‹ La FontaineChapitre 47 sur 69 · LE MARCHAND, LE GENTILHOMME, LE PATEE, ET LE FILS DE ROI · texte numérisé non relu

LE MARCHAND, LE GENTILHOMME, LE PATEE, ET LE FILS DE ROI

Quatre chercheurs de nouveaux mondes, Presque nus, échappés à la fureur des ondes, Un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi,

Réduits au sort de Bélisaire (1),

Demandaient aux passants de quoi

Pouvoir soulager leur misère.

De raconter quel sort les avait assemblés, Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés,

C'est un récit de longue haleine.

Ils s'assirent enfin au bord d'une fontaine : Là le conseil se tint entre les pauvres gens. Le prince s'étendit sur le malheur des grands. Le pâtre fut d'avis qu'éloignant la pensée

De leur aventure passée, Chacun fit de son mieux, et s'appliquât au soin

De pourvoir au comnaun besoin.

« La plainte, ajouta-t-il, guérît-elle son homme? Travaillons : c'est de quoi nous mener jusqu'à Rome. ^ Un pâtre ainsi parler I Ainsi parler ? croit-on Que le ciel n'ait donné qu'aux têtes couronnées

De l'esprit et de la raison ; Et que de tout berger, comme de tout mouton,

Les connaissances soient bornées?

L'avis de celui-ci fut d'abord trouvé bon Par les trois échoués aux bords de l'Amérique. L'un (c'était le marchand), savait l'arithmétique : d A tant par mois, dît-il, j'en donnerai leçon.

— J'enseignerai la politique, *>

(1) Bélisaire était un grand capitaine, qui, ayant commandé les armées de l'empereur et perdu les bonnes . î grâces de son maître, tomba dans un tel point de misère qu'il demandait Taumône sur les grands chemins. {Note de La Fontaine.}

Eleprit le fils de roi. Le noble poursuivit :

C, Moi, je sais le blason; j*en veux tenir école. >

Comme si, devers l'Inde^ on eûfc eu dans l'esprit

La sotte vanité de ce jargon frivole!

Le pâtre dit : « Amis, vous parlez bien ; mais quoi !

Le mois a trente jours : jusqu'à cette échéance

Jeûnerons-nous, par votre foi?

Vous me donnez une espérance Belle, mais éloignée ; et cependant j'ai faim. Qui pourvoira de nous aiTdîner de demain?

Ou plutôt sur quelle assurance Fondez-vous, dites-moi, le souper d*aujourd'hui ? ,

Avant tout autre, c'est celui

DontJl s'agit. Votre science Est courte là-dessus : ma main j suppléera. >

A ces mots, le pâtre s'en va ^ .

Dans un bois : il y fit des fagots, dont la vente, Pendant cette journée et pendant la suivante, Empêcha qu'un long jeûne à la fin ne fît tant Qu'ils allassent là-bas exercer leur talent.

Je conclus de cette aventure Qu'il ne faut pas tant d'art pour conserver ses jours ;

Et, grâce aux dons de la nature, La main est le plus sûr et le plus prompt secours.

LÀ MORALE DE Ik FOMTAINK 161

IL FAUT SB SOUTENIR LES UNS LES AUTRES, El - ÉVITER LEa LUTTES ET LES PROCÈS.

Il est un autre trésor pour le pauvre, c'est le bon accord, et le bon secours échangé sans cesse de l'un à l'autre. La Fontaine veut que Ton compte d'abord sur soi-même. « Aide-toi, le ciel t'aidera, » a-t-il dit très justement dans sa fable :

LE CHARTIER (1) EMBOUJIBÉ.

Le phaéton (2) d'une voiture à foin Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin De tout humain secours ; c'était à la campagne, Près d'un certain canton de la basse Bretagne,

Appelé Quîmper-Corentîn.

On sait assez que le Destin Adresse là le» gens quand il veut qu'on enrage :

Dieu nous préserve du voyage I Pour venir au chartier embourbé dans ces lieux, Le voilà qui déteste et jure de son mieux,

Pestant, en sa fureur extrême, Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux,

Contre son char, contre lui-même.

Il invoque à la fin le dieu dont les travaux

(1) Au XVII* et au xviii* siècle on écrivait chartier. De nos jouiis on écrit charretier.

(2) Conducteur.

Wï LA FONTÀIIIB.

Sont si célèbres dans le monde :

« Hercule, lui dit-il, aîde-moî. Si ton dos

A porté la machine ronde.

