CHAPITRE VIII
VIBILLBSSE DB LÀ FONTAINB. — SA MORT.
La Fontaine vieillissait en effet. Sa vie tranquille, sans incidents, qui ne contenait d'autres événements qù'im poème nouveau, une fable charmante ajoutée à tant d'autres, un conte rimé lestement pour un groupe d'amis rieurs, une promenade dans les bois au printemps, « quand les tièdes zéphyrs ont l'herbe rajeunie, » une petite visite à l'Académie française, sa vie simple et comme enfantine Tavait conduit insensiblement et sans secousse de la jeunesse insouciante à la vieillesse un peu triste, mais non chagrine, et entourée encore d'affections dévouées et attentives. Il écrivit jusqu'au dernier temps, toujours passiotmé pour son art, pour ces Muses, comme on disait ^lors, qui avaient eu pour lui toutes les tendresses, ^ et lui avaient prodigué sans compter les dons les plus rares.
Il ne pouvait pas vivre sans écrire. Six mois avant sa mort, il écrivait à son ami Maucroix :
« J'espère que nous attraperons tous deux quatre-vingts ans et que j'aurai le temps d'achever mes Hymnes. Je mourrais d'ennui si je ne composais plus. Donne-moi tes avis sur le dernier psaume : Dies irœ, dies illa [qu'il avait paraphrasé en vers français] que je t'ai envoyé. J'ai encore un grand dessein où tu pourras m'aider. Je ne te dirai pas ce que c'est que je ne l'aie avancé' un peu davantage.... »
Il n'eut pas de maladie très grave, mais un lent affaiblissement, accompagné d'une grande terreur de la mort.
On s'intéressa beaucoup à ses derniers moments. L'Eglise, qu'il avait offensée par quelques œuvres légères, s'inquiéta avec empressement de le ramener à elle. Il se soumit aux rétractations et aux déclarations de repentir qu'on lui demandait, avec la plus grande douceur et la plus touchante humilité.
Tout le monde littéraire de l'époque prenait avec anxiété de ses nouvelles. Son ami Maucroix, qui devait lui survivre de quelques années, lui envoyait des lettres d'encouragement, de sympathie et de réconfort.
Saint-Evremond, gentilhomme et homme de lettres français, ^ui vivait à Londres, interrogeait
avec instance ses amis sur la santé du poète qu'il aimait.
Fénelon, qui faisait alors l'éducation du jeune duc de Bourgogne, et lui apprenait à aimer le fabuliste, se tenait avec la plus grande exactitude au courant des nouvelles de la santé de l'illustre malade.
Le jeune duc de Bourgogne, âgé de douze ans, fit de lui-môme, et sans avoir été inspiré par personne, une action fort touchante. Sachant que La Fontaine mourait comme il avait vécu, c'est-à-dire très pauvre, il lui fit porter cinquante louis, « qui étaient tout ce qu'il avait alors, et tout ce qui lui restait de ce que le Roi lui avait fait donner pour ses plaisirs du mois courant, » lui faisant dire que « s'il eût eu davantage à lui envoyer, il le lui aurait envoyé avec encore plus de joie. »
C'est un agréable trait que celui-là, et qui s'ajuste bien au caractère, à l'humeur, au tour d'esprit, à toute la vie de La Fontaine. Il convenait que Corneille fît verser des larmes au grand Condé; il convenait que le dernier bienfait tombé aux mains de La Fontaine fût l'offrande naïve d'un enfant.
Il s'éteignit le 13 avrU 1695, dans l'hôtel de M. d'Hervart, « avec une constance admirable et toute chrétienne, » dit Charles Perrault ; très chrétiennement en effet, mais en poète et en distrait, déclaré digne de l'indulgence divine par sa garde-
malade, pour cette raison « qu'il était si simple que Dieu n'aurait jamais le courage de le damner ».
Le pauvre Maucroix écrivit tristement èes lignes dans ses Mémoires au jour le jour : « Le 13 avril mourut à Paris mon très cher et très fidèle ami, M. de La Fontaine ; nous avons été amis plus de cinquante ans, et je remercie Dieu d'avoir conduit l'amitié extrême que je lui portais jusques à une si grande vieillesse, sans aucune interruption ni auciTn refroidissement, pouvant dire que je l'ai toujours tendrement aimé, et autant le dernier jour que le premier.
« Dieu, par sa miséricorde, le veuille mettre en son saint repos !