CHAPITRE V
Il est bien de plaindre les malheureux, de les aimer, et de leur réserver avec complaisance le beau rôle dans les œuvres d'art que Ton donne au monde. Il est mieux encore de les instruire, de leur montrer leurs travers et les moyens de les corriger. Si on les plaignait sans les instruire, on serait soupçonné de les flatter. Il faut agir avec les faibles et les petits de ce monde comme avec les enfants, les caresser pour leur faire voir qu'on les aime, mais parce qu'on les aime, les instruire, les avertir, leur signaler leurs défauts , et les suites inévitables de ces défauts s'ils s'y abandonnent.
Il ne s'agit pas ici d'une morale générale, d'un ensemble de préceptes et de maximes à l'usage de tous les hommes ; mais d'une morale particulière aux petits, accommodée à leurs besoins, à leurs peuchants, et même à leurs ridicules, pour les en corriger, et c'est cette morale que La Fontaine a
lOS LA FONTAINE.
exposée. Il a fait comme un père de famille qui voit les défauts de ses enfants, et pour chacune de leurs mauvaises inclinations trouve un 'conseil accompagné d'un exemple pour le rendre clair. Il a vu, en père éclairé, les sottises, les folies et même les vices de ces faibles qu'il aime tant, et il leur indique de tout son pouvoir les malheurs où ils se laisseraient entraîner par leurs fautes. C'est cet enseignement moral à l'usage des petits que nous allons retracer à grandes lignes en feuilletant notre La Fontaine.
ÉTOURDERIB ET IMPRÉVOYANCE
Le moindre défaut des petits, c'est d'être étourdis et imprévoyants. — Ceux pour qui le sort n'a rien fait à l'avance, et qui n'ont pas leur demeure et leur vie préparées ici-bas, sont ceux précisément qui souvent ne savent ni préparer ni prévoir euxmêmes, mais vont de Favant, au gré de leur fantaisie et de leurs caprices. Tel ce pauvre baudet qui faillit périr, avec son ânier, aussi sot que lui, pour n'avoir pas prévu que les éponges chargées d'eau deviennent très lourdes. Il allait d'un pas relevé, faisant sauter sur son dos les éponges sèches. Une rivière se trouva qu'il fallait traverser. Il se jeta en pleine eau, à l'étourdie, son maître en
LA MORALE DE LA FONTAINE. iOS
croupe...; âne, éponge et conducteur burent à Tenvi, et peu s'en fallut que tous trois n'y restassent.
l'anb charqjS d'^pongbs et l*anb chargjS db sbl.
Un ânîer, son sceptre (1) à la main, ' > Menait, en empereur romain,
Deux coursiers à longues oreilles.
L*un, d'épongés chargé, marchait comme un courrier ;
Et l'autre se faisant prier^
Portait, comme on dit, les bouteilles (2) :
Sa charge était de sel; Nos gaillards pèlerins,
Par monts, par vaux et par chemins, Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent,
Et fort empêchés se trouvèrent.
L'ânîer, qui tous les jours traversait ce gué-là,
Sur l'âne à l'éponge monta,
Chassant devant lui l'autre bête.
Qui, voulant en faire à sa tête,
Dans un. trou se précipita,
Revint sur l'eau, puis échappa :
Car, au bout de quelques nagées,
Tout son sel se fondit si bien
Que le baudet ne sentit rien
Sur ses épaules soulagées.
(<) Sceptre, bâton qui est le signe du pouvoir.
(I) Marchait lentement pour ne pas casser les bouteilles.
m LA FONTAINE.
Camarade épongîer prit exemple sur lui, Comme un mouton qui va dessus la foi d' autrui, Voilà mon âne à Tean ; jusqu'au col il se plonge.
Lui, le conducteur et Téponge.
Tous trois burent d'autant : Tânier et le grisou
Firent à l'éponge raison (1).
Celle-ci devint si pesante,
Et de tant d'eau s'emplit d'abord, Que l'âne succombant ne put gagner le bord.
L'ânier l'embrassait, dans l'attente
D'une prompte et certaine mort, ^
Quelqu'un vint au secours : qui ce fut, il n'importe ; C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point
Agir chacun de même sorte.
J'en voulais venir à ce point.
