CHAPITRE IV
Les animaux paraissaient à notre poète assez asservis et exploités par Thomme pour qull fallût au moins ne pas les mépriser au point de n'y voir que des corps sans âme. Mais parmi ces animaux, qui^ dans ses fables, représentent des hommes, ne l'oubliez pas, quels sont ceux pour qui Fauteur s'est montré particulièrement affectueux ou pitoyable? Ce sont les plus humbles, les plus dénués, les déshérités de la grande société animale. C'est pour eux, comme pour les opprimés de la société humaine, qu'il dit :
De tout temps Les petits ont pâti des sottises des grands^
et il nous montre les deux taureaux et la grenouille*
LES DKUX TAUREAUX BT UNE GRBNOXnLLB.
Deux tanreaiix combattaient à qui posséderait
Une génisse, avec l'empire.
Une grenouille en soupirait.
« Qu'avez-vons ? > se mit à lui dire
Quelqu'un du peuple coassant.
— « Eh I ne voyez-vous pas, dit-elle,
Que la fin de cette querelle Sera l'exil de l'un ; que l'autre, le chassant. Le fera renoncer aux campagnes fleuries ?
11 ne régnera plus sur l'herbe des prairies.
Viendra dans nos marais régner sur les roseaux ; Et, nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux, Tantôt l'une, et puis l'autre, il faudra qu'on pâtisse Du combat qu'a causé madatae la génisse. > " Cette crainte était de bon sens.
L'un des taureaux en leur demeure
S'alla cacher, à leurs dépens:
Il en écrasait vingt par heure.
Hélas I on voit que de tout temps Les petits ont pâti des sottises des grands.
Souvent La Fontaine aime à voir les bonnes qualités, l'esprit de dévoûment et de sacrifice, chez ceux qu'on regarde comme les plus vils. Il
montre Tescarbot, ce pauvre et humble insecte, en lutte avecTaigle; et c'est Tescarbot qui a le beau rôle, et qui est vainqueur, par sa patience, son énergie, son obstination au bien. Voyez quels bons sentiments a cet escarbot I II a fait cacher le lapin poursuivi par Talgle dans son trou, et s'adressant à Taigle, illuidit:
Princesse des oiseaux, il vous est fort facile D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux ; Mais ne me faites pas cet affront^ je vous prie ; Et puisque Jean lapin vous demande la vie, Donnez-la-lui, de grâce, ou l'ôtez à tous deux: C'est mon voisin, c'est mon compère.
L'aigle repousse dédaigneusement le suppliant, et enlève Jean lapin. Le pauvre escarbot ne prend point son parti de cette injustice; il poursuit Taigle, va casser ses œufs, trois années de suite, de plus en plus haut, jusque dans la robe de Jupiter, si bien que l'aigle, à la fin, demande grâce, reconnaît qu'elle a tort, et accepte un arrangement à conditions égales avec le pauvre insecte, obscur, mal logé, mais si bon et si courageux !
L'aigle donnait la chasse à maître Jean lapin, Qui droit à son terrier s'enfuyait au plus vite.
Le trou de Tescarbot se rencontre en chemin.
Je laisse à penser si ce gîte Etait sûr: mais où mieux ? Jean lapin s'y blottit ' L'aigle fondant sur lui, nonobstant cet asile,
L'escarbot intercède, et dit :
« Princesse des oiseaux, il vous est fort facile D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux ; Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie : Et puisque Jean lapin vous demande la vie, Donnez-laJui, de grâce, ou l'ôtez à tous deux :
C'est mon voisin^ c'est mon compère. »
L'oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot,
Choque de l'aile l'escarbot.
L'étourdit, l'oblige à se taire, Enlève Jean lapin. L'escarbot indigné Vole au nid de l'oiseau, fracasse, en son absence. Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance :
Pas un seul ne fut épargné.
L'aigle étant de retour, et voyant ce ménage. Remplit le ciel de cris ; et, pour comble de rage, Ne sait sur qui venger le tort qu'elle (1) a souffert. Elle gémit en vain : sa plainte au vent se perd. Il fallut pour cet an vivre en mère aflSigée. L'an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut. L'escarbot prend son temps, fait faire aux œufs le saut. La mort de Jean lapin derechef est vengée. Ce second deuil fut tel, que l'écho de ces bois
N'en dormit de plus de six mois.
(1) Aigle est masculin ; Fauteur emploie le féminin parce qu'il s'agit d'une mère.
Bêprodtiction de Fessard.
L'aigle enlève Jean lapîn malgré la prière de l'escarbot.
AMOUR' POUR 1%S PETITS ET LES FAIBLES. Si
L*oîseau, qui porte Qanymède (1), Du monarqae des dieux enfin implore l'aide, Dépose en son giron ses œufs, et croit qu'en paix Ils seront dans ce lieu ; que, pour ses intérêts^ Jupiter se verra contraint de les défendre :
Hardi qui les irait là prendre.
