C'est ainsi que dans toutes les Fables qu'il a irai
tées, La Fontaine, avec le sens le plus juste, le goût le plus délicat, a rectifié les sujets dans la morale, les détails et le caractère, et qu'il a été vraiment inventeur. Nous ne parlons pas encore de l'art infini de la composition ni de la beauté du style. Mais nous ferons remarquer, qu'ici comme ailleurs, il a saisi admirablement le juste milieu entre les développements un peu prolixes de l'Inde et la sécheresse algébrique d'Esope, ou plutôt de son dernier éditeur. Toutefois, dans cet art de donner une forme dramatique à son récit et de peindre les caractères d'un mot et en courant au dénouement, il avait eu un devancier qu'il a surpassé et qui ne diminue pas sa gloire, puisque, inconnu de lui, il n'a été retrouvé que de nos jours. Nous voulons parler de Babrius, que nous étudierons bientôt; mais nous croyons devoir donner ici sa fable, étrangère à celle de l'Inde, et dans la donnée d'Esope, mais supérieure au squelette de Planude.
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H <r' li'Tnv in-^v^ova-a. • n 2i.v (T/xii Bv>i<r,<.a, -71 ykp vs$av uoi ; Kctt ti; A Tnipav XP^'"* TÎÏ xaÏ x^^/nk^i S'ua-x.ijXûùç Trpofctivo'.VM; » (l).
(1) LA TOIVrUE ET L'AIGLE.
La lente torlue dit un jour aux plongeons du marais, aux poules
Cette Fable est un petit chef-d'œuvre. Tout y est peint et mis en action, la légèreté vaniteuse de la tortue marquée par un souhait ridicule , la proposition dédaigneuse et hautaine de l'aigle , le moyen pris par lui , la chute de la tortue et la morale exacte , vive , expressive, mise dans la bouche de la tortue mourante. Il n'y a qu'un trait qui nous choque, c'est cette promesse que fait la tortue de donner à l'aigle tous les trésors de la mer Rouge; cela est si étrange, que nous serions disposé à y voir une phrase proverbiale, comme nous promettons tout l'or du monde ou monts et merveilles, etc. La Fontaine seul pouvait surpasser Babrius, en donnant à son récit plus de liberté, de verve et d'enjouement, et à son style plus de relief et de variété.
44. Toutes les Fables indiennes ont un caractère commun, soit à cause de leur origine, soit parce que les mœurs et les institutions, les idées même de l'Orient ont entre elles une sorte de ressemblance, Ainsi, d'abord, les animaux y sont complètement transformés en hommes, agissant, raisonnant comme les hommes, vivant en communauté, en un mot, se distinguant à peine des hommes qui ne s'élèvent pas au-dessus d'eux et qui semblent avoir perdu tout ce qu'eux-mêmes ont gagné. Ce caractère tient d'une part à la puissance de
d'eau et aux mouettes, oiseaux chasseurs : Plût aux dieux qu'on m'eût donné aussi des î'iles. L'aigle , par hasard , volant près d'elle , lui dit : Quel salaire . petite tortue , donneras-tu à l'aigle qui te rendra légère et te fera voler? — Je te donnerai tous les trésors de la mer Rouge. — Eh bien ! je va's l'enseigner, dit-il. L'enlevant, renversée sur le dos, il l'emporte dans les nues, d'où, la laissant tomber sur une montagne, il brisa toute l'écaillé de son dos. Celle-ci dit en expirant : Je meurs justement, qu'avais-je besoin de nuages ou d'ailes, moi qui marche péniblement sur la terre !
