‹ La FontaineChapitre 15 sur 69 · GOBIMENT IL PEINT LA NATURE · texte numérisé non relu

GOBIMENT IL PEINT LA NATURE

de peindre la nature. C'est parce que, si tout notre talent, à la vérité, dépend de notre caractère, c est le talent surtout de comprendre et de sentir la nature qui en dépend. Je dirai presque qu'il faut, pour exprimer la vraie physionomie des objets de la nature, quelque chose d'analogue à • Témotion avec laquelle nous exprimons les senti- / ments de famille* La Fontaine avait cette manièr^w^ toute naïve, tout intime et comme filiale, d'aimer les champs, les prés et les bois. IL y sentait comme' une familiarité d'enfance et une accoutumance domestique.

Voilà ce qu'il faut. Voir la nature et môme la bien voir, avoir le sens juste des couleurs, des nuances, des ombres et des clartés, des lignes et des reliefs, ne suffit point. Il faut s'y plaire, s'y attacher par le cœur, et guetter, pour ainsi dire, les sentiments qu'elle semble exprimer, douceur, grâce, bonté ou tristesse, comme sur le visage d'une personne aimée.

ta nature nous rend bien ce que nous lui donnons ainsi de nous-mêmes. Elle nous adoucit, ou nous conserve doux. Cette mansuétude enfantine qu'a toujours gardée La Fontaine, il la tient de son fond; mais il la doit aussi, il en doit la persistance en lui, le perpétuel renouvellement et Téternelle fraîcheur, à ce commerce constant qull a entretenu

avec ce qu'U y a dans le monde de plus calme, de plus tranquille et de plus doux.

Figurez-vous La Fontaine, qui aimait tant les livres, cédant à cette passion sans y apporter de contrepoids ou de divertissement, passant sa vie dans sa bibliothèque avec ses chers auteurs latins, italiens ou gaulois. Il aurait fait plus de contes (déjà il en a fait trop), plus de comédies imitées de Térence (1) ou de'Scarron (2), et moins de fables. L'amour de la nature Ta conduit à l'amour des bêtes, comme il a conduit Jean-Jacques Rous seau et Bernardin de Saint-Pierre à l'amour de la botanique.

Le jour de vent et de pluie où il s'est réfugié sous un chêne, où il a vu les oiseaux « fort maltraités en dépit du feuillage » et tout « morfondus, » les fourmilières noyées, les roseaux pliant sous l'orage, le chêne près de rompre sous l'effort, tout ce petit drame des grandes forces naturelles et des faiblesses résignées des humbles acteurs ; ce jour-là, bien plus que le jour où il lut pour la première fois une ode de Malherbe, il put se frapper le front, et dire : « Moi aussi je suis poète (3) » ;

(!) Auteur comique latin.

(2) Romancier et poète burlesque français. La Fontaine a tiré une comédie de son Roman Comique.

(3) Une tradition veut que très jeune, à Reims, lisant un volume de Malherbe, il sentit la vocation de poète s'éveiller en lui.

Page 1