‹ La FontaineChapitre 31 sur 69 · VIGILANCE · texte numérisé non relu

VIGILANCE

Ce qu'il faut, c'est avoir Toeil au guet, roreille fine, profiter du moment, cueillir un jour de bonne fortune, ou seulement de répit, comme un bon fruit qui pend à la branche, n'abandonner la res-

(i) Allusion à la fable du Rat de ville et du rat des champs.

source que ron a trouvée que la veille du jour où elle doit manquer; mais savoir la laisser alors, juste au moment, sans obstination et sans paresse ; faire comme l'alouette, que je vous présente.

L^ALOXraTTB BT SES PETITS^ AVEC LE MAITRE d'uN CHAMP.

Ne t'attends qu'à toîseul (1) ;c'estun'commun proverbe. Voici oomme Ésope le mit En crédit :

Les alouettes font leur nid

Dans les blés, quand ils sont en herbe,

O'est-à-dire environ le temps Que tout aime et que tout pullule dans le monde,

> Monstres marins aa fond de l'onde^ Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.

Une pourtant de ces dernières Avait laissé passer la moitié d'un printemps Sans goûter le plaisir des amonrs printanières. A toute force enfin elle se résolut D'imiter la nature, et d'être mère encore.

Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore A la hâte : le tout alla du mieux qu'il pnt.

Les blé3 d'alentour mûrs avant que la nitée (2)

(i) S* attendre à soi, ne compter que sur soi. (2) La nichée.

Se trouvât assez forte encor

Pour voler et prendre Tessor, De mille soins divers l'alouette agitée S'en va chercher pâture, avertit ses enfants D'être toujours au guet et faire sentinelle.

« Si le possesseur de ces champs Vient avecque son fils, comme il viendra, dit-elle, Ecoutez bien : selon ce qu'il dira, Chacun de nous décampera. »

Sitôt que l'alouette eut quitté sa famille, Le possesseur du champ vient avecque son fils. € Ces blés sont mûrs^ dit-il : allez chez nos amis Les prier que chacun, apportant sa faucille^ Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. »

Notre alouette de retour

Trouve en alarme sa couvée.

L'un commence : « Il a dit que, l'aurore levée, ' L'on fît venir demain ses amis pour l'aider.

— S'il n'a dit que cela, repartit l'alouette, Rien ne nous presse encor de changer de retraite ; Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter. Cependant soyez gais ; voilà de quoi manger, » Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère. L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout. L^alouette à l'essor (1), le maître s'en vient faire

Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire.

« Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. Nos amis ont grand tort, et tort (2) qui se repose

(1) Ayant pris son essor.

(2) Il a tort celui qui se repose.

Sur de tels paresseux, à servir ainsi lents.

Mon fils, allez chez nos parents

Les prier de la même chose, t^ L'épouvante est au nid plus forte que jamais. « Il a dit ses parents I mère, c'est à cette heure...

— Non, mes enfants, dormez en paix:

Ne bougeons de notre demeure. »

L'alouette eut raison, car personne ne vint.

Pour la troisième fois le maître se souvint De visiter ses blés. « Notre erreur est extrême, Dit-il, de nous attendre à d'autres gens que nous. Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même. Retenez bien cela, mon fils : et savez-vous Ce qu'il faut faire ? II faut qu'avec notre famille. Nous prenions dès demain chacun une faucille: C'est là notre plus court : et nous achèverons

Notre moisson quand nous pourrons, d Dès lors que ce dessein fut su de l'alouette : « C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants I t

Et les petits, en même temps.

Voletants, se culebutants.

Délogèrent tous sans trompette.

Ce qu'il faut, c'est avoir la vigilance de ce maître de ferme qui voit ce^ qu'aucun de ses serviteurs n'a su voir.

118 LA rONTÂiN£.

LCEIL pu .MAITRE.

Un cerf^ s'étant saayé dans une ëtable à bœnls^

Fat d'abord averti par eux

Qu'il cherchât un meilleur asile, c Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas : Je vous enseignerai les pâtis (1) les plus gras ; Ce service vous peut quelque jour être utile,

Et vous n'en aurez point regret. > Les bœufs, à toutes fins, promirent le secret. Il se cache en un coin, respire, et prend courago Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage,

Comme l'on faisait tous les jours.

L'on va, l'on vient, les valets fout cent tours, L'intendant même ; et pas un, d'aventure,

N'aperçut ni cor (2), ni ramure, Ni cerf enfin. L'habitant des forêts Hend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable Que, chacun retournant au travail de Cérès (3), Il trouve pour sortir un moment favorable.

L'un des bœufs ruminant lui dit : <c Cela va bien, Mais quoi 1 l'homme aux cent yeux (4) n'a pas fait sa

Je crains fort pour toi sa venue ; [revue.

(1) Pâtis, pâturages.

(2) Bouture de cornes. Un cerf est dix cors à sept ans, parce qu'alors sa ramure ou son bois se compose de dix branches.

(3) Déesse de Vagriculture.

(4) Le maître.

Là morale de Là fontaine, 119

Jusqne-là, pauvre cerf, ne te vante de rien, » Là-dessus le maître entre et vient faire sa ronde.

€ Qu'est ceci ? dit-il à son monde ; Je trouve bien peu d'herbe en tous ces râteliers. Cette litière est vieille ; allez vite aux greniers. Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées. Qae coûte-t-îl d'ôter toutes ces araignées ?

Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers ? En regardant à tout, il voit une autre tête Que celles qu'il voyait d'ordinaire en ce lieu. Le cerf est reconnu : chacun prend un épieu ;

Chacun donne un coup à la bête.

Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas.

On l'emporte, on la sale, on en fait maint repas

Dont maint voisin s'éjouît (1) d'être.

Il n'est, pour voir, que l'œil du maître.

Page 1