‹ La FontaineChapitre 61 sur 69 · LES DEUX PIGEONS · texte numérisé non relu

LES DEUX PIGEONS

Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre .

L'un d'eux, s'ennnyant au logis,

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointain pays.

L'autre lui dit : <t Qu'allez-vous faire ?

Voulez- vous quitter votre frère?

L'absence est le plus grand des maux ; , Non pas pour vous^ cruel \ Au moins, que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.

Encor, si la saison s'avançait davantage I Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? un corbeau Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste,

Qae faucons 9 que réseaux. Hélas I dirais-je, il pleut : Mon frère a-t-îl tout ce qu'il veut, Bon souper, bon gîte et le reste P »

Ce discours ébranla le cœur De notre imprudent voyageur :

Mais le désir de voir et Thumeur inquiète L'emportèrent enfin. Il dit : « Ne pleurez point ; "^ Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite : Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère ; Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère* N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai : J'éiaîs Ik ; telle chose m'avint (1) : Tous ^ croirez être vous-même, i»

A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. Le voyageur s'éloigne ; et voilà qu'un nuage -* L^oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s'ofeit, tel encor que l'orage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.

L'air devenu serein, il part tout morfondu, Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie ; JDans un champ à l'écart voit du blé répandu, Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie ; Il y voîe, il est pris : ce blé couvrait d'un las (2)

Les menteurs et traîtres appâts.

Le las était usé ; si bien que, ^e sou aile,

(<) Bfavint, m*advint, m'arriva. (2) Las ou lac8, filet, piège.

ÎIO LA FONTAINE.

De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin ; Quelque plume 7 périt ; et le pis du destin Fut qu'un certain vautour, à la serre cruelle, Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle Et les morceaux du las qui l'avait attrapé^

Semblait un forçat échappé.

Le vautour s'en allait le lier (1), quand des nues Fonda son tour un aigle ai^x ailes étendues.

Le pigeon profita du conflit des voleurs, S'envola, s'abattit auprès d'une masure.

Crut, pour ce coup, que ses malheurs Finiraient par cette aventure ; Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié) Prit sa fronde, et du coup tua plus d'à moitié La volatile malheureuse, Qui, maudissant sa curiosité.

Traînant l'aile, et tirant le pied, Demi-morte et demi-boiteuse.

Droit au logis s'en retourna.

Que bien que mal (2), elle arriva.

Sans autre aventure fâcheuse.

Voîlà nos gens rejoints; et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

(1) Terme de fauconnerie

(2) Tant bien que mal.

Je vous citerai en terminant le conte exquiç de Philèmon et Baucis^ cet hymne à la gloire de la pauvreté, de la candeur, de l'inaltérable douceur de Tunion domestique ; vous allez lire avec ravissement ces vers délicieux où le poète a mis tout son cœur simple, tendre et charmant.

PHILÈMON ET BAUCIS.

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