'accord, nous donnent le dernier acte du drame, la crise. Il sera donc plus facile de les comparer.
C'est le moment, ce me semble, de rappeler les singulières préventions de Buffon contre la poésie française, préventions qu'il se plaisait à exprimer dans ses conversations familières. A l'en croire, — je cite mot pour mot le témoi-
^nage d'un contemporain, son admirateur, — « il est impossible d'écrire dans notre langue quatre vers de suite sans y faire une faute, sans blesser ou la propriété des termes ou la justesse des idées1. » Un jour même, — c'est La Harpe qui rapporte ceci, — ayant affaire à des incrédules, et voulant les obliger à se rendre, il prit un Racine, y chercha Athalie, et, avec un aplomb sans pareil, il s'ingénia à prouver que les premiers vers du chef-d'œuvre sont pleins de fautes. L'auditoire demeura stupéfait. Du reste, une démonstration de ce genre annonce une conviction profonde. Ainsi, qu'il vienne à entrer en lutte avec un poète, Buffon, qui écrit en prose, aura pour lui, de son aveu, l'avantage des armes.
Je commence par le récit de La Fontaine :
Quand au bois
Le bruit des cors, celui des voix, N'a donné nul relâche à la fuyante proie ;
1 Voyez Hérault de Séehelles, Voyage à Montbar, Paris, an IX, in-8, p. 59.
Qu'en vain elle a mis ses efforts
A confondre et brouiller la voie, L'animal chargé d'ans, vieux cerf et de dix cors, En suppose un plus jeune et l'oblige, par force, A présenter aux chiens une nouvelle amorce. Mue de raisonnements pour conserver ses jours! Le retour sur ses pas, 1rs malices, les tours,
Et le change, et cent stratagèmes Dignes dès plus grands chefs, dignes d'un meilleur sort!
On le déchire après sa mort :
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.
Où sont les fautes, je vous prie? En quoi la justesse des idées ou la propriété des termes se «trouvent-elles ici blessées? Montrez-nous-le doue, de grâce! Pour moi, j'admire chez le poêle sa clarté, sa précision, sa rapidité, « puis encore autre chose : » l'art de peindre à l'esprit. Tout d'abord, il nous transporte sur le lieu de la scène. en plein ! forêt, où nous entendons, comme dans une petite ouverture musicale, les fanfares qui sonnent, les chiens qui aboient: puis il nous fait assister aux péripéties de la chasse: puis, quand il vient au dénotaient, la lin tragique du cerf, il
mêle au récit le sentiment dans la mesure. Et tout cela en quelques vers!
Yoici à présent le récit de Buffon. Ainsi que la plupart des fragments que je cite, je remprunte d'un de ses articles de l'Histoire naturelle que l'on vante le plus, et que l'on fait apprendre par cœur aux élèves de nos lycées comme des modèles.
« Intimidé, pressé, désespérant de trouver son salut dans la fuite, l'animal se sert aussi de toutes ses lacultés; il oppose la ruse à la sagacité. Jamais les ressources de l'instinct ne furent plus admirables : pour faire perdre sa trace, il va, vient et revient sur ses pas; il fait des bonds, il voudrait se détacber de la terre et supprimer les espaces; il franchit d'un saut les routes, les baies: passe à la nage les ruisseaux, les rivières; mais, toujours poursuivi, et ne pouvant anéantir son corps, il cherche à en mettre un autre à sa place; il va lui-même troubler le repos d'un voisin plus jeune et moins expérimenté, le faire lever, mar-
cher, fuir avec lui; et, lorsqu'ils ont confondu leurs traces, lorsqu'il croit l'avoir substitué à sa mauvaise fortune, il le quitte plus brusquement encore qu'il ne l'a joint, afin de le rendre seul L'objet et la victime de l'ennemi trompé1. »
Analysons ce morceau.
En disant que « L'animal désespère de trouver son salut dans la fuite, » Buffon semble annoncer qu'il va le chercher ailleurs. — Et cependant son cerf continue de fuir!
« Il oppose, dit Buffon, la ruse à la sagacité. » — Pourquoi pas la sagacité à la ruse?
Buffon admire dans le cerf « les ressources de L'instinct. » — Est-ce l'instinct qui détermine
1 Voyez le Chien II me semble utile d'indiquer l'article où se trouve ce passage, parce que les personnes qui ne sont pas familiarisées avec la méthode de Buffon pourraient chercher à l'article du Cerf. — Voyez aussi l'ouvrage intitulé : Morceaux choisi» de Buffon. ou Recueil de ce que ses écrits ont de plu» parfait sous le rapport du style et de l'éloquence, ouvrage adopté pour l'enseignement dans les collèges. — Paris. Jules Renouard. 18G0, in-18. p. I2S
l'animal à aller à droite ou à gauche, à marcher en avant, ou à revenir sur ses pas?
« 11 voudrait, dit Buffon, se détacher de la terre et supprimer les espaces. » — Eh, non ! il ne songe pas à supprimer les espaces. Il n'a pas tant d'ambition. Il voudrait tout simplement échapper aux chiens.
