LES SOURIS ET LE CHAT-HUANT
Il ne faut jamais dire aux gens :
« Ecoutez un bon mot, oyez une merveille. >
Savez-vous si les écoutants En feront une estime à la vôtre pareille ?
Voici pourtant un cas qui peut être excepté :
(4) Celui qui cherche à vivre aux dépens d*autruî.
Je le maintiens prodige, et tel, que d'nne fable Il a l'air et les traits, encor que véritable.
On abattît un pin pour son antiquité, Vieux palais d'un hibou, triste et sombre retraite De l'oiseau qu'Atropos (1) prend pour son interprète. Dans son tronc caverneux, et miné par le temps ,
Logeaient, entre autres habitants, Force souris sans 'pieds, toutes rondeade graisse. L'oiseau les nourrissait parmi des tas de blé. Et de son bec avait leur troupeau mutilé (2). Cet oiseau raisonnait : il faut qu'on le confesse. En son temps, aux souris le compagnon chassa ; Les premières qu'il prit du logis échappées, Pour y remédier, le drôle estropia Tout ce qu'il prit ensuite ; et leurs jambes coupées Firent qu'il les mangeait à sa commodité,
Aujourd'hui l'une, et demain l'autre.
Tout manger à la foîs^ l'impossibilité S'y trouvait, joint aussi le soin de sa santé. Sa prévoyance allait aussi loin que la nôtre :
Elle allait jusqu'à leur porter
Vivres et grains pour subsister.
Puis, qu'un Cartésien (3) s'obstine A traiter ce hibou de montre et de machine I
(1) Celle des trois Parques qui donne la mort.
(2) Mutilé leur troupeau en leur coupant les jambes.
(3) Disciple de Descartes, célèbre philosophe qui protendait que les bctes ne sont que des machines.
L'ESPRIT DES BÊTES
^uel ressort lui pouvait donner Le conseil de tronquer un peuple mis en mue?
Si ce n'est pas là raisonner, La raison m'est chose inconnue.
Voyez que d'arguments il fit : ^
« Quand ce peuple est pris, il s'enfuît ; Donc, il faut le croquer aussitôt qu'on le happe. Tout ? il est impossible. Et puis, pour le besoin N'en dois-je pas garder ? Donc, il faut avoir soin
De le nourrir sans qu'il échappe.
Mais comment? Otons-lui les pieds. > — Or, trouvez-moi Chose par les humains à sa fin mieux conduite I
Et La Fontaine ajoute :
« Ceci n'est point une fable, et la chose, quoique merveilleuse et presque incroyable, est véritablement arrivée. J'ai peut-être porté trop loin la prévoyance de ce hibou, car je ne prétends pas établir dans les bêtes un progrès de raisonnement tel que celui-ci ; mais ces exagérations sont permises à la poésie, surtout dans la manière d'écrire dont je me sers. »
LA Î.X)KTAINH