‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 9 sur 56 · LA TORTUE ET L'AIGLE · texte numérisé non relu

LA TORTUE ET L'AIGLE

Une tortue priait un aigle de lui apprendre à voler. Celui-ci lui représentant que cela n'était pas dans sa nature, elle insista dans sa prière. L'aigle l'ayant donc prise dans ses serres, l'emporta en l'air, et puis la lâcha. Celle-ci, tombant sur des pierres, se brisa. Cette Fable rfiontre que beaucoup de gens, dans des discussions, n'écoutant pas de plus sages qu'eux, se sont perdus

La Fontaine ne paraît pas pourtant la blâmer d'abord, mais il fait pressentir son avis par ce vers, et un peu plus loin, en disant que la commère communiqua ce beau dessein. Les canards sont deux gens indifférents à tout et qui se chargent de tout, moyennant salaire. Leur proposition d'aller en Amérique, voir maint peuple comme Ulysse, a de l'emphase et de la hâblerie. La Fontaine se joue d'eux, de soi-même et de son sujet dans cette réflexion naïve et moqueuse : On ne s'attendait guère à voir Ulysse en cette affaire. Il explique très clairement le moyen de transport, et peint à merveille la tortue enlevée entre les deux canards. Elle est plus inexcusable de céder à la vanité que lui donne l'étonnement des passants qu'au dépit que lui causeraient leurs injures et leurs menaces. Son discours d'un vers et demi semble, avec raison, un peu long, à un critique qui prétend qu'elle a dû tomber et crever avant de l'avoir fini. La Fontaine se détache d'elle et s'en moque , en observant quelle eût beaucoup mieux fait de passer son chemin sans rien dire, et il explique d'une façon claire et brève sa chute qu'il peint parfaitement dans l'avantdernier vers. La moralité, quoique multiple, est fort juste, comme on le voit par un peu de réflexion, et tous ces défauts, étroitement parents, comme il le dit, sont fils de celte absence de jugement qu'il a indiqué au début. La Fable , quoique un peu bizarre peut-être , est donc excellente.

41. Une tortue était à la tête légère, Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays. Volontiers on fait cas d'une terre étrangère , Volontiers gens boiteux haïssent le logis.

Deux canards, à qui la commère Communiqua ce beau dessein, Lui dirent qu'ils avaient de quoi la satisfaire. Voyez-vous ce large chemin?

Nous vous voiturerons, par l'air, en Amérique :

Vous verrez mainte république, Maint royaume, maint peuple, et vcus profiterez Des différentes mœurs que vous remarquerez; Ulysse en fit autant. On ne s'attendait guère

De voir Ulysse en cette affaire.

La tortue écouta la proposition.

Marché fait, les oiseaux forgent une machine Pour transporter la pèlerine. Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton; Serrez l)ien, dirent-ils, gardez de lâcher prise. Puis, chaque canard prend ce bâton par un bout. La tortue enlevée , on s'étonne partout De voir aller en cette guise L'animal lent et sa maison Justement au milieu de l'un et l'autre oison. Miracle , criait-on : venez voir dans les nues

Passer la reine des tortues.

La reine! vraiment, oui, je la suis en effet; Ne vous en moquez point. Elle eut beaucoup mieux fait De passer son chemin sans dire aucune chose; Car, lâchant le bâton en desserrant les dents, Elle tombe, elle crève aux yeux des regardants; Son indiscrétion de sa perte fut cause. Imprudence, babil et sotte vanité.

Et vaine curiosité.

Ont ensemble étroit parentage :

Ce sont enfants tous d'un lignage.

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