A MGR LE DUO DE VENDÔME
Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux. Ces deux divinités n'accordent à nos vœux Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille ; Des soucis dévorants c'est l'éternel asile ; Véritables vautours que le fils de Japet (2) Représente^ enchaîné sur son triste sommet.
L'humble toit est exempt d'un tribut si funeste. Le sage y vit en paix et méprise le reste :
Content de ces douceurs, errant parmi les bois.
(1) Omde^ poète latin.
(2) Prométhée.
Il regarde à ses pieds les favoris des rois :
il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne,
Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne :
Approehe-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,
Bien ne trouble sa fin,, c'est le soir d'un beau jour.
Philémon et Baucis nous en offrent l'exemple :
Tous deux virent changer leur cabane en un temple.
Hyménée et l'amour par des désirs constants
Avaient unis leurs cœurs dès leur plus doux printemps:
Ni le temps ni Thymen n'éteignirent leur flamme ;
Clotho (1) prenait plaisir à filer cette trame.
Ils surent cultiver, sans se voir assistés,
Leur enclos et leur champ par deux fois vingt êtes (2;.
Eux seuls ils composaient toute leur république,
Heureux de ne devoir à pas un domestique
Le plaisir ou le gré des soins qu'ils se rendaient 1
Tout vieillit : sur leur front les rides s'étendaient ;
L'amitié modéra leurs feux sans les détruire,
Et par des traits d'amour sut encore se produire.
Us habitaient un bourg plein de gens, dont le cœur
Joignait aux duretés un sentiment moqueur.
Jupiter résolut d'abolir cette engeance.
Il part avec son fils, le Dieu de Téloquence (3) ;
Tous deux en pèlerins Vont visiter ces lieux.
(l)L*une des trois Parques qui filaient lavie des hommes. Les deux autres s*appelaient Lachésis et Atropos,
(2) Pendant quarante ans.
(3) Mercure.
DE LAMITIÊ. 213
Mille- logîs y sont, un seul ne s'ouvre aux Dieux. Prêts enfin à quitter un séjour si profane, Ils virent à l'écart une étroite cabane, Demeure hospitalière, humble et chaste maison. Mercure frappe : on ouvre. Aussitôt Philémon Vient nu-devant des Dieux et leur tient ce langage : d Vous me semblez tous deux fatigués du voyage. Reposez-vous. Usez du peu que nous avons ; L'aide des Dieux a fait que nous le conservons : Usez-en. Saluez ces pénates d'argile :
•Jamais le Ciel ne fut aux humains si facile. Que quand Jupiter même était de simple bois ; Depuis qu'on l'a fait d'or, il est sourd à nos voix. Baucis, ne tardez point, faites tiédir cette onde: Encor que le pouvoir au désir ne réponde.
Nos hôtes agréeront les soins qui leur sont dus. 2> Quelqueis restes de feu, sous la cendre épandus, D'un souffle haletant par Baucis s'allumèrent ; Des branches de bois sec aussitôt s'enflammèrent; D'onde tiède on lava les pieds des voyageurs. Philémon les pria d'excuser ces longueurs :
Et, pour tromper l'ennui d'une attente importune. Il entretint lès Dieux, non point sur la fortune. Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des rois, ^ Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare. Cependant par Baucis le festin se prépare, La table où l'on servit le champêtre repas Fut d'ais, non façonnés à l'aide du compas :
Encore assure-t-on, si l'histoire en est crue,
Qu'en un de ses supports le temps l'avait rompue. *
Baucis en égala les appuis chancelants
Du débris d'un vieux vase, autre injure des ans.
Un tapis tout usé couvrit deux escabelles ;
Il ne servait pourtant qu'aux fêtes solennelles.
Le linge orné de fleurs fut couvert, pour tout mets,
D'un peu de lait, de fruits et des dons de Cérès.
Les divins voyageurs, altérés de leur course,
Mêlaient au vin grossier le cristal d'une source.
Plus le vase versait, moins il s'allait vidant.