Telle aussi cette tortue ca àla tête légèt^e^ qui, lasse de son trou, voulut voir du pays, » et qui, serrant dans sa gueule un bâton soutenu par deux canards, s'enleva dans les airs, au grand étonnement de tout le voisinage. Sur son passage oii crie : « Miracle ! venez voir passer dans les nuages la reine des tortues. »
La reine 1 vraiment ouï, je la suis en effet,
(1) Firent raison, tinrent tête.
répond la pauvre sotte, et vous pensez bien que, disant cela, elle lâcha son bâton et vint s'écraser sur la terre.
LA TOBTUB ET LES DEUX CAKABDS.
Une tortue était, à la tête légère^ Qui, laspe de son trou, voulut voir le pays.
Volontiers on fait cas d'une terre étrangère ; Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
Deux canards, à qui la commère
Communiqua ce beau dessein, Lui dirent qu'ils avaient de quoi la satisfaire.
« Voyez-vous ce large chemin ?
Nous vous voitùrerons, par lair, en Amérique :
Vous verrez mainte république, Maint royaume, maint peuple; et vous profiterez Des différentes mœurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant. i> On ne s'attendait guère
De voir Ulysse en cette affaire (1).
La tortue écouta la proposition.
Marché fait, les oiseaux forgent une machine
Pour transporter la pèlerine.
Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton. <( Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise. i> Puis chaque canard prend ce bâton par un bout,
(1) Ulysse^ Grec célèbre par ses aventures et ses voyages, qu'Homère a racontés dans un beau poème, intitulé : rOdyssëe. Voir dans cette collection Homère^ par A. Couat.
La tortue enleyée, on s'étonne partout
De voir aller en cette guise
L'animal lent et sa maison, Justement au milieu de l'un et l'autre oison. « Miracle I criait-on : venez voir dans les nues
Passer la reine des tortues.
— La reine 1 vraiment oui": je la suis en effet ; Ne vous en moquez point.» Elle eût beaucoup mieux fait . De passer son chemin sans dire aucune chose ; Car, lâchant le bâton en desserrant les dents, Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants. Son indiscrétion de sa perte fut cause.
Imprudence, babil, et sotte vanité, Et vaine curiosité.
Ont ensemble étroit parentage :
Ce sont enfants tous d'un lignage (1).
Bien étourdi encore ce pauvre bouc, conduit au fond d'un puits par maître renard, qui se sert de lui pour en sortir, et l'y laisse ensuite se morfondre.
LE RENABD ET LE BOUO.
Capitaine renard allait de compagnie
Avec son ami bouc des plus haut encornés (2):
(1) Lignage, ensemble des personnes qui appartiennent à la même lignée, à la même descendance.
(2) Encorné, qui porte des cornes.
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Repi'oduction de Fessard.
Le renard sort da paits, laisse son compagaon, Et vous lui fait un beau sermon Pour Texborter à patience.
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elui-cî ne voyait pas pins loin que son nez ; L'antre était passé maître en fait de tromperie. La soif les obligea de descendre en nn puits:
Là, chacun d'eux se désaltère.
Après qu'abondamment tous deux en eurent pris, Le renard dit au bouc : c Que ferons «nous, compère? Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici. Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi ; Mets-les contre le mur : le long de ton échine
Je grimperai premièrement ;
Puis sur tes cornes m'élevant,
A l'aide de cette machine,
De ce lieu-ci je sortirai,
Après quoi je t'en tirerai.
— Par ma barbe I dit l'autre, il est bon ; et je loue
Les gens bien sensés comme toi.
Je n'aurais jamais, quant à moi,
Trouvé ce secret^ je l'avoue. ^ Le renard sort du puits, laisse son compagnon,
Et vous lui fait un beau sermon
Pour l'exhorter à patience, ic Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence Autant de jugement que de barbe au menton,
Tu n'aurais pas^ à la légère.
Descendu dans ce puits. Or, adieu ; j'en suis hors : Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts ;
Car pour moi j'ai certaine affaire Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin. »
En toute chose il faut considérer la £n.
Et la laitière ! Elle n'est pas seulement étourdie, celle-là. Elle est ambitieuse et se perd en beaux projets. Elle nous montre que rien ne s'accorde mieux que les vastes desseins et la parfaite sottise r elativement à nos intérêts présents, et que trop rôver d'un lointain avenir est tout le contraire de la vraie prévoyance.