‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 13 sur 56 · LE ROSEAU ET L'OLIVIER · texte numérisé non relu

LE ROSEAU ET L'OLIVIER

Un roseau et un olivier contestaient de leur résistance, de leur tranquillité et de leur force L'olivier, reprochant au roseau d'être faible et de plier à tous les vents , le roseau ne répondit rien. Ayant attendu un peu jusqu'à ce qu'un grand vent survînt, le roseau, agité et plié par les vents, échappa facilement, mais l'olivier, enraciné, ayant résisté aux vents, fut brisé par leur violence, montra qu'il se glorifiait faussement et en vain de sa propre force. Cette fable montre qu'ainsi ceux qui ne résistent pas aux circonstances et aux plus puissants qu'eux font mieux que ceux qui contestent contre les puissants.

morales, la meilleure est celle qui est dans le corps de la fable, et c'est celle de La Fontaine, de ne point se glorifier de sa force. La dernière n'est qu'une variante; résister aux puissants est tantôt un acte de folie, tantôt un acte de courage. La leçon n'est donc pas d'une vérilc absolue.

60. On voit au premier coup d'œil, les différences entre les fables d'Esope et celles de La Fontaine.

Les premières n'ont rien de dramatique ni d'animé, mais une simplicité nue, une exactitude et une rapidité sans agrément. Sans doute, il y a là u5i mérite d'invention ingénieuse, mais l'exécution en est trop sévère et sans charme , et , si cela suffisait pour recommander ces apologues dans leur nouveauté , cela ne pouvait plus suffire à une époque moins naïve. Ajoutons que dans ces fables d'Esope, les caractères sont peu profonds; tout y est extérieur, on n'y voit point l'analyse des sentiments humains que l'on doit prêter aux animaux. Or, ce sont les caractères qui doivent déterminer l'action , amener le dénouement et donner à la moralité toute sa portée. Il n'y a donc dans Esope qu'un canevas heureux et piquant, et, dans l'exécution, fabsence de fautes et de mauvais goût ; c'est beaucoup, sans doute, mais, dans l'art, c'est trop peu, et c'est le cas de redire avec Horace :

Non satis est pulchra esse poemata, dulcia sunto; Et quocumque volent animum auditoris agunto.

Vitavi denique culpam ,

Non laudem meriii.

Mais ce n'est pas un poème, dira-t-on ; tant pis, répondrons-nous, car la poésie vaut mieux que votre

prose , puisqu'elle plaît davantage et fait pénétrer la vérité plus profondément. Sans y être essentiels, il est certain que les charmes de la poésie, dans une certaine mesure, s'appliquent fort bien au merveilleux comique des animaux personnifiés, et que c'est ainsi seulement que la Fable produit tout son effet.

61 . Il suffît, pour s'en convaincre, de lire les mêmes fables dans Esope, et, nous ne dirons pas dans La Fontaine, mais dans Babrius qui, après notre incomparable fabuliste, peut être regardé comme le modèle du genre. La destinée de ce poète est singulière. Passé sous silence par ses contemporains, malgré son mérite et son succès et par presque toute l'antiquité; mutilé et travesti d'abord par un abréviateur qui le fait oublier et lui prend jusqu'à son nom, puis par les maigres et secs prosateurs byzantins; réduit à une seule fable, Procné et Philomèle, ou à cinq restituées plus ou moins heureusement par la critique, il a reparu presque en entier de nos jours et étonné le monde savant par sa grâce, son talent et sa perfection; sans que l'on puisse encore rien apprendre de précis sur sa personne, sa patrie , ou même l'époque où il florissait. Les érudits varient encore sur ce point dans un intervalle de quatre siècles , les uns le plaçant plus de deux cents ans avant Jésus-Christ, les autres sous Auguste, d'autres encore plus de deux cents ans après , sans produire un argument décisif en faveur d'aucune de ces trois opinions. Ce n'est pas tout; on annonce un nouveau recueil de ses fables qui excite d'avance la défiance des savants, et l'on reste en suspens dans l'attente de la découverte d'un second trésor ou d'une insigne supercherie. Nous n'entrerons qu'avec réserve dans cette discussion , que

nous ne pourrions trancher, et qui partage encore les philologues les plus célèbres de la France, de l'Allemagne et de l'Angleterre, nous bornant à rapporter les principales opinions et à donner la nôtre, sans insister sur cette question secondaire de l'époque de notre poète.