la nature, dans ces climats où elle exerce sur l'homme son empire avec plus de force et de grandeur, et d'autre part, à la croyance généralement répandue de la métempsychose qui identifie l'homme et l'animal. En outre, ces Fables sont à l'usage des rois et leur apprennent à régner : ce qui s'explique encore, chez les Indiens, par l'empire que les guerriers, de concert avec les brachmes, exerçaient autrefois dans l'Inde , avant que dans leur lutte avec la première des trois castes de l'Inde, les rois ou les guerriers n'aient été exterminés ; et chez les Persans, les Arabes et les Turcs , par le pouvoir absolu des rois, des califes et des empereurs. Ensuite , ces Fables n'offrent qu'une moralité médiocre, c'est-à-dire que le sens moral y manque souvent, que la perfidie et la dureté y sont souvent recommandées comme des moyens de gouverner et de parvenir à ses fins ; les conclusions sont assez vagues et le récit est entremêlé de sentences et de réflexions quelquefois assez longues mais généralement pleines de sagesse et de sagacité, de manière à rappeler la forme sentencieuse et parabolique des Proverbes de Salomon.
45. Enfin, ces Fables sont remplies de fort longs discours , quelquefois très développées et coupées d'autres Fables qui pourraient les faire paraître diffuses et prolixes , si nous les jugions avec nos idées sur la Fable d'après Esope et La Fontaine, mais qui ne le sont pas, puisqu'elles servent de cadre à un enseignement suivi. Elles forment un ensemble, tant pour la leçon générale qui en découle, que pour l'unité du plan et de la composition; ou plutôt, elles sont renfermées dans cinq grandes histoires ou sections, d'où leur nom de Pantcha-Tantra,cest-k-àire les cinq livres sacrés ou les cinq
spécifiques. Chaque section est précédée d'une introduction qui établit un lien entre les cinq parties de l'ouvrage et se compose d'un apologue principal, dans lequel sont encadrées d'autres fables semées de vers sentencieux appelés Slocas. En outre, les imitations faites en arabe, en persan, en latin, en hébreu et en grec ont altéré le plan et la couleur locale des livres indiens; elles les ont rendus plus secs et moins intéressants, en supprimant une foule de détails et de sentences, à l'exception de VHomayeun, qui passe pour le chef-d'œuvre de la langue turque, est écrit avec beaucoup plus d'abondance et d'intérêt, et offre beaucoup de fables qui ne se trouvent pas ailleurs. Enfin, les traductions modernes en français ont souvent changé la couleur du récit et substitué les formes bourgeoises et familières au ton simple, mais grave de l'original. Nous devons faire observer que l'on ne se pique pas dans ces fables de beaucoup de vraisemblance ni d'exactitude, et que l'on y contredit assez souvent l'expérience et l'histoire naturelle. Par exemple, au lieu de la Fable des Membres et de r Estomac, nous voyons celle de V Oiseau à detix becs; l'un des deux becs, jaloux de l'autre, prend du poison et fait mourir l'autre bec, lui-même et l'oiseau tout entier. Cette élrangeté est encore augmentée pour nous, par l'introduction d'animaux inconnus à notre pays, tels que des titibas, des mangoustes, des chacals, auxquels nous avons substitué des renards.
46 . Nous concluons, de tout ce qui précède, que, ne connaissant les iables indiennes que par des traductions altérées et de troisième ou quatrième main, nous ne pouvons en porter qu'un jugement nécessairement imparfait, tant pour la forme que pour le fond, et que
nous ne pouvons les comparer à La Fontaine, que dans la version qu'il a eue sous les yeux et qu'il a encore modifiée en la faisant rentrer dans le plan de son livre et dans nos idées. Sans cette réflexion, on ne comprendrait pas certaines fables, absurdes pour nous, que l'on trouve dans La Fontaine et qui ont gardé la couleur indienne, telles que la Chatte métamorphosée en femme et la Souris cliangée en fille ^ etc., etc. Mais, même ainsi, il est fort curieux, selon nous , de voir le chemin que ces apologues , éloignés de nous de trois mille ans et de trois mille lieues, ont fait pour arriver jusqu'à nous, et le parti qu'en a tiré La Fontaine en se les appropriant.
