‹ La FontaineChapitre 28 sur 69 · LES ANIMAUX MALADES DB LA PESTE · texte numérisé non relu

LES ANIMAUX MALADES DB LA PESTE

Un mal qm répand la terreur,

Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom). Capable d'enrichir en un jour TAchéron (!)•

Faisait aux animaux la guerre. Ils ne mouraient pas tous ; mais tous étaient frappés :

On n'en voyait point d'occupés ' A chercher le soutien d'une mourante vie ;

Nul mets n'excitait leur envie ;

Ni loups ni renards n'épiaient

La douce et l'innocente proie :

Les tourterelles se fuyaient ;

Plus d'amour, partant plus de joie.

Le lion tint conseil, et dit: a Mes chers amis,

Je crois que le ciel a permis

Pour nos péchés cette infortune.

Que le plus coupable de nous Se sacrifie aux traits du céleste coarroux ; Peut-être il obtiendra la guérison commune.

(4) Achéron, un fleuve des enfers.

L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents

On fait de pareils dévoûments.

Ne nous flattons doric point ; voyons sans indulgence

L'ëtat de notre conscience.

Pour moi^ satisfaisant mes appétits gloutons.

J'ai dévoré force moutons.

Que m'avaient-ils fait ? nulle offense ; Même il m'est arrivé quelquefois de manger

Le berger.

Je me dévoûrai donc, s'il le faut ; mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi ; Car on doit souhaiter, selon toute justice,

Que le plus coupable périsse.

— Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi ; Vos scrupules font voir trop de délicatesse.

Eh bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes^ seigneur,

En les croquant, beaucoup d'honneur ;

Et quant au berger, Jon peut dire

Qu'il était digne de tous maux, Etant de ces gens-là qui sur les animaux

Se font un chimérique empire (1). 5> Ainsi dit le renard ; et flatteurs d'applaudir.

On n*osa trop approfondir Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances.

Les moins pardonnables offenses :

Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins, Au dire de chacun, étaient de petits saints.

(1) S'imaginent faussemeut qu'ils commandent aux animaux. ^

L'âne vint à son ionr, et dit : c J'ai souvenance Qu'en un pré de moines passant,

La faim^ l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense, Quelque diable aussi me poussant, .

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue ;

Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.

A ces mots, on cria haro (1) sûr le baudet.

Un loup, quelque peu clerc (2), prouva par sa harangue

Qu'il fallait dévouer (3) ce maudit animal,

Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.

Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l'herbe d' autrui I quel crime abominable I Rien que la mort n'était capable

D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant et misérable.

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noiri

Cette indignation, La Fontaine ne se contente pas de la faire sentir, il Texprime quelquefois formellement et avec une vigoureuse éloquence. Il y

(i) Haro, € terme de l'ancienne pratique judiciaire dont on se servait pour faire arrêt sur quelqu'un ou sur quelque chose, et pour procéder sur-le-champ devant le juge. i (Littré.)

(2) Quelque peu savant.

(3) Dévouer, c'est-à-dire immoler aux dieux comme victime expiatoire.

a toute une grande fable, qui est une espèce do poème, où l'auteur fait passer devant rhomme, les unes après les autres, toutes les victimes de sa tyrannîefde son égoïsme; elle a pour titre t homme et la couleuvre. .

Un homme a trouvé une couleuvre sur sa route et s'apprête à la tuer. Elle la bien mérité : un serpent! c'est un si méchant animal! — Eh!

c'est l'homme qui est le plus méchant des animaux, et le plus ingrat, répond la couleuvre. Demande au premier venu. — Demandons, dit Ihomme; et ils interrogent successivement une vache , un bœuf^ et même un arbre. La vache se prononce contre l'homme; elle lui a donné son lait, ses enfants; elle a rétabli sa santé altérée; elle est vieille maintenant, et il la laisse en un coin sans soins, sans herbe. Un serpent eût été moins ingrat ! — Le bœuf parle de même : qui travaillait plus que lui pour l'homme? Que lui en revenait-il ? Force coups, peu de gré, et à la fin une mort cruelle. — L'arbre est innocent, lui aussi, et bienfaisant. L'ombre, les fruits, la chaleur du foyer, tout vient de lui, et dès qu'il vieillit, on l'abat. — Tel est le cri d'accusation des êtres inférieurs contre le roi des créatures. Ne sentezvous pas dans tout cela un grand besoin de justice et une grande sensibilité de cœur pour ceux qui souflfrent ?

L nOHHE ET LA OOULSUVBB.

Un homme vît une conleuvre :

<r Ah 1 méchante, dît-il, je m'en vais faire une œuvre

Agréable à tout Tunivera. '»

A ces mots l'animal pervers

(C'est le serpent que je veux dire, Et non l'homme : on pourrait aisément s'y tromper), A ces mots le serpent, se laissant attraper, Est pris, mis en un sac ; et, ce qui fut le pire, On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.

