‹ La FontaineChapitre 11 sur 69 · GOMMENT IL PEINT LA NATURE · texte numérisé non relu

GOMMENT IL PEINT LA NATURE

Je TOUS ai cité ces vers agréables et ces passages gracieux du Voyage en Limousin pour vous montrer comment La Fontaine, avant le temps ot€ il fut un homme de génie, avait déjà l'amour de. la nature, des tableaux champêtres, des vertes et douces solitudes, des allées solitaires et sombres, ou des beaux horizons lumineux et clairs, « faits à souhait, comme dit Fénelon, pour le plaisir dés yeux. » Mais vous avez pu remarquer vous-mêmes que dans ce que je vous ai cité, quelque aimables que fussent ces vers ou cette prose, il y a je ne sais quelles longueurs , un peu trop de nonchalance et d'abandon, ce que nous appelons prolixité. Nous nommons prolixité ce que vous appelez bavardage.

La Fontaine en effet, dans sa jeunesse, aimait et sentait la nature ; et il en parlait longuement, comme on parle de ce qu'on aime. Mais s'il est vrai qu'on est naturellement porté à parler longuement de ce qu'on aime, sachez aussi qu'il faut parler brièvement et fortement de ce qu'on veut faire aimer. Si vous avez un ami qui vous soit très cher, entretenez-vous-en longtemps avec vousmême; il n'est rien de plus doux ; mais si vous en parlez à quelqu'un, tâchez de distinguer bien nettement les deux ou trois traits de caractère qui

VOUS le font aimer et exprimez-les avec force, en peu de mots. Voilà comment vous forcerez Tattention de TindifFéj'ent et laisserez en son esprit comme une empreinte profonde de ce que vous

;ez voulu y 'faire entrer.

Il en va tout de même des objets naturels, et 'La Fontaine Ta parfaitement compris. Quand il en fut à écrire ses FàbleSy il n'était plus seulement un homme de lettres distingué, il était un grand poète, et, toujours aussi amoureux des choses de la nature, peut-être même les sentant plus vivement, il voulut, pour les faire sentir et chérir, les peindre d'une toute autre manière, non plus avec l'abandon du causeur, mais avec la fermeté vigoureuse et sobre du grand artiste.

Alors il faisait ce que je vous conseillais tout à l'heure de faire : il choisissait quelques traits bien frappants, de ceux qu on retient encore quand les nombreux détails de l'objet regardé se sont depuis longtemps évanouis, et il ne peignait que ceux-là d'un trait vigoureux et simple.

Ainsi faisaient les anciens, et sachez d'avance et pour toujours, qu'il n'y a personne, parmi tous nos plus grands écrivains, qui ressemble autant aux anciens que La Fontaine,

Pour vous habituer à voir par vous-mêmes ce que c'est que sentir et peindre la nature, avisezvous, en feuilletant votre La Fontaine, de consi-

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