‹ La Fontaine et ses devanciers: ou, Histoire de la̓pologue jusqu'á LaChapitre 54 sur 57 · LA FONTAINE POÈTE FRANÇAIS DU XYII*' SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA FONTAINE POÈTE FRANÇAIS DU XYII*' SIÈCLE

C'est l'influence de cette société polie, régulière, chrétienne, où Tantgrité, la raison, les convenances étaient respectées, qui Tout amené à mettre au service de la morale ou du moins de la sagesse, son talent pour raconter avec grâce. Mais il est un point sur lequel il n'a pas subi cette influence, et l'on doit s'en féliciter, c'est le style, qui chez lui est d'une verve familière , d'une simplicité antique , d'une absence complète d'apprêt et d'emphase, défauts ou, si l'on veut, excès de la littérature de son temps. Il doit à la lecture des auteurs du xvi® siècle ce langage si expressif, si original, si populaire, qui fait que de tous nos classiques, c'est le plus riche en idiotismes piquants et en tours vraiment français. C'est ce qui l'a fait nommer par un habile critique, le dernier et le plus grand de nos poètes du xvie siècle. Mais son goût quoique naturel et fin, n'aurait pas été si pur ni si sévère, s'il n'avait lu les anciens, et s'il n'avait pas vécu dans la meilleure compagnie du siècle où les, bienséances en tout furent le mieux observées. La société des dames de la cour, de poètes comme Racine et Molière, de critiques comme Boileau et Patru, ne lui fut pas moins utile que l'étude de Platon ou de Quintilien. Cependant on doit reconnaître que par une certaine veine de liberté confuse et d'indépendance populaire, il s'est tenu plus que tout autre en dehors du ton de la cour et du goût pour la mythologie qui régnait alors, bien que sur ces deux points il ait subi l'influence de son temps. C'était un bourgeois curieux, qui s'amusait de tont, mais sans être dupe de rien ; incapable de rien renverser, mais se contentant de sourire; subissant l'impression du bien et du mal, mais également insouciant des bassesses et

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des grandeurs, des scandales et des vertus, caractère en cela plutôt heureux que recomrnandable, et que sa conscience obtuse sauve de plus graves reproches; comme lorsqu'il loue indifféremment les maîtresses et les enfknts adultérins de Louis XIY, en même temps que M«»e de Sévigné et le duc de Bourgogne.

229. La Fontaine a peint l'humanité tantôt directement, tantôt sous la figure d'animaux, telle qu'elle est de tout temps, mais aussi telle qu'elle s'est montrée à lui au xvii« siècle. On voit chez lui l'écolier insouciant, le pédant sentencieux, le grand seigneur suffisant, le charlatan effronté, le financier important, l'avare insensé, l'amoureux prévenu, le maître clairvoyant, le curé indifférent, la laitière étourdie, le villageois niais, le médecin compassé, le pécheur prudent, le juge formaliste, le berger bâillant aux chimères, l'artisan bavard, le bûcheron honnête et misérable, les femmes indiscrètes. Outre ces peintures directes et générales, il montre dans le cerf, le lièvre, le lapin, le rat, un écervelé victime de son étourderie ; dans l'âne, le corbeau, le geai, le héron et le paon, un sot vaniteux ; dans le cheval, un gentilhomme ombrageux et fier ; dans le chat, un hypocrite habile; dans la fourmi, une ménagère assez sèche; dans l'éléphant, un puissant seigneur; dans le coq, un soldat goguenard ; dans le cygne, un poète noble et inoffensif; dans l'écrevisse, une commère; dans la grenouille, un imbécile et un impertinent; dans le loup, un brutal stupide ou méchant ; dans le milan et le vautour, un bandit ; dans la colombe, un cœur tendre ; dans l'alouette, une mère; dans Tours, un lourdaud; dans le renard, un fourbe; dans le singe, un bouffon; dans le serpent, un envieux.

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230. Ce n'est pas tout; il semble que dans certaines fables il ait eu en vue la peinture de' son temps ; non pas sans doute qu'il ait voulu faire une satire, ni une caricature, mais naturellement, par une malice instinctive et d'autant plus piquante qu'elle est comme involontaire. Sous le masque des animaux, il a peint les quatre classes de la société à son époque : le roi dans la personne du lion et de l'aigle; les seigneurs et les courtisans sous le nom du renard, du loup, du mulet, de l'ours, du héron on de la mouche ; la bourgeoisie, sous les traits du chien, durât, de l'hirondelle, de la tortue, de la grenouille ou de la fourmi; enfin les paysans, sous la figure de l'âne, du chapon, du lièvre ou du lapin. Quelques animaux n'ont pas une physionomie aussi tranchée. Arrêtons-nous sur les quatre classes principales dont La Fontaine nous a tracé des portraits si fidèles et si plaisants.

231. Le roi est sérieux, hautain, insultant, habile, quelquefois généreux, souvent injuste et violent, égoïste et même dissimulé, mais tombant noblement. Il se fait la part du lion^ raille l'âne, s'enveloppe de la peau du loup écorché vif; il dédaigne l'escarbot, chasse la pie, croque les petits du hibou; il pardonne au rat, est la dupe des flatteries du cerf, et est harcelé impunément par le moucheron ; mais sa chute arrache à La Fontaine un accent de sincère émotion dans la belle fable du Lion devenu vieux :

Le malheureux lion, languissant, triste et morne,

Peut à peine rugir, par Tâge estropié.