62. Tout ce que Babrius nous dit de lui-même est renfermé dans deux prologues fort courts et un autre passage, d'où l'on conclut qu'il était Syrien et qu'il avait à se plaindre des Arabes. Dans le premier prologue, il rapporte la tradition de l'âge d'or pendant lequel les animaux, les arbres, la mer même parlaient et avaient leur langage ; dans le second , il attribue l'invention de la Fable aux Syriens et la fait remonter à Ninus et à Belus. Il rappelle que le sage Esope, le premier, racontait ses fables en prose aux enfants des Hellènes, et Cibyssès aux Lybiens; qu'il leur a appliqué le dur iambe en l'adoucissant, ou le mythiambe, et que plusieurs l'ont imité , mais dans un langage obscur, tandis que le sien est simple, clair, et tour à tour doux et animé. 11 s'adresse à un enfant, nommé Branchus, fils d'un roi Alexandre. Quel est ce roi? Les uns y ont vu Alexandre Balas, roi de Syrie, dans le ii^ siècle avant Jésus-Christ, les autres un roi de Judée établi par Auguste, d'autres un arrière petit-fils d'Hérode le grand , établi par Vespasien roi d'une partie de la Cilicie ; d'autres enfin voient dans cet Alexandre l'empereur Alexandre Sévère. Chacune de ces quatre opinions s'appuie sur la langue et la métrique de Babrius.

63. Quoique généralement pur et en dialecte ionien comme celui d'Hipponax, son modèle, son style offre quelques formes et des mots d'une époque postérieure

et qui se rapprochent du dialecte commun ; mais rien de plus difficile que ces questions de dialecte , rien de plus arbitraire que les conclusions qu'on en tire. Quant au mètre, qui est d'une exactitude scrupuleuse, on croit y voir les licences que se permettaient les poètes romains à la fm du i^r siècle et qu'on ne trouve pas dans Catulle; mais on remarque surtout le soin de l'auteur de placer l'accent sur l' avant-dernière syllabe du vers, ce qui le rapproche du ver^ politique fondé sur l'accent et non sur la quantité et qui n'a paru qu'après Jésus- Christ. Ces raisons ne manquent point de force; mais, d'un autre côté, la pureté de son goût et la correction de son style ne permettent pas de le rejeter à une époque de décadence. Les autres preuves, tirées du témoignage des anciens, ne sont pas beaucoup plus concluantes. Apollonius, grammairien du siècle d'Auguste, cite, il est vrai, deux vers choliambiques, mais rien ne prouve qu'ils soient de Babrius; on s'étonnerait, s'il appartenait à ce siècle, que Phèdre, Plutarque, ou quelqu'autre auteur n'en aient pas parlé. Avianus, citfint les fabulistes, le place entre Horace et Phèdre ; mais on ne peut dire qu'il ait suivi l'ordre des temps. L'empereur Julien, le premier qui l'ait nommé, le suppose déjà connu , et Dosilhée faisait déjà usage de ses fables à la fm du ii^ siècle de notre ère. Toutes ces raisons nous portent à placer Babrius vers la fm du i^r siècle ou au commencement du second, c'est-à-dire soit sous les empereurs Flaviens, soit sous les Antonins; mais nous reconnaissons que les témoignages d'Apollonius et d'Avianus, quoique incomplets, peuvent autoriser à reporter sa naissance sous Auguste et au commencement de l'ère chrétienne.

Quoi qu'il en soit, les fables de Babrius, au nombre de cent vingt-six, sont une des productions les plus curieuses et même les plus parfaites de la poésie grecque. Si l'on ne tient pas compte des essais de Socrate en vers élégiaques ou de ceux de Callimaque, on peut reconnaître, avec lui, que, le premier, il appliqua la poésie aux fables d'Esope, et trouva le rhythme qui leur convenait le mieux. Ce mètre est l'iambique scazon ou boiteux dont Hipponax était l'inventeur. D'abord l'iarabe , par sa forme rapide et familière, s'accommode bien à la Fable, témoin l'exemple de Phèdre en latin; ensuite, le scazon changeant la place de l'iambe final et le remplaçant par un spondée, arrête la voix et forme comme un effet comique et contrarié qui se prête très bien au badinage et à la satire, d'autant plus que Babrius en augmente encore la lenteur par des syllabes longues par nature et par la place de l'accent sur l'antépénultième. Pour qui connaît l'importance du rhythme dans la poésie et surtout chez les Grecs , il y a déjà dans le choix de ce vers la preuve d'un goût sûr et d'un art consommé.