47. Nous avons pu voir tous ces caractères différents dans la fable indienne de la Tortue et des Deux Canards comparée à la fable grecque de P Aigle et de la Tortue et reprise par La Fontaine, mais avec la moralité de la fable d'Esope. D'une part, un long récit assez touchant mêlé de discours et de fables , s'embarrassant peu de la vraisemblance et de l'histoire naturelle, attribuant aux animaux tous les sentiments et toutes les actions de l'homme et aboutissant assez mal à une moralité banale. D'un autre côté, cinq ou six lignes assez sèches, mais nettes et précises, reposant sur un fait d'histoire naturelle possible ou même réel , savoir que l'aigle enlève sa proie et la fait tomber du haut des airs pour en briser l'écaillé, et aboutissant à une moralité juste et frappante. Enfin, La Fontaine reprend la fable indienne en lui donnant une autre portée et embellit la fable grecque de toutes les grâces de son enjouement et de sa poésie à la fois vive et rapide. Tout l'art de La Fontaine est dans ce rapprochement de deux formes de
récits si divers et si heureusement fondus et transformés dans un nouveau récit plus vrai, plus profond, plus poétique et aussi original.
48. Avant de quitter les Orientaux, nous devons dire un mot de Saadi, l'auteur persan de Gulistan on V empire des roses , à qui La Fontaine a emprunté la fable du Songe d'un habitant du Mogol et qui a laissé quelques apologues dans son poème. Le poète, qui vivait au xiie siècle de notre ère, a de la précision, de la grâce, du sentiment, et souvent même une assez haute raison dans ses récils; mais, outre que La Fontaine les a négligés, ce sont moins des fables que des allégories, des paraboles, souvent sous la forme d'un songe, avec une couleur et une portée tout à fait orientales et quelquefois sans rapport avec la morale générale ou celle de l'Occident. Tel est le sommeil du tyran , à qui Dieu l'accorde quelquefois, afin que les bons soient tranquilles.
Cependant M. Pierre Leroux, dans une longue introduction aux Fables de M. Lacharabaudie , prétend que La Fontaine n'est pas un véritable fabuliste, n'ayant inventé aucun sujet, et qu'il a fait descendre l'apologue de la hauteur où les Indiens l'avaient placé, cherchant moins à instruire qu'à peindre, et sacrifiant la morale à la poésie, le fond à la forme et l'idée à l'image, comme il f avoue lui-même dans ce vers :
Quant au principal but qu'Esope se propose, J'y tombe au moins mal que je puis.
Selon M. Pierre Leroux, la Fable, dans l'Inde, n'était pas une fiction ni un récit particulier, mais un fait gé-
néral d'histoire naturelle appuyant une vérité de l'ordre moral. C'était même, primitivement, une allégorie empruntée à la nature, ou encore la citation de quelques vers du poème antique du Mahabharata. Ce n'est que plus tard que l'imagination développant cette leçon de sagesse donnée directement par la nature, en a fait un récit merveilleux et lui a donné la forme dramatique. Ainsi , Y Hitopadesa et même le Pautcha-Tantra , qui lui servit de modèle , seraient dus à l'extension de ces proverbes en vers, où la nature était largement interprétée par des poètes religieux, mais seraient, avant tout, des ouvrages de morale sérieux et de bonne foi, roulant sur un sujet unique prouvé par plusieurs exemples. Nous ne savons ce qu'il y a de vrai dans toute cette théorie, exposée très obscurément , et qui se termine par des rapprochements au moins fort bizarres entre l'Hitopadesa et l'Evangile, entre la Trinité indoue, la Trinité chrétienne et la Triade, ni quel rapport tout cela peut avoir à la Fable ou à La Fontaine. Nous nous bornerons à quelques réflexions. D'abord, la Fable ne consiste pas dans une idée morale, exprimée par une