Aussi ne les y prit-on pas.
Leur ennemi changea de note.
Sur la robe du dieu fit tomber une crotte :
Le dieu la secouant jeta les œufs à bas.
Quand l'aigle sut l'inadvertance.
Elle menaça Jupiter D'abandonner sa cour, d'aller vivre au désort ;
De quitter toute dépendance :
Avec mainte autre extravagance.
Le pauvre Jupiter se tut.
Devant son tribunal l'escarbot comparut.
Fit sa plainte, et conta l'affaire.
On fit entendre à l'aigle^ enfin, qu'elle avait tort.
Partout on voit que La Fontaine plaint les malheureux de tout son cœur. Ce n'est pas beaucoup de les plaindre, me direz-vous peut-être. C'est quelque chose, et quelque chose de beaucoup plus rare qu'on ne pense. Trop facilement
(1) Prince troyen, enlevé par l'aigle, transporté dans l'Olympe et devenu Téchanson des dieux.
8î LA rONTAÎHB.
on 8'habitue à dire : « Ils sont misérables, je n'y peux rien ; c'est la loi de nature ; n'y pensons plus. » Et Ton n'y pense plus en effet, et le jour où Ton pourrait peut-être leur venir en aide par quelque endroit^ on est occupé ailleurs : on s'est tellement habitué à né pas y penser ! 11 faut y songer sans cesse au contraire, habituer son âme à la pitié, même impuissante, pour le jour où elle pourra devenir efficace. Plaindre les malheureux c'est commencer à leur être utile, c'est déjà leur être agréable. Ils aiment à se dire au moins que quelqu'un songe à eux, et rien qu'à penser à cela, ils se sentent moins seuls sur la terre.
La Fontaine s'est occupé d'eux presque constamment ; il a été leur poète, dans un temps où les poètes na chantaient que les rois et les dieux. Voyez ce pauvre homme qui a perdu ce qui le fait vivre. Comme La Fontaine en parie avec une compassion simple, avec une douleur franche et vraie :
LE BUOHEBON ET MEROUBB (1).
Un bûcheron perdit son gagne-pain, C'est sa cognée : et la cherchant en vain, Ce fut pitié là-dessus de l'entendre.
Il n'avait pas des outils à revendre:
(i) Mercure était le messager des dieux.
Sur celçii-cî roulait tout son avoir.
Ne sachant donc où mettre son espoir,
Sa face était de pleurs toute baignée :
« ma cognée ! 6 ma pauvre cognée I
S'écriait-il : Jupiter, rends-la-moi ;
Je tiendrai Têtre (1) encore un coup de toi. d
Et combien Là Fontaine aime à peindre les honnêtes gens! Ce bûcheron, on le soumet à une épreuve. On lui apporte une cognée d'or pour savoir si, pauvre comme il est, il est sensible à l'appât des richesses.il la refuse, et aussi une autre en argent. Ce n'est que quand on lui en offre une de bois qu il s'écrie tout content : « Voilà la mienne ! » On les lui donne toutes les trois.
Sa plainte fut de l'Olympe entendue.
Mercure vient. <r Elle n'est pas perdue, Lui dit ce dieu ; la connaîtras-tu bien?
Je croîs l'avoir près d'ici rencontrée. y> Lors une d'or à l'homme étant montrée.
Il répondit : € Je n'y demande rien, d Un€t d'argent succède à la première ; .
Il la refuse. Enfin une de bois :
€ Voilà, dit-il, la mienne cette fois ; Je suis content si j'ai cette dernière.
— Tu les auras, dit le dieu, toutes trois :
Ta bonne foi sera récompensée. »
(1) Uêtre, rexistence.
Le bon poète ! comme on sent qu'il aurait voulu rendre riches les honnêtes gens malheureux, et donner des cognées d'or à tout le monde!
Mais quoi! La nature est ainsi faite que les forts y régnent en maîtres, que les gros y prennent la nourriture des petits et les mangent souvent eux-mêmes. Cette pensée préoccupe incessamment Tesprit de notre fabuliste. Il y revient toujours, et quand il l'exprime, c'est toujours avec un ton d'amertume qui est bien sensible et frappant chez un homme si gai de son naturel, et qui semblait si insouciant. Ecoutez comme il nous montre le pauvre agneau victime du loup, qui personnifie cette détestable raison du plus fort.
LE LOUP BT l'agneau.
La raison du plus fort est toujours la meilleure (1): Nous Talions montrer tout à l'heure.
Un agneau se désaltérait Dans le courant d'une onde pure.
Un loup survient, à jeun, qui cherchait aventure, Et que la faim en ces lieux attirait.
<r Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? Dit cet animal plein de rage.
Tu seras châtié de ta témérité.
— Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté
(1) Ce qui signifie que trop souvent la force l'emporte sur la raison et qu'elle prime le droit.
