LA GRENOUILLE BT LE RAT
Tel, comme dit Merlin (l),cuide (2) engeigner (3) autrui,
Qui souvent s'engeigne soi-même.
J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui ; Il m'a toujours semblé d'une énergie extrême. Mais afin d'en venir au dessein que j'ai pris , Un rat plein d'embonpoint, gras, et des mieux nourris, Et qui ne connaissait l'avent ni le carême.
Sur le bord d'un marais égayait ses esprits.
Une grenouille approche, et lui dit eu sa langue : « Venez me voir chez moi ; je vous ferai festin. >
(\) L'enchanteur > Merlin, le magicien des romans de chevalerie.
(2) Guider, vieux mot qui signifie croire.
(3) Engeigner, tromper.
*^* LA FOISTAINE.
Messire rat promit soudain :
Il n^ctait pas besoin de plus longue harangue. Elle allégua pourtant les délices du bain, La curiosité, le plaisir du voyage, Cent raretés à voir le long du marécage :
Un jour il conterait à ses petits-enfants Les beautés'de ces lieux, les mœurs des habitants, Et le gouvernement de la chose publique
Aquatique.
Un point sans plus tenait le galant empêché : Il nageait quelque peu, mais il fallait de l'aide. La grenouille à cela trouve un très bon remède : Le rat fut à son pied par la patte attaché ;
Un brin de jonc en fit l'aflÈiire.
Dans le marais entrés, notre bonne commère S'efforce de tirer son hôte au fond de l'eau. Contre le droit des gens, contre la foi jurée ; Prétend qu'elle en fera gorge-chaude et curée; C'était, à son avis, un excellent morceau.
Déjà dans son esprit la galande le croque.
Il atteste (1) les dieux : la perfide s'en moque ; Il résiste : elle tire. En ce combat nouveau, Ud milan, qui dans l'air planait, faisait la ronde. Voit d'en haut le pauvret se débattant sur l'onde. fl fond dessus, l'enlève, et, par même moyen,
La grenouille et le lien.
Tout en fut ; tant et si bien,
Que de cette double proie
L'oiseau se donne au cœur joie,
(1) Prend les dieux à témoin de la perfidie de la grenouille.
Ayant, de cotte façon, A souper chair et poisson.
Vivez donc en paix. Ni querelles ni procès. A plaider, on n'enrichit -que les gens de justice; témoins ces deux voyageurs qui se disputaient une huître par-devant le juge. Le juge mangea rhuître à leur nez et leur adjugea à chacun une écaille.
l'huîtrb et les plaideurs.
Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent
Une huître, que le flot y venait d'apporter :
Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ;
A l'égard de la dent il fallut contester.
L'un se haïssait déjà pour amasser (1) la proie ;
L'autre le pousse, et dit : <i II est bon de savoir
Qui de nous en aura la joie.
Celui qui le premier a pu l'apercevoir En sera le gobeur ; l'autre le verra faire.
— Si parla l'on juge l'affaire,
Reprit son compagnon, j'ai l'œil bon, Dieu merci.
— Je ne l'ai pas mauvais aussi.
Dit l'autre ; et je l'ai vue avant vous, sur ma vie. — Eh bien I vous l'avez vue; et moi je l'ai sentie. »
(!) Ramasser.
• Pendant tont ce bel incident, * Perrin Dandin (1) arrive : ils le prennent pour jnge. Perrin, fort gravement, ouvre l'huître, et la gruge,
Nos deux messieurs le regardant.
Ce repas fait, il dit d'un ton de président : <c Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille Sans dépens ; et qu'en paix chacun chez soi s'en aille. >
Mettez ce qu'il en coûte à plaider aujourd'hui ; Comptez ce qu'il en reste à beaucoup de familles ; Vous verrez que Perrin tire l'argent à lui, Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles (2).
Témoins encore le lapin et la belette, qui ont procès par-devant le chat. Mauvais choix d un juge, direz-vous. Ce n'est pas tant mal choisir le juge, c'est plaider qui est mauvais.