Philémon reconnut ce miracle évident ;
Baucis n'en fit pas moins : tous deux s'agenouillèren' :
A ce signe d'abord leurs yeux se dessillèrent,
Jupiter leur parut avec ses noirs sourcils,
Qui font trembler les cîeux sur leurs pôles assis.
€ JGrrand Dieu, dit Philémon, excusez notre faute :
Quels humains auraient cru recevoir un tel hôte ?
Ces mets, nous l'avouons, sont peu délicieux :
Mais quand nous serions rois, que'donner à des Dieux ?
C'est le cœur qui fait tout : que la terre et que l'onde
Apprêtent un repas pour les maîtres du monde,
Ils lui préféreront les seuls présents du cœur. »
Baucis sort à ces mots pour réparer l'erreur. ,
Dans le verger courait une perdrix privée,
Et par de tendres soins dès l'enfance élevée ;
Elle en veut faire un mets et la poursuit en vain ;
La volatile échappe à sa tremblante main.
Entre les pieds des Dieux elle cherche un asile.
Ce recours à l'oiseau ne fut pas inutile ;
Jupiter intercède. Et déjà les vallons
DE L «ailTlÉ. î!5
Voyaient Pombreen croîssant tomber du haut des monts. Les Dieux sortent enfin, et font sortir leurs hôtes. <i De ce bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes ; Suivez-moi. Toi, Mercure, appelle les vapeurs. gens durs, vous n'ouvrez vos logis ni vos cœurs I » Il dit, et les autans (1) troublent déjà la plaine. Nos deux époux suivaient, ne marchant qu'avec peine ; Un appui de roseau soulageai1< leurs vieux ans ; Moitié secours des Dieux, moitié peur, se hâtants, Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent. A leurs pieds aussitôt cent nuages crevèrent. Des ministres du dieu les escadrons flottants (2) Entraînèrent sans choix animaux , habitants, Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure : Sans vestiges du bourg, tout disparut sur l'heure. Les vieillards déploraient ces sévères destins. Les animaux périr ! car oncor les humains 1 Tous avaient dû tomber sous les célestes armes: Baucis en répandit en secret quelques larmes. ^ Cependant l'humble toit devient temple, et ses murs Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs ; De pilastres massifs les cloisons revêtues, En moins de deux instants s'élèvent jusqu'aux nues .: Le chaume denent or^ tout brîUe en ce pourpris (3) ; Tous ces événements sont peints sur le lambris. Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d'Apelle (4) 1
(1) Les vents du midi.
(2) Les torrents.
(3) Cette demeure.
(4) Deux peintres célèbres de Tantiquitô.
byGoo^gle
Ceux-cî furent traces d'une main immortelle.
Nos deux époux, surpris y étonnes, confondus,
Se crurent, par miracle, en l'Olympe rendus.
€ Vous comblez, dirent-ils, vos moindres créature? :
Aurions-nous bien le cœur et les mains assez puret
Pour présider ici sur les honneurs divins,
Et, prêtres, vous offrir les vœux des pèlerins ? >
Jupiter exauça leur prière innocente.
<i: Hélas I ditPhilémon, si votre main puissante
Voulait favoriser jusqu'au bout deux mortels,
Ensemble nous mourrions en servant vos autels ;
Clôtho ferait d'un coup ce double sacrifice ;
D'autres mains nous rendraient un vain et triste offîc«'
Je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux
Ne troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux" ^
Jupiter à ce vœu fut encor favorable.
Mais osei-ai-je dire un fait presque incroyable ?
Un jour qu'assis tous deux dans lé sacré parvis,
Ils confient cette histoire aux pèlerins ravis,
La troupe, à l'entour d'eux, debout prêtait loreille :
Philémon leur disait : « Ce lieu plein de merveille
N'a pas toujours servi de temple aux immortels:
Un bourg était autour, ennemi des autels.
Gens barbares, gens durs, habitacles d'impies ;
Du céleste courroux tous furent les hosties (1).
