‹ La FontaineChapitre 50 sur 69 · LES QKENOUILLES QUI DEMANDENT UN BOI · texte numérisé non relu

LES QKENOUILLES QUI DEMANDENT UN BOI

Les grenouilles se lassant De l'état démocratique, Par Jeurs clameurs firent tant Que Jupin (1) les soumitau pouvoir monarchîquer Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique; Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant, Que la g«nt (2) marécageuse , Gent fort sotte et fort peureuse, S'alla cacher sous les eaux, Dans les joncs^ dans les roseaux,

{\) Jupiter, roi des dieux et du monde.

(2) La population, la nation.

I7ê LÀ FONTAINE.

Dans les irons du marécage, Sans oser de longtemps regarder an visage Celnî qu'elles croyaient être nn géant nouveau.

Or c'était nn soliveau, De qui la gravité fit peur à la première Qui, de le voir s'aventnrant^ Osa bien quitter sa tanière.

Elle approcha, mais en tremblant ; Une autre 1^ suivit, une autre en fit autant :

lien vint une fourmilière; Et leur troupe à la fin se rendit familière (1)

Jusqu^à sauter sur l'épaule du roi.

Le bon sire le souffire, et se tient toujours coi (2). Jupin en a bientôt la cervelle rompue :

« Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue. Le monarque des dieux leur envoie une grue.

Qui les croque, qui les tue^ Qui les gobe à son plaisir ; Et grenouilles de se plaindre, Et Jupin de leur dire : <si Eh quoi, votre désir A ses lois croit-il nous astreindre?

Vous avez dû premièrement (3) Garder votre gouvernement ; Mais ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire Que votre premier roi fût débonnaire et doux : De celui-ci contentez- vous, De peur d'en rencontrer un pire. )>

(4) Devint familière.

(2) Immobile.

(3) Vous t^urief 4û d'abord.

. Cette seconde vérité qui est que nous sommes dans l'État comme les membres d'un grand corps n'est^pas moins importante que la première. Les grands croient que sans eux nous ne pourrions point vivre ; ils ont raison ; car il faut des chefs. Mais s'ils croyaient pouvoir vivre sans nous, ils auraient tort ; car il faut des racines à l'arbre, des pieds au corps et des membres à Testomac. C'est ce qui nous est montré dans la fable suivante qui est une de celles qui ont le plus de sens et de portée.

LES MEMBRES ET l'eSTOMAO.

Je devais par la royauté Avoir commencé mon ouvrage ; A lavoir d'un certain côté, Messer Gaster (1) en est l'image :

S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent. De travailler pour lui les membres se lassant. Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme (2), Sans rien faire, alléguant l'exemple de Qaster. « U faudrait, disaient-ils, sans nous qu'il vécût d'air. Nous suons, nous peinons comme bêtes de somme :

(i] Monsieur L'Estomac.

^3) G*est-à-dire en fainéant.

Et ponr qaî? ponr lui seul ; nous n'en profitons pas ; Notre soin n'aboutit qu'il fournir ses repas. Chômons ,c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre . » Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,

Les bras d'agir, les jambes de marcher :

Tous dirent à Gaster qu'il en allât chercher. Ce leur fut (1) une erreur dont ils se repentirent. • Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ; Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur : Chaque membre en souffrit ; les forces se perdirent.

Par ce moyen, les mutins virent Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux, A l'intérêt commun contribuait plus qu'eux.

Ceci peut s'appliquer à la grandeur royale.

Elle reçoit et donne, et la chose est égale.

Tout travaille pour elle, et réciproquement

Tout tire d'elle l'aliment.

Elle fait subsister l'artisan de ses peines, Enrichit le marchand, gage le magistrat, Maintient le laboureur, donne paye au soldat, Distribue en cent lieux ses grâces souveraines,

Entretient seule tout l'État.

Une vie de prudence, de réflexion , de sage réserve à i'égard-des. grands, de modestie, d'économie, de patience, de travail, de concorde et de

(i) Ce fut pour eux.

Là morale de Là fontaine. 179

mutuelle bienfaisance, voilà donc ce que le fabuliste recommande au pauvre et au faible pour qu'il puisse porter sans trop d'encombre la lourde charge que l'existence est pour lui. Graves et virils conseils, voilés le plus souvent d'un air charmant de bonne humeur et de gaîté, revêtus de toutes les grâces d'un récit plaisant et de remarques piquantes; mais si sérieux au fond, si importants, si salutaires, si propres à faire une belle et bonne nation de travailleurs probes, fiers et doux.

Page 1