Afin de le payer toutefois de raison,

L'autre lui fit cette harangue :

« Symbole des ingrats, être bon aux méchants C'est être sot ^ meurs donc : ta colère et tes dents Ne me nuiront jamais. J> Le serpent, en sa langue, Reprit du mieux qu'il put : « S'il fallait condamner

Tous les ingrats qui sont au monde,

A qui pourrait-on pardonner ? Toi-même tu te fais ton procès : je me fonde Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi. Mes jours sont en tes mains, tranche-les ; ta justice. C'est ton utilité^ ton plaisir, ton caprice :

Selon ces lois, condamne-moi ;

Mais trouve bon qu'avec franchise

En mourant au moins je te dise

Que le symbole des ingrats Ce n'est point le serpent, c'est l'homme. > Ces paroles Firent arrêter l'autre ; il recula d'un pas.

Enfin il repartît : « Tes raisons sont frivoles.

Je pourrais décider, car ce droit m'appartient ;

Mais rapportons-nous-en (1). — Soit fait, ]& dit le rept île

Une vache était là : Ton l'appelle ; elle vient :

Le cas est proposé. « C'était chose facile : ^

Fallait-il pour cela, dit-elle, m'appeler ?

La couleuvre a raison : pourquoi dissimuler ?

Je nourris celui-ci depuis longues années ;

U n'a sans mes bienfaits passé nulles journées ;

Tout n'est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants

Le font à la maison revenir les mains pleines :

Même j'ai rétabli sa santé, que les ans

Avaient altérée ; et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin Sans herbe : s'il voulait encor me laisser paître ! Mais je suis attachée : et, si j'eusse eu pour maître Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin L'ingratitude ? Adieu : j'ai dit ce que je pense. » L*homme, tout étonné d'une telle sentence, Dit au serpent : « Faut-il croire ce qu'elle dit ? C'est une radoteuse ; elle a perdu l'esprit.

Croyons ce bœuf. — Croyons (2),» dit la rampante bête. Ainsi dit, ainsi fait. Le bœuf vint à pas lents. Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête.

Il dit d que du labeur des ans (3)

(1) A quelqu'un que nous prendrons pour juge.

(2) Croyons ce qu'il nous dirai

(3) C'est-à-dire: des différents travaux qu'exige chaque année la culture.

SON AMOUR POUR LES PETITS ET LES FAIBLES. 9o

Pour nous seuls il portait les soins les plus posants, Parcourant sans cesser ce long cercle de peines Qui, revenant sursoie ramenait dans nos plaines Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux ;

Que cette suite de travaux, Pour récompense, avait de tous tant que nous sommes. Force coups, peu de gré (1) : puis, quand il était vieux, On croyait l'honorer chaque fois que les hommes Achetaient de son sang Tindulgence des dieux (2). ». Ainsi parla le bœuf. L'homme dit s <c Faisons taire

Cet ennuyeux déclamateur ; Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,

Au lieu d'arbitre, accusateur.

Je le récuse aussi. » L'arbre étant pris pour juge, Ce fut bien pis encore. « Il servait de refuge Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents : Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs : L'ombrage n^était pas le seul bien qu'il sût faire ; n courbait sous les fruits. Cependant pour salaire Un rustre l'abattait : c'était là son loyer (3) ; Quoique, pendant tout Tan, libéral il nous donne Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne ; L'ombre, Tété ; l'hiver, les plaisirs du foyer. Que ne l'émondait-on, sans prendre la cognée ? De son tempérament, il eût encor vécu. »

L'homme, trouvant mauvais que l'on l'eût convaincu, Voulut à toute force avoir cause gagnée.

(1) Peu de reconnaissance.

(2) C'est-à-dire : l'offraient en saorifioei

(3) Sa récompense.

96 LA VONTAIMK.

« Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là! > Da sac et du serpent aussitôt il donna

Contre les murs, tant qu'il tua la bête.

n en est de même, avec plus de netteté encore, parce que ce sont des hommes que La Fontaine met en scène, dans lo Paysan du Danube.

Un paysan des bords du Danube vient se plain dre au gouvernement de Rome de la tyrannie que les agents de ce gouvernement font peser sur ses compatriotes. Il n'y a rien de plus fort, de plus sage et de plus attendrissant que les paroles de ce pauvre homme, espèce* de sauvage, qui attend la mort pour prix de sa franchise, et qui la demande, mais qui veut dire ce qu'il a sur le cœur et faire entendre une fois au moins aux grands de ce monde la clameur d'angoisse des malheureux.

Ecoutez cette belle fable, une des plus éloquentes que la Fontaine ait composées.

tB PAYSAN DU DANUBE.

Il ne faut point juger des gens sur l'apparence. Le conseil en est bon ; mais il n'est pas nouveau. Jadis l'erreur du souriceau (1)

(1) Voir plus loin, page 120.

