LE RENARD ET LES RAISINS
Certain renard gascon, d'autres disent normand, Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille
CE .QtJ'EST LA FABLE. 81
Des raisins, mûrs apparemment (1), Et couverts d'une peau vermeille.
Le galant en eût fait volontiers un repas;
Mais comme il n'y pouvait atteindre :
« Us sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats (2). \
Fit-il pas mieux que de se^aindre ?
Eh bien ! voilà une fabh. La fable^ consiste à peindre les travers des hommes sous la figure des animaux qni leur ressemblent, et c'est précisément ce qu'a fait La Fontaine. Grands et petits, forts et faible^^ sots et hommes d'esprit, il nous a déguisés en bêleSy si adroitement et avec une telle perfection, qu'on ne peut pas, en le lisant, voir la bête sans songer à l'homme, et qu'on les voit tous deux ensemble, comme môles, l'avocat avec un nez de renard, le lion avec uu manteau de roi. ^En prenant les choses ainsi, vous voyez <5e qu'un homme comme La Fontaine a devant lui pour en faire des fables. Haie monde tout entier, rien de moins ; le monde tout entier, c'est-à-dire la société humaine, avec ses bons, ses méchants, \ ses simples, ses fourbes, ses orgueilleux, ses 1 timides, ses trompeurs, ses trompés, et le reste, 1 tous gens qu'il nous représente sous les traits]
(1) A/ûrs apparemment, mûrs en apparence.
(2) ^oujals : gens de rien.
d'animaux utiles ou malfaisants ; et aussi, comme veus pensez bien, toute la république des bêtes, douces ou méchantes, paisibles ou sauvages, dont N chacune peut représenter une vertu ou un vice ou . un travers des hommes, une condition ou une. profession humaine. Il voit un homme un peu lourd, sensé et bon, mais maladroit et gauche. C'est un ours, se dit-il ; et le lendemain notre homme paraîtra métamorphosé en ours dans une jolie fable. Il voit un paon qui fait la roue, et semble étaler sur sa queue « la boutique d'un lapidaire^ » c'est-à-dire d'un homme qui taille et vend des pierres précieuses. Il ressemble à un courtisan couvert de bijoux, pense-t-il ; et voilà une fable en train, où le paon deviendra un grand seigneur, fier de sa parure, mais jaloux du rossignol, c'est-à-dire du poète, qui chante mieux que lui;, parce que les hommes vaniteux sont jaloux, et voudraient avoir en partage tous les moyens de plaire.
Ecoutez la fable :