‹ La FontaineChapitre 30 sur 69 · LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT · texte numérisé non relu

LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT

Perrette, sur sa tête ayant un pok au lait

Bien posé siir nn coussinet, Prétendait arriver sans encombre à la ville.

Légère et court vêtue, elle allait à grands pas, Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,

Cotillon simple et souliers plats.

Notre laitière ainsi troussée

Comptait déjà dans sa pensée Tout le prix de son lait ; en employait l'argent ; Achetait un cent d'œufs ; faisait triple couvée : La chose allait à bien par son soin diligent.

€ 11 m'est, disait-elle, facile D'élever des poulets autour de ma maison ;

Le renard sera bien habile S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon. Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ;

LA MORALE DE LA FONTAINE. lli

I II était, quand je l'eus, tle grosseur raisonnable y J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon. ^ ^ Et qui m'empêchera de mettre en notre étable, " i Vu le prix dont il est, une vache et son veau.

Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? :p ^^ J Perrette là-dessus saute aussi, transportée : ^ \ Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée. ^' ;- La dame de ces biens, quittant d'un œil marri (1) ■ ' Sa fortune ainsi répandue^

(Va s'excuser à son mari, En grand danger d'être battue, f Le récit en farce en fut fait ;

I On l'appela le Pot au Lait.

Cette impatience de jouir, qui néglige les intérêts présents, et veut presser le cours du temps, nous la voyons encore bien finement raillée et bien justement punie dans la petite fable qui est devenue un proverbe : La Poule aux œufs d'or.

LA POULE AUX ŒUFS d'oB.

L'avarice perd tout en voulant tout gagner.

Je neveux, pour le témoigner, Que celui dont la poule^ à ce que dit la fable,

(4) Attristé.

il) LÀ FONTAINE.

Pondait tous les jours un œuf d'or.

Il crut que dans son corps elle avait un trésor : Il la tua, l'ouvrit, et la trouva semblable A celles dont les œufs ne lui rapportaient rien, S'étant lui-même ôté le plus beau de son bien.

Belle leçon pour les gens chichesl Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus, Qui du soir au matin sont pauvres devenus,

Pour vouloir trop tôt être riches 1

Vous entendez bien, n'est-ce pas, ce que c'est que cette poule? Il n'a jamais existé de poule semblable; mais de pareil mécompte, il y en a tous les jours. La poule aux œufs d'or c'est votre vigne qui produit un bon vin, mais que vous fumez trop pour lui en faire produire davantage. Là quantité vient, mais la qualité disparaît ; la réputation.de votre vin est perdue; on ne vous en achète plus. La poule aux œufs d'or est morte. - — C'est encore votre maison de commerce qui est avantageusement connue parce que votre père était un négociant loyal. Sous son nom vénéré, vous faites passer des marchandises inférieures. Peu à peu ce nom, sur la foi duquel on achetait, perd son crédit. Quand même vous en reviendriez à vendre aussi bon que votre père, le nom n'a plus son autorité d'autrefois : vous avez tué la Poule aux œufs d'or*

LÀ morale: DE LA FONTAINE.

Et remarquez que ce n'est pas toujours Tétourderie qui fait Timprévoyance. Celle-ci s'allie très bien avec des dehors graves, une mine sérieuse, un ton doctoral. C'est qu'on est imprévoyant assez souvent par confiance en soi, dédain des petites occasions de gain légitime, parce que nous croyons que le ciel veille sur nous, et nous réserve les plus hautes fortunes. En attendant, on méprise les ressources ordinaires, et Ton meurt de faim très gravement, comme le héron^ l'important personnage!

LE H]£b0N.

Un jonr, sur ses longs pieds, allait je ne sais où Le héron, au long bec emmanché d'un long cou :

H côtoyait une rivière.

L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours ; Ma commère la carpe y faisait mille tours

Avec le brochet son compère.

Le héron en eût fait aisément son profit :

Tous approchaient du bord ; l'oiseau n'avait qu'à prendre.

Mais il crut mieux faire d'attendre

Qu'il eût un peu plus d'appétit :

H vivait de régime, et mangeait à ses heures. Après quelques moments, l'appétit vint : l'oiseau,

S'approchant du bord, vit sur l'eau

Des tanches qaî sortaient dn fond de ces demenresi. Le mets ne lui plnt pas ; il s'attendait à mieux,

-Et montrait nn goût dédaigneux,

Comme le rat du bon Horace (1).

€ Moi^ des tanches? dit-il ; moi, héron, que je fasse Une si pauvre chère? Et pour qui me prend-on ? 3> La tanche rebutée, il trouva du goujon.

« Du goujon ! c'est bien là le dîner d'un héron 1 J'ouvrirais pour si peu le beci aux dieux ne plaise ! Il l'ouvrit pour bien moins : tout alla de façon

Qu'il no vit plus aucun poisson.

La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise

De rencontrer un limaçon.

Ne soyons pas si difficiles :

Les plus accommodants, ce sont les. plus habiles ; On hasarde de perdre en voulant trop gagner.

Gardez-vous de rien dédaigner.

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