SON AMOUR l>OUR LÉS PETITS ET LES fAIBLES. 91

Me servit à prouver le discours que j'avance :

J'ai, pour le fonder à présent, Le bon Socrate, Esope, et certain paysan 9es rives du Danube, homme dunt Marc-Aurèle (1)

Nous fait un portrait fort fidèle.

On connaît les premiers ; quant à Tautre, voici

Le personnage en raccourci :

Son menton nourrissait une barbe touffue ;

Toute sa personne velue Représentait un ours, mais un ours mal léché ; Sous un sourcil épais il avait l'œil caché, Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,

Portait sayon (2) de poil de chèvre,

Et ceinture de joncs marins.

Cet homme ainsi bâti fut député des villes Que lave le Danube. Il n'était point d'asiles

Où l'avarice des Bomains Ne pénétrât alors, et ne portât les mains.

Le député vint donc, et fit cette harangue t € Bomains, et vous Sénat assis pour m'écouter, Je supplie avant tout les dieux de m'assister. Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue, Que je ne dise rien qui doive être repris I Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits

Que tout mal et toute injustice :

(1) Socrate, philosophe grec; Esope, fabuliste grec; MarC'Aurèle, empereur romain, dit le Philosophe, Un auteur espagnol, de Gueuara, a rapporté ce récit dont La Fontaine s'est inspiré.

(2) Sayon, espèce de casaque ouverte, portée autrefois par les gens de guerre et par les paysans.

LA FONTAINB. 6

Faate d*y recourir, on viole leurs lois.

Témoin nous que punit la romaine avarice :

Rome est, par nos forfaits, plus que par s^s exploits,

L'instrument de notre supplice.

Craignez, Romains, craignez que le ciel quelque jour Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ; Et mettant en nos mains, par un juste retour, Les armes dont se sert sa vengeance sévère,

Il ne vous fasse, en sa colère,

Nos esclaves à votre tour.

Et pourquoi sommes^nous les vôtres ? Qu'on me die En quoi vous valez mieux que cent peuples divers. Quel droit' vous a rendus maîtres de l'univers ? Pourquoi venir troubler une innocente vie ?

Nous cultivions en paix d'heureux champs, et nos mains Etaient propres aux arts, ainsi qu'au labourage.

Qu'avez-vous appris aux Germains ?

Ils ont l'adresse et le courage :

S'ils avaient eu l'avidité.

Comme vous, et la violence, Peut-être en votre place ils auraient la puissance, Et sauraient en user sans inhumanité. Celle que vos préteurs (1) ont sur nous exercée

N'entre qu'à peine en la pensée.

La majesté de vos autels

Elle-même en est offensée ;

Car sachez que les immortels Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples,

(1) Magistrats romains chargés d'administrer les provinces conquises par Rome.

Ûs n'ont devant les yeux que des objets d'horreur,

De mépris d'eux et de leurs temples^ D'avarice qui va jusques à la fureur.

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :

La terre et le travail de l'homme Font pour les assouvir des efforts superflus.

Retirez-les : on ne veut plus

Cultiver pour eux les campagnes.

Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;

Nous laissons nos chères compagnes ; Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux, Découragés de mettre au jour des malheureux, Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.

Quant à nos enfants déjà nés, Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés : Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime. Retirez-les ; ils ne nous apprendront

Que la mollesse et que le vice ;

Les Germains comme eux deviendront

Gens de rapine et d'avarice.

C'est tout ce que j'ai vu dans Rome à mon abord.

N'a-t-on point de présent à faire^ Point de pourpre à donner? c'est en vain qu'on espère Quelque refuge aux lois ; encor leur ministère A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort,

Doit commencer à vous déplaire.

Je finis. Punissez de mort

Une plainte un peu trop sincère. »

A ces mots, il se couche ; et chacun étonné Admire, le grand cœur, le bon sens, l'éloquence

Du saavage ainsi prosterné.

On le créa patrîce (1) ; et ce fut la vengeance Qu'on crut qu'un tel discours méritait. On choisit

D'autres préteurs ; et par écrit Le sénat demanda ce qu'avait dit cet homme^ Pour servir de modèle aux parleurs à venir.

On ne sut pas longtemps k Borne

Cette éloquence entretenir (2).

Quelle mâle et généreuse plainte ! Quelle protestation indignée du vaincu contre le vainqueur qui ne sait pas justifier au moins sa victoire par la supériorité de son caractère et le désintéressement dans sa conduite ! Tout peuple vainqueur qui n'a conquis que par cupidité et ne retient sa conquête que par avarice, qui « n'apprend rien » aux opprimés que la grossièreté et la violence, mérite qu'on lui applique cette belle et puissante apostrophe ; tout peuple vaincu doit la méditer pour se rendre, par sa conduite, digne de la dire, et c'est l'honneur de La Fontaine de l'avoir écrite.

(1) C'est-à-dire : on le fit noble.

(2) Entretenir cette éloquence.

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