« Ne pouvant, dit Buffon, anéantir son corps (quel dommage ! les chiens et les chasseurs auraient été bien attrapés ! }, il cherche à en mettre un autre à sa place. » — Un autre quoi?
« Il va lui-même, dit Buffon, troubler le repos d'un voisin, » etc. — Oui, il va lui-même, en per~ sonne! et, s'il trouble le repos d'un voisin, le terrible danger qui le presse doit lui faire pardonner son indiscrétion.
Et que signifient ces mots : a Lorsqu'il croit l'avoir substitué a sa mauvaise fortune? » — Le cerf ne cherche pas à substituer son voisin à sa mauvaise fortune, mais à lui-même. C'est ce que La Fontaine appelle fort bien le change.
Et remarquez la fin de cette longue tirade :
a Afin de le rendre seul Vol) jet et la victime de l'ennemi trompé. » — Buffon prête au cerf des intentions bien machiavéliques, et il les exprime dans un langage bien métaphysique. Le cerf ne veut rendre son voisin ni Y objet ni la victime de l'ennemi. 11 n'a qu'un but : c'est, comme le dit encore fort bien La Fontaine, « de présenter aux chiens une nouvelle amorce. »
Eh bien, en dépit des vers et en dépit de la prose, de quel coté est l'avantage? Je m'en rapporte. Autant le récit de La Fontaine est net et vif, autant celui de Buffon est lent, traînant, embarrassé, vague et confus. Comparez-les donc, si vous l'osez!
Quand on lit avec attention et sans parti pris YHistoire naturelle, on en vient à reconnaître que cette manière est partout la manière habituelle de Buffon, et l'on se demande comment un auteur écrivant sur un sujet auquel il a consacré sa vie n'aboutit qu'à un résultat aussi équivoque. Je vais essayer de l' expliquer.
D'abord, il n'y a pas à s'abuser là-dessus, Biiffoii n'était pas observateur. Je ne suis pas le premier qui aie exprimé ectte opinion : « Il n'a- \ait pas, » dit Georges Cuvier, un si excellent juge, « il n'avait pas les organes physiques convenables pour observer ! . » Rien de plus vrai ; mais pourtant, avec l'indulgence d'un esprit supérieur, Cuvier ne dit pas, je crois, toute sa pensée. Car enfin est-ce uniquement avec les veux du corps que l'on observe? N'existe-t-il pas d'ailleurs des instruments qui suppléent à l'insuffisance de la vue? et ces instruments n'étaient-ils pas déjà connus au temps de Buifon? Si donc il n'a pas bien observé, c'est tout simplement qu'il n'avait pas le génie de l'observation. Voilà, selon moi, la cause première de la faiblesse de Buffon. Voilà pourquoi, lorsqu'il devrait aborder franchement un animal, il se préoccupe d'autre chose, ou bien, au lieu de le considérer de face et d'ensem-
1 Voyez la Biographie universelle, art. Bitî-ox.
ble, il le prend de coté, par un accident, par un détail secondaire, par un rapport plus ou moins éloigné qu'il lui trouve avec nous. Voilà pourquoi, ayant à traiter du cheval, il songe aux conquêtes de l'homme; pourquoi, ayant à parler du lièvre, il commence par nous rappeler l'invasion des barbares, et pourquoi, en s'abstenant de nous donner le taureau, il nous sert le bœuf. Voilà pourquoi enfin, dans le récit d'une chasse au cerf, il est battu, complètement battu, lui naturaliste, par un de ces poètes qu'il dédaignait.
Et ce qui contribue à faire ressortir mieux encore la faiblesse de Buffon, c'est le style. Il s'en piquait, et il avait à cet égard une théorie qui, probablement, aurait fort étonné La Fontaine, et madame de Sévigné, et Pascal, et Llossuet, et tous nos grands écrivains : « 11 faut, disait-il, s'appliquer à nommer les choses par les termes les plus généraux. » Cette théorie, il l'a proclamée comme la règle suprême de l'art d'écrire dans son discours de réception à l'Académie •
française (Voltaire a dû bien rire ce jour-là!); iy revenait fréquemment dans ses entretiens intil mes ; et, lorsqu'il prenait la plume, toujours au précepte il joignait l'exemple. Aimez-vous les termes généraux? il en a mis partout. Je ne suis pas, quant à moi, l'adversaire systématique des termes généraux, mais je les veux à leur place. Parlez-vous de choses générales, employez tant qu'il vous plaira les termes généraux, à la bonne heure! Mais parlez-vous de choses particulières, employez, de grâce, les termes particuliers qui servent à les désigner et à les peindre. Vous avez, par exemple, à nommer le cheval ; dites sans façon le cheval, et non pas « ce fier et fougueux animal. » Vous avez à nommer la chasse, dites donc hardiment la chasse, et non pas la « guerre.)) Vous avez à nommer le change ; dites donc, comme les chasseurs, le change, et, par une fausse délicatesse, n'y substituez pas votre « mauvaise fortune. » En employant toujours ces termei généraux à propos d'objets particuliers, à quoi arrivez-vous? Vous arrivez ta une langue sans so-
110 LA FONTAINE ET Ul'FFUN.
lidité, sans réalité, sans forme, et que l'esprit ne sait par où saisir.