Ton bras peut me tirer d'ici, t^ Sa prière étant faite, il entend dans la nue

Une voix qui lui parle ainsi :

€ Hercule veut qu'on se remue^ Puis il aide les gens. Regarde d'où provient

L'achoppement qui te retient ;

Ote d'autour de chaque roue Ce malheureux mortier, cette maudite boue

Qui jusqu'à l'essieu les enduit ; Prends ton pic, et me romps ce caillou qui te nuit; Comble-moi cette ornière. As-tufait? — OuijditThomme.

— Or bien je vas t'aider, dit la voix ; prends ton fouet.

— Je l'ai pris... Qu'est ceci? mon char marche à souhait ; Hercule en soit loué I » Lors la voix : « Tu vois comme Tes chevaux aisément se sont tirés de là.

Aide-toi, le ciel t'aidera. »

Mais notre poète veut aussi qu*on se soutienne les uns les autres, et qu'on soit fort par l'union, si faible que Ton puisse être isolément. « Toute puissance est faible à moins que d'être unie. » A plus forte raison les faibles seront comme anéantis s'ils se divisent et se ruinent à lutter entre eux. C'est un vieillard encore qui, dans la fable,

Là MORALE DE LÀ FONTAINK. I63

nous donne cette bonne leçon. Il réunit S3s fils au moment où il se sent mourir, et leur montre un faisceau de baguettes. Unies, il est impossible de les rompre ; isolées, elles se brisent, jusqu'à la dernière, sans le moindre eflfort.

LB YIEILLABD BT SES ENFAKTS.

Toute puissance est faible, à moins que d^être unîo.

Écoutez là-dessus l'esclave de Phrygîe (1).

Si j'ajoute du mien à son invention,

C'est pour peindre nos mœurs, et non point par envie :

Je suis trop au-dessous de cette ambition.

Phèdre (2) enchérit souvent par un motif de gloire ;

Pour moi, de tels pensers me seraient malséants.

Mais venons à la fable, ou plutôt à l'histoire

De celui qui tâcha d'unir tous ses enfants.

Un vieillard près d'aller où la mort l'appelait :

c Mes chers enfants, dit-il (à ses fils il parlait),

Yojez si vous romprez ces dards liés ensemble ;

Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. »

L'aîné les ayant pris, et fait tous ses efforts^

Les rendit, en disant: « Je le donne aux plas forts. •

Un second lui succède, et se met en posture,

Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure.

Tous perdirent leur temps ; le faisceau résista :

(i) Ésope, le fabuliste grec déjà cité.

(2) Phèdre, célèbre fabuliste latin.

Digiti

De ces dards joints ensemble nn seul ne s'éclata.

€ Faibles gens I dit le père^ il faat qne jevous montre

Ce que ma force peut en semblable rencontre. >

On crut qu'il se moquait ; on sourit, mais à tort :

Il sépare les dards, et les rompt sans effort.

c Vous voyez, reprit-il, l'effet de la concorde :

Sojez joints, mes enfants ; que l'amour vous accorde, d

Tant que dura son mal, il n'eut autre discours.

Enfin, se sentant prêt de terminer ses jours :

< Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont noff pères ;

Adieu : promettez-moi de vivre comme frères ;

Que j'obtienne de vous cette grâce en mourant. '»

Chacun de ses trois fils l'en assure en pleurant.

Il prend à tous les mains ; il meurt. Et les trois frères

Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d'affaires.

Un créancier saisit, un voisin fait procès :

D'abord notre trio s'en tire avec succès.

Leur amitié fut courte autant qu'elle était rare.

Le sang les avait joints; l'intérêt les sépare :

L'ambition, l'envie, avec les consultants (1),

Dans la succession entrent en même temps.

On en vient au partage, on conteste, on chicane :

Le jage sur cent points tour à tour les condamne.

Créanciers et voisins reviennent aussitôt,

Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut (2).

Les frères désunis sont tous d'avis contraire :

(1) Les gens d'affaires que Ton consulte en pareille circonstance.

(2) Jugement rendu par défaut et par conséquent susceptible d*étre attaqué.

L'un veut g*accommoder, l'autre n'en veut rien faire. Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard Profiter de ces dards unis et pris à part»

Point de division, point de guerres entre les petits. La lutte entre les faibles, c'est le moment que le puissant guette pour fondre sur eux et les opprimer. Rappelez- vous la grenouille qui voulait manger le rat. Tous deux furent mangés par plus gros qu'eux.

Page 1