‹ La FontaineChapitre 45 sur 69 · LB VIEILLARD ET LBS TROIS JBUNBS HOMMES · texte numérisé non relu

LB VIEILLARD ET LBS TROIS JBUNBS HOMMES

Un octogénaire plantait.

< Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge ! Disaient trois jouvenceaux (1)^ enfants du voisinage ;

Assurément, il radotait.

Car, au nom des dieux, je vous prie, Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ? Autant qu'un patriarche (2) il vous faudrait vieillir.

A quoi bon charger votre vie Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ? Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées ;

(1) Ancien mot pour jeunes gens.

(2) Les vieiUards de la Bible, dont quelques-uns ont vécu plusieurs siècles.

Quittez le long espoir et les vastes pensées ;

Tout cela ne convient qu'à nous.

— Il ne convient pas k vous-même.

Repartît le vieillard. Tout établissement (1) Vient tard» et dure peu. La main des Parques blêmes (2) De vos jours et des miens se joue également. Nos termes sont pareils par leur courte durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier ? Est-il aucun momept Qui vous puisse assurer d'un second seulement ? Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :

Eh bien ! défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui : J'en puis jouir demain, et quelques jours encore ; Je puis enfin compter l'aurore

Plus d'une fois sur vos tombeaux. »

Le vieillard eut raison : l'un des trois jouvenceaux Se noya dès le port, allant à l'Amérique ; L'autre, afin de monter aux grandes dignités, Dans les emplois de Mars servant la république (3), Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;

Le troisième tomba d'un arbre

Que lui-même il voulut enter ; Et, pleures du vieillard, il grava sur leur marbre

Ce que je viens de raconter.

(1) Tout ce qu'on établit, tout ce qu'on fonde, domaine, industrie, ménage, etc.

(2) Déesses de la mythologie qui tenaientçn leurs mains le sort des hommes.

(3) Servant l'Etat dans l'armée.

LA MORALE DE LA FONTAINE i!î3 PATIENCE ET TRAVAIL.

Ailleurs La Fontaine montre, pour prouver la supériorité de la patience sur les plus heureux dons naturels, la lutte du lièvre contre la tortue. La tortue a parié d'arriver plus vite que le lièvre à un but marqué. Vous pensez si le lièvre a ri; et voilà cependant que la tortue a gagné, parce qu'elle est partie tout de suite, n'a pas perdu un instant, s'est « hâtée avec lenteur^ » tandis que le lièvre batifolait, et attendait le dernier moment pour se mettre en route.

LB LIÈVRE ET LA TORTUff.

Rien ne sert de conrir ; il faut partir à point : Le lièvre et la tortue en sont un témoignage. ^ Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point Sitôt que moi ce but. — Sitôt ? êtes- vous sag^ ?

Repartit l'animal lëger :

Ma commère, il vous faut purger

Avec quatre grains d'ellébore (1).

— Sage ou non, je parie^encore. >

Ainsi fut fait ; et de tous deux

On mit près du but les enjeux.

Savoir quoi, ce n'est pas l'afeire,

(I) Plante qui passait pour guérir la folie.

Ni de quel juge Ton convînt.

Notre lièvre n'avait que quatre pas à faire^ J'entends de ceux qu'il fait lorsque, près d'être atteint, Il s'éloigne des chiens, les renvoie au^ calendes,

Et leur fait arpenter les landes.

Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,

Pour dormir, et pour écouter D'où vient le vent, il laisse la tortue

Aller son train de sénateur.

Elle part, elle s'évertue,

Elle se hâte avec lenieur.

Lui cependant méprise une telle victoire,

Tient la gageure à peu de gloire, ^

Croit qu'il y va de son honneur De partir tard. Il broute, il se repose ,

Il s'amuse à tout autre chose Qu'à la gageure, A la fin, quand il vit Que l'autre touchait presque au bout de la carrière. Il partit comme un trait ; mais les élans qu'il fit Furent vains : la tortue arriva la première, c Eh bieni lui cria-t-elle, avais-je pas raison?

De quoi vous sert votre vitesse?

Moi l'emporter 1 et que serait-ce

Si vous portiez une maison ? d

Le fabuliste recommande enfin le travail comme la plus sûre et la plus précieuse des ressources humaines.

Digitiz'ed

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JLB IrîElrini I3T LA TOaTUlî*

MeprOducHon de Fessard

Le lièvre laisse la tortue Aller son train de sénateur ; Elle part, elle s*évertue, Elle se h^te avec lenteur.

LA MORALE DE LA FONTAINE. ^ iSI

La belle et simple histoire, et ingénieuse, et spirituelle, que celle du laboureur et de ses enfants ! Le vieux laboureur va mourir. Il fait venir ses enfants et leur confie un grand secret. Il y a un trésor caché dans le domaine de famille. Il ne sait pas en quel endroit ; mais que les jeunes gens travaillent, retournent les champs, creusent partout ; ils le trouveront. Il n'y avait point d'argent caché, mais à force de bêcher et de fouiller, la terre devint plus fertile et d'un plus grand rapport. Le vrai trésor c'est le travail.

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