Il ne resta que nous d'un si triste débris :
Vous en verrez bientôt la suite en nos lambris,
Jupiter Ty peignit. > En contant ces annales,
(1) Victimes.
Philëmon regardait Bauois par intervalles ;
Elle devenait arbre, et loi tendait les brà9 :
D veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas.
D veut parler, Técoroe a sa langue pressée :
L'un et l'autre se dit adieu de la pensée ;
Le corps n'est tantôt plus que feuillage et que bois.
D'étonnement la troupe, ainsi qu'eux, perd la voix.
Même instant, même sort à leur fin les entraine. -
Baucis devient tilleul, Philémon devient chêne.
On les va voir encore, afin de mériter
Ce bonheur vertueux qu'Hymen leur fit goûter.
Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre
Pour peu que des époux séjournent sous leur ombre,
Ils s'aiment jusqu'au bout, malgré l'effort des ans.
Ah I si... Mais autre part j'ai porté mes présents.
Célébrons seulement cette métamorphose.
Des fidèles témoins m'ayant conté la chose, Clio (1) me conseilla de l'étendre en ces vers. Qui pourront quelque jour l'apprendre à l'univers. Quelque jour on verra, chez les races futures, Sous l'appui d'un grand nom, passe)* ces aventures. Vendôme, consentez au los (2) que j'en attends : Faites-moi triompher de l'envie et du temps ; Enchaînez ces démons que sur nous ils n'attentent. Ennemis des héros et de ceux qui les chantent. Je voudrais pouvoir dire, en un style assez haut,
(1) Une des neuf muses.
(2) Lo8f vieux mot qui signifie louange.
2l8 LÀ FONTAINE.
Qu'ayant mille vertus, vous n'avez nul défaut.
Toutes les célébrer serait œuvre infinie ;
L* entreprise demande un plus vaste génie ;
Car quel mérite enfin ne vous fait estimer,
Sans parler de celui*qui force à vous aimer ?
Vous joignez à ces dons l'amour des beaux ouvrages.
Vous y joignez un goût plus sûr que nos suffrages,
Don du ciel, qui peut seul tenir lieu des présents
Que nous font à regret le travail et les ans.
Peu de gens élevés, peu d'autres encor même,
Font voir par ces faveurs que Jupiter les aime.
Si quelque enfant des Dieux les possède, c'est vous ;
Je l'ose dans ces vers soutenir devant tous.
Clio, sur son giron, à l'exemple d'Homère,
Vient de les retoucher, attentive à vous plaire ;
On dit qu'elle et ses sœurs, par l'ordre d'Apollon,
Transportent dans Anet (1) tout le sacré vallon.
Je le crois. Puissions-nous chanter sous les ombrantes
Des arbres, dont ce lieu va border ses rivages !
Puissent-ils toutd^m coup élever leurs sourcils,
Comme on vit autrefois Philémon et Baucis.
Vous voyez par cette lecture comment Philémon et Baucis vécurent heureux par le cœur, par la pratique des vertus des pauvres : affec^
(4) Château appartenant au duc de Vendôme.
DE L'ÀMIÎIÉ. 219
ttony humilité^ épargne^ travail^ charité ; com ment, par ce chemin obscur et qui semble rude, on arrive non seulement au bonheur, mais à une véritable gloire, faîte du souvenir attendri de ceux qu'on a instruits, éclairés, consolés par la précieuse leçon d'un bon exemple.
PhUémon et Baucis sont chargés d'ans, toujours plus unis, et partant toujours plus heureux. On honore leur tombeau qui est devenu comme le temple de la piété domestique. Pour peu que dés époux y viennent prier, « ils s'aiment jusqu'au bout, malgré Teffort des ans. » Et La Fontaine ajoute, songeant qu'il est trop tard pour lui, et qu'il a trop reipis à faire ce tendre pèlerinage :
Ah ! si... Mais autre partj'ai porté mes présents.
Laissant ainsi, dans un regret discret, percer une pensée de retour, un geste en arrière, un regard au passé, un ressouveoir, qui nous est encore une leçon.