Il attend son destin sans faire aucunes plaintes.

Quelle dignité dans ce silence, et quel respect du poète

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pour cette grandeur déchue! Plus on y regarde de près, plus on est frappé de la ressemblance entre le roi et le lion de La Fontaine, et de la hardiesse du fabuliste qui le peignait sous des traits aussi vrais.

Parmi les types des seigneurs du xyii® siècle, on peut distinguer le renard, 6n courtisan, délié, spirituel, dur, sans honneur, et vivant aux dépens du prince et du public ; le loup sot et méchant ; Tours, sorte de hobereau campagnard ; le héron, pilier d'antichambre, pauvre et dédaigneux comme un gentilhomme ruiné et finissant par une mésalliance^ enfin la mouche, brillant parasite qui , comme les marquis de Molière ,

Pique l*un, pique Tautre, et pense à tout moment. Qu'elle fait aller la machiae.

232. Les types de la bourgeoisie ne sont pas moins nombreux : le mulet est un parvenu, le chien un intendant de grande maison, la fourmi est laborieuse et intéressée, la tortue patiente et vaniteuse, le corbeau imbécile et fanfaron ; le rat est un bourgmestre affairé, tracassier, mais prudent, quand la vanité ou Uavarice ne l'aveugle point; Thirondelle a beaucoup vu^ les grenouilles quelquefois ne raisonnent pas mal^ mais en somme, c'est une race fort sotte et fort peureuse^ qui se rendrait familière jusqu'à saute?' sur fépaule du roi, mais toutefois elles veulent un roi qui se remue: quand ce serait une grue qui les croque à son plaisir. Nous ne parlons pas de certaines classes de la société, clergé, magistrats, avocats, soldats, marchands, tracés en passant sous la forme du chat, de l'âne, du loup, du coq ou des canards.

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Le peuple ou les paysans sottement goguenards, mais laborieux, pauvres, et souvent victimes des grands; le peuple des campagnes et des villes occupe moins de place dans les fables comme sur la scène politique, quoique Ton en trouve des traits dans quelques rôles du chien, du rat, de Tagneau, du chapon, du lièvre, de l'araignée et du ros,eau ; c'est Tâne surtout qui le représente dans

Cette ample comédie à cent actes divers Et dont la scène est l'univers.

L'âne n'est pas beau; il est lourd, têtu, indocile; mais il est honnête, laborieux, modeste ; il a de la franchise, de la bonhomie, de la tempérance ; il est malheureux et souvent maltraité par ses maîtres, les enfants ou les voleurs ; il a des accès de vanité et des prétentions à la grâce où à l'indépendance. 11 donne au lion mourant le coup de pied de l'âne ; c'est un animal sans vertUj c'està-dire sans courage ni générosité. Qu'il reste dans son rôle passif et subalterne, sinon ,

Un petit bout d'oreille échappé par malheur Découvre la fourbe et Terreur, »

Martin bâton fait alors son office.

233- On le voit, La Fontaine raille plus qu'il ne loue, et sans prendre parti pour personne, montre les travers de toutes les classes de la société. On aurait tort cependant d'y voir une opposition systématique, et l'intention de faire la satire des contemporains. Non; La Fontaine a seulement habillé à la mode du temps les types traditionnels qui lui étaient fournis par les fables d'E-

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sope, et il s'est trouvé qu'il peignait, sans le vouloir, la royauté et la cour qu'il avait sous les yeux. Ses peintures sont plus générales que celles du Roman du Renart , bien que le lion, le loup, et surtout le renard y soient aussi au premier plan. Celui-ci qui paraît près de vingt fois chez lui, presque toujours pour tromper les autres animaux, est, comme dans le roman du moyen âge, l'objet d'une sorte de prédilection de la part de La Fontaine ; soit que sa finesse ait désarmé le bonhomme ainsi que nos aïeux, soit qu'il ait vu en lui le représentant de l'adresse contre la violence de la bourgeoisie et contre la féodalité. Toutefois il lui a enlevé le caractère odieux d'hypocrisie, de méchanceté et d'endurcissement dans le mal qui fijiit par rebuter dans la poésie du xiii' siècle; c'est toujours un fourbe habile, ce n'est plus un scélérat.

C'est dans les Animaux malades de la peste, que l'on voit réunis tous les portraits des divers états. Le lion ouvre la scène et parlant avec une noblesse adoucie par le malheur commun, s'exprime avec justesse et dignité, et paraît prêt de s'immoler au bien public; mais remarquez comme le ton se relève à la fin, et comme il s'explique pour qui sait l'entendre :

Je me dévouerai donc s'il le faut, mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi.

Après le roi, le courtisan ou le renard, flattant impudemment le maître et insultant ses victimes : canailleSy sotte espèce.

.... Vous leur fîtes, seigneur, En les croquant beaucoup d'honneur.

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