‹ La FontaineChapitre 14 sur 69 · COMMKNT IL PEINT LA NATURE · texte numérisé non relu

COMMKNT IL PEINT LA NATURE

Voici une garenne. « Je défie un peintre avec son pinceau, comme dit le tailleur du Bourgeois gen^ tilhommey de nous faire rien de plus juste, » ni de plus vif, ni de plus gracieux, et toujours en trois traits :

Dn palais d'an jeune lapin

Dame belette, un beau matin,

S'empara. C'est une rusée.

Le maître étant absent, ce lui fut chose aîsée. Elle porta chez lui ses pénates ( l), un jour Quil était allé faire à F Aurore sa cour

Parmi le thym et la rosée.

Après qu'il eut Jrow*^, trotté^ fait tous ses tours ^ Janot Lapin retourne aux souterrains séjours.

Voici V affût. Encore des lapins, mais non plus à l'aurore pleine, mais à la première aube, ou au déclin du jour, La lumière et les ombres, les attitudes, les gestes, les physionomies et des personnages et des choses, tout est rendu à merveille dans ce cadre si étroit, avec un art que rien n'a jamais approché:

A l'heure de l'affût, soit lorsque la lumière Précipite ses traits dans l'humide séjour,

il) Son domicile.

Sdt lorsque le soleil rentre dans sa carrière. Et que y n* étant plus nuit, il n^est pas encor jour; Au bord de quelque bois, sur. un arbre je grimpe, Et, nouveau Jupiter, du haut de cet Olympe, Je foudroie, à discrétion.

Un lapin qui n'y pensait guère.

Je vois fuir aussitôt toute la nation

Des lapins, qui, sur la bruyère,

Uodl éveillé, Voreille au guet,

S^ égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.

Voulez-vous un paysage maritime ? — Je croîs bien que La Fontaine n'a jamais vu la mer. Nous sommes plus heureux que les hommes de ce tempslà. Les voyages sont plus faciles ; nous voyons plus de belles choses. C'est en partie à cela qu'il faut attribuer cette profusion de paysages qui a inondé notre littérature moderne, — Mais La Fontaine, même sans avoir vu la mer, était capable de comprendre la grande impression de majesté douce et calme qu'elle fait sur les âmes, quand elle est tranquille. Les poètes ont le don d'inventer, c'est-à-dire la faculté d'agrandir les sensations qu'ils reçoivent des choses. Dans son voyage en Limousin, à voir la Loire à Orléans, La Fontaine s'écriait naïvement : « Je me suis cru transporté à Constantinople, » C'est à ce souvenir que nous devons peut-être cette esquisse si aisée et si

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large, ces beaux vers harmonieux du Paysan et la mer :

Et comme an jour les vents, retenant leur haleine. Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux : < Yous voulez de l'argent, ô mesdames les eaux.«.,9

Voyez encore ce Jardin de village^ comme il est bien saisi et vrai ; comme il est bien ce qu'il doit être, et de plus, comme à le regarder, tel qu'il est peint par notre poète, nous connaissons tout de suite le caractère, les mœurs, les habitudes, le tour d'esprit et de pensées de ses propriétaires, leur économie, leur simplicité, leur bonhomie rustique, avec un coin de sentiment et de poésie populaire qu'une certaine aisance leur permet :

Un amateur de jardinage,

Demi-bourgeois, demi-manant,

Possédait en certain village Un jardin assez proprây et le clos attenant.

Il avait de plant vif fermé cette étendue (l). Là croissait à plaisir Foseille et la laitue, De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquety Peu de jasmin d'Espagne^ et^ force serpolet.

|1) Il a.vsLit planté une haie tout autour de son clos.

LA. FOKTAINB. ^

« Cela'cst peii>t, » écrivait madame de Sévigné à sa fille en lui envoyant les Fables de La Fontaine. C'est bien le mot. La Fontaine est avant tout un grand, peintre des objets matériels, et d^. la physionomie des objets matériels.

Réflécliiss«z-y un peu ; vous verrez en effet que ^les choses ont leur physionomie. Elles disent quelque chose à notre esprit ; elles expriment des sentiments; il le faut bien, puisqu'elles en inspirent. Un marécage nous rend tristes, une forêt sérieux. Vous avez remarqué qu'on parle bas, tout de suite, sans y être invité, dans une forêt, comme dans une église, La forêt a quelque chose en elle de religieux. Voilà ce que nous appelons la physionomie des choses.

Voilà ce qu'il faut peindre, indiquer, suggérer, je ne sais, mais enfin communiquer au lecteur d'une façon ou d'une autre, et comme on peut. Voilà à quoi La Fontaine réussit admirablement, mieux, vous pouvez le croire à l'avance, et vous ne changerez point, je crois, de sentiment, mieux, plus fortement, plus sûrement, avec une sobriété plus pleine et une discrétion^ plus savante qu'aucun autre poète français.

Pourquoi cela ? parce qu'il sentait ces choses plus vivement que personne- C'est dans ce chapitre consacré au caractère de La Fontaine que j'ai voulu placer ces quelques réflexions sur sa manière

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