image naturelle, c'est-à-dire dans une figure allégorique , telle qu'on en trouve chez tous les peuples et qui n'est point particulière à l'Inde, mais dans le récit d'un fait particulier attribué à des animaux doués de la raison et du langage et aboutissant à une leçon de morale. Et c'est ce que l'on trouve également dans le Pantcha-Tantra et le recueil de La Fontaine, sans différence essentielle dans le fond, mais seulement avec quelques progrès dans la forme. Il n'y a donc pas d'altération. La Fable n'est pas, comme le prétend M. Pierre Leroux, dans les Slocas ou sentences tirées
OU non du Mahabharata, pas plus que dans les Proverbes de Salomon, ou les comparaisons et les métaphores d'Homère et des poètes, bien qu'ils aient le même point de départ, le monde physique transporté dans le monde moral; mais, pour la retrouver, nous ne pouvons remonter plus haut que le Pantcha-Tan- Ira, qu'importe que l'idée en ait été puisée ailleurs. Du reste ce fond des fables appartient a l'humanité, et chaque auteur a dû l'approprier au génie du peuple pour lequel il écrivait. Pourquoi donc faire à Esope ou à La Fontaine un crime d'avoir été grec ou français plutôt qu'indien ; et en quoi en eussent-ils été différents et surtout meilleurs? Pourquoi encore faire peser exclusivement sur ce dernier, fort ignorant du sanskrit et fort étranger à ce calcul, le reproche d'altérer ou de rabaisser la Fable primitive? En quoi en diffère-t-il essentiellement; en quoi sa morale est-elle inférieure? Il a fait des fables indiennes tout ce qu'il a pu et ce que comportaient nos mœurs et nos idées. Seulement, il a tenu fort heureusement un juste milieu entre la prolixité de l'Inde et la sécheresse d'Esope. Il est plus badin et moins sérieux, parce qu'il ne croit pas à la métempsychose; mais a-t-il tort en cela, et les Indiens ou M. Pierre Leroux ont-ils raison? Enfin, il est faux que La Fontaine ait sacrifié le fond à la forme et la morale à la poésie, de manière à n'en faire, selon Lessing, cité par M. Pierre Leroux, qu'un pompon poétique. Loin de là, il a fait servir l'une à l'autre, peignant pour instruire. Tout, chez lui^ se rapporte à la moralité, qui est comme l'àme de la Fable et la clef de voûte de tout le récit. On est confondu, au contraire, de voir une composition si exacte et si sévère sous un air d'ai-
sance el de bonhomie. Nous repoussons donc la théorie de M. Pierre Leroux où l'on trouve l'abus des assertions absolues et des vagues conclusions, des rapprochements hasardés et des citations arbitraires. Par exemple, il voit un aveu d'indifTérence pour la morale dans ces deux vers de La Fontaine :
Quant au principal but qu'Esope se propose, J'y tombe au moins mal que je puis.
Pourquoi n'y pas voir une protestation modeste dans un sens tout contraire et ne pas citer la suite, qui le prouve :
Enfin, si dans ces vers je ne plais et n instruis,
Il ne tient pas à moi, c'est toujours quelque chose.
Une morale nue apporte de l'ennui ;
Le conte fait passer la morale avec lui.
En ces sortes de faits, il faut instruire et plaire,
Et conter pour conter me semble peu d'affaire.
Défions-nous donc de ces systèmes aventureux qui nous empêcheraient de goûter dans les fables de La Fontaine l'alliance la plus aimable et la plus rare de la morale et de la poésie.
49. Quant aux fables attribuées à Lockman, philosophe arabe, à l'arménien Wartan et à quelques fables hébraïques citées par Alsop , elles ne remontent pas au-delà du x^ siècle de notre ère, et sont évidemment imitées ou traduites des fables grecques ou ésopiques. Nous en parlerons donc seulement à l'occasion de ces dernières, que nous allons examiner (1).
(1) Voira la fin du volume un appendice sur les fables indiennes.