Ne se mette pas en colère ; Mais platôt qu'elle considère Que je me vas désaltérant Dans le courant, Plus de vingt pas au-dessous d'elle ; Et que par conséquent, en aucune façon, Je ne puis troubler sa boisson.
— Tu la troubles I reprit cette bête cruelle ; Et je sais que de moi tu médis Tan passé.
— Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?
Beprit l'agneau ; je tette encor ma mère.
— Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
— Je n'en ai point, — C'est donc quelqu'un des Car vous ne m'épargnez guère , [tiens ; Vous, vos bergers et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge. i> Là-dessus, au fond des forêts Le loup l'emporte, et puis.le mange, ^ Sans autre forme de procès.
Plus loin, c'est une image vive et forte qui dépeint cette inégalité attristante des conditions de tous les êtres d'ici-bas :
Jupin (1) pou r chaque état mit deux tables au monde : L'adroit, le vigilant, Qt le fort, sont assis
{\) Jupirif c'est-à-dire Jupitcfé
A la première ; et les petits Mangent leur reste à la seconde.
C'est à propos de l'araignée victime deThirondelle que La Fontaine parle ainsi :
l'abaign]£e et l'hibondelle.
«0 Jupiter I qui sus de ton cerveau, Par un secret d'accouchement nouveau (1), Tirer Fallas, jadis mon ennemie, Entends ma plainte une fois en ta vie !
Progné (2) me vient enlever les morceaux ; Caracolant, frisant l'air et les eaux, Elle me prend mes mouches à ma porte.
Miennes je puis les dire ; et mon réseaa En serait plein sans ce maudit oiseau :
Je Vai tissu de matière assez forte, i»
Ainsi, d'un discours insolent,
Se plaignait l'araignée, autrefois tapissière, Et qui, lors étant filandière,
Prétendait enlacer tout insecte volant.
La sœur de Philomèle, attentive à sa proie,
Malgré le bestion (3) happait mouches dans l'air,
(1) Vulcain, d'un coup de hache, fit sortir du cerveau de Jupiter la déesse Pallas ou la Sagesse^ tout armée.
(2) L'hirondelle, qui, dans la mythologie, provenait de Prognée, sœur de Philomèle.
(3) Mot hors d'usage, remplacé par bestiole, petit animal, petite béte.
Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie, Que ses enfants gloutons, d'un bec toujours ouvert, D'un ton demi-formé, bégayante couvée, Demandaient par des cris* encor malentendus.
La pauvre aragne (1), n'ayant plus Que la tête et les pieds, artisans superflus,
Se vît elle-même enlevée :
L'hirondelle, en passant, emporta toile, et tout,
Et l'animal pendant (2) au bout.
L*araignée n'arien d'aimable, et même répugne. La Fontaine se prend de pitié pour elle parce qu'elle est faible et chétive , et peut-être précisément parce qu'elle n'est pas aimée. Il pense et sent à ce propos comme notre grand poète moderne, Victor Hugo, qui a écrit ;
J'aime l'araignée et j'aime l'ortie,
Parce qu'on les hait ; Et que rien n'exauce et que tout châtie
Leur- morne souhait.
Une autre fois, ce n'est pas un animal déplaisant, c'est un animal ridicule, que La Fontaine
(1) Vieux mot, pour araignée*
(2) Qui pendait.
nous montre victime de l'injustice, sur qui il appelle la pitié, et au profit de qui il provoque une généreuse indignation du lecteur. C'est l'âne, le pauvre âne, image du peuple, du peuple des campagnes surtout, toujours bafoué et battu au temps de La Fontaine, 'et pour lequel il montre toujours un faible de cœur.
Les animaux sont dévorés par la peste. Ils s'assemblent et délibèrent. Ils pensent que le ciel est irrité contre eux , et que le sacrifice du plus coupable pourra apaiser sa colère, et obtenir la guérison de tous. Mais qui sacrifier ? Le lion a commis des forfaits épouvantables^ mais il est le Uon^ et l'on s'accorde à trouver qu'il est innocent ; car il ne ferait pas bon peut-être d'estimer qu'il est coupable. Souvenez-vous que la raison du plus fort n'est que trop souvent la meilleure. Il en est de même de tous ceux qui ont becs et ongles pour prouver au besoin leur innocence :
2^ou8 les gens querelleurs, jusgu^aua simples mâtins, Au dire de chacun, étaient de petits saints.
« L'âne vint à son tour. » — Ali 1 le pauvre âne ! Il n'a rien fait, ou si peu que rien ; mais comme on va le trouver criminel ! On n'y manque pas en eflfet. Pour une touffe d'herbe qu'il a tondue quelque part, tout le monde crie haro sur
lui et le condamne. Voilà la justice des botes et des hommes, et l'on sent bien, à la façon dont La Fontaine en parle, à quel point cette persécution du faible l'indigne et le révolte.