Quoi qu'il en soit de ces explications, et à nous en tenir aux résultats, lequel a le mieux peint l'animal, de La Fontaine ou de Birïfon? Nulle hésitation, nul doute n'est possible. Chez le poète on voit, comme dans la nature, des animaux vivants et en action. Chez le naturaliste on ne trouve, comme au cabinet du Muséum, que des animaux soigneusement et majestueusement empaillés.
Mais ce n'est pas seulement comme observateur et peintre de l'animal extérieur que La Fontaine l'emporte sur Buffon; comme philosophe, il a la même supériorité dans la question métaphysique. Ai-je besoin de rappeler son opinion? L'animal ne possède pas à coup sur la raison de l'homme ; il ne se connaît pas, il ne réfléchit pas sur sa pensée; mais il sent, et, de plus, il pense et il juge, quoiqu'il juge imparfaitement. Telle est, en résumé, la théorie de La Fontaine, théorie à la
fois hardie et prudente, et dans laquelle il se tient avec un ferme bon sens. Et à ceux qui me diraient qu'il était facile d'exprimer cette opinion, je répondrais : Pas si facile que vous le croyez ! et si les singulières imaginations d'un grand esprit comme Descartes ne suffisent pas pour vous le prouver, vous vous rendrez sans doute en voyant les imaginations encore plus singulières de Buffon a ce sujet.
Vous allez voir d'abord reparaître la bête machine avec laquelle nous avons déjà fait connaissance.
« L'animal, dit Buffon, est un être purement matériel qui ne pense ni ne réfléchit, et qui cependant agit et semble se déterminer. Nous ne pouvons pas douter que le principe de la détermination du mouvement ne soit dans l'animal un effet purement mécanique, et absolument dépendant de son organisation l, »
1 Yovez \o Discourt sur les animaux.
Et plus loin :
« Le sens intérieur de l'animal est, aussi bien que ses sens extérieurs, un résultat de mécanique, un sens purement matériel ' . »
Et ailleurs, à propos des animaux domestiques :
« L'empire de l'homme sur les animaux, c'est l'empire de l'esprit sur la matière. Ce n'est pas parce qu'il est le plus parfait, le plus fort ou le plus adroit des animaux qu'il leur commande; s'il n'était que le premier du même ordre, les seconds se réuniraient pour lui disputer l'empire : mais c'est parla supériorité de nature que l'homme règne et commande ; il pense, et dès lors il est maître des animaux qui ne pensent point 2. »
Yoilà un jugement assez sévère pour les animaux et très-nettemet formulé, n'est-il pas vrai? Je ne veux pas trop m'arrêter sur les assertions que l'écrivain jette en passant, avec une gravité
1 Voyez le Discours sur les animaux.
- Des animaux domestiques.
imperturbable; sans quoi je demanderais comment le principe de la détermination du mouvement ne peut-il être chez l'animal qu'un effet purement mécanique; et comment, si l'homme n'était, lui aussi, qu'une machine mieux réussie, les autres animaux se réuniraient-ils pour lui disputer l'empire : concevez-vous un principe qui n'est qu'un effet? et concevez-vous davantage une ligue, une sorte de sainte-alliance entre des machines? Mais je laisse cela, — nous en verrons bien d'autres! — et je me borne à noter que, dans ces divers passages, Buffon proclame d'une manière absolue et sans miséricorde l'automatisme des bêtes. C'est une contrefaçon de Descartes, moins les raisons ingénieuses sur lesquelles le philosophe a basé son système, et plus, dans la forme, je ne sais quelle dureté hautaine d'autant plus choquante, que celui qui parle ainsi des animaux est un naturaliste.
Après des affirmations aussi positives, aussi tranchantes, vous vous figurez, sans nul doute,
que Buffon est convaincu, inébranlablemenl convaincu de l'automatisme des bêtes. Nullement. Soit qu'il ait lu dans les auteurs des faits qui vont contre son opinion, soit qu'il ait lui-même recueilli çà et là quelques observations qui lui ont donné à réfléchir, sa conviction faiblit ; il doute, il hésite, et, en doutant, en hésitant, il corrige, il atténue.
Lorsqu'il vient, par exemple, à l'Éléphant, il vous dira :
<i 11 approche de l'homme par l'intelligence, autant au moins que la matière peut approcher de l'esprit. (N'est-ce pas à peu près comme si l'on disait : Autant au moins que le blanc peut approcher du noir?) 11 a pour lui (pour son maître) le regard de l'amitié, celui de l'attention lorsqu'il parle, le coup d'œil de l'intelligence quand il l'a écouté, celui de la pénétration lorsqu'il veut le prévenir, et semble réfléchir, délibérer, penser, et ne se déterminer qu'après avoir examiné et regardé à plusieurs fois, et sans précipitation, sans passion, les signes auxquels il doit obéir. »