64. Le sujet de la plupart de ces fables était déjà, connu avant Babrius et se trouve dans nos recueils de fables ésopiques. Quelques-unes sont nouvelles et souvent bizarres, hardies, irréligieuses. Il y en a une beaucoup plus longue que toutes les autres , n'ayant pas moins de cent vers et dont l'original ne se trouve que dans le Pantcha-Tantra publié de nos jours , ce qui indique des rapports curieux entre l'Inde et la Grèce. C'est la quatre-vingt-quinzième, intitulée le Lion malade, bien supérieure à l'original indien et qui est même le chef-d'œuvre de l'auteur. L'unité et l'intérêt y laissent peut-être à désirer, mais elle est parfaite-

ment racontée , et le premier discours du Renard à la Biche, pour l'amener dans l'antre du lion, est au-dessus de tout éloge. La Fontaine lui-même, ni Molière, n'ont fait parler la ruse hypocrite avec un art plus profond. Les autres apologues de Babrius sont beaucoup moins étendus et se rapprochent plus par leur dimension de ceux de Phèdre et de La Fontaine; mais ce qui les distingue , c'est la forme vive et dramatique qu'il leur a donnée, le trait rapide et enjoué de la fin. C'est aussi le plus grand mérite de notre fabuliste. Babrius a moins de badinage , de bonhomie naïve , de souplesse et de liberté; il est moins original, mais c'est un parfait conteur. Nous ne parlerons ici que de ses bonnes fables, qui sont assez nombreuses , car il y en a d'étranges , d'absurdes et de maussades; mais on doit juger un auteur par ce qu'il a fait de mieux et plutôt par ses beautés que par ses fautes. Les autres fables que nous citerons de lui, beaucoup plus courtes, donneront une idée plus juste de sa manière.

KOPAH KAI AASnHH.

Ti/poû S' à.'hùC'mn^'i^dLtâiO'dL Kip^â»

fAùBeerov ôpv/v «TràTMtrs loiouTce • «KojjaÇ, K«Aît( (TOI TtTÎpuyi;, o^é» -j/Xiiv»,

BtlHTOÇ au^in ' ITTipVOV AliTOU (pat/'vS^C "

i'vf ^< TràvTûiv Qiffiùùv na.Tur^vii; '

0 To'oç opv/ç Ktt'^h; tam, mv ^pôol^nç- »

(Tno/J.!i.TOC <rj TVp'ov êKfettAœV, ÎKinpétyil.

Tsv «T' » ao<^it Xa-QoZ^n, Kipiô/Aifi yKà!<rirt), « Oùx SîtS' açiMVoc, » tirniv, « àXAst (^mimi, E^iiç, jtôpa^, â-TravT* • voûç J'i toi xùini (1). »

Un corbeau était perché, tenant un fromage dans son bec. Un fin renard, convoitant le fromage, trompa l'oiseau par ce discours : « 0 cor-

Cette fable a de la grâce, du naturel et de la finesse ; elle rappelle par le début celle de La Fontaine et la fin en est piquante et ingénieuse, mais elle est, en somme, inférieure à celle de notre fabuliste. D'abord, elle a le défaut d'annoncer le résultat, ce qui est contraire aux règles du récit. Peut-être le compliment du début est-il trop brusque et trop direct. J'aime mieux la manière d'entrer en matière de la fable française : Eh ! bonjour, et l'air d'admiration et d'étonnement du renard. Tu montres la poitrine de Paigle est un trait heureux, et le français ne peut rendre la forme exclamative unie à la deuxième personne, qui est si élégante en grec

ô lùloç ôf)V*ç xœîôç Îs-t;, noh Kpa>|ê/ç l

Ce regret de le croire muet nous paraît préférable au vers de La Fontaine, vague et peu naturel, vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. La fin est excellente et pleine de raillerie : tu n^ es pas muet, tu as de la voix, tu as tout, ô corbeau., il ne te manque que le jugement. La morale est bien placée dans la bouche du renard, mais elle devrait garantir contre la flatterie plutôt que de signaler l'absence fâcheuse de jusrement.

beau, tu as de belles ailes, un œil perçant, un cou admirable. Tu montres la poitrine de l'aigle; par tes serres, tu l'emportes sur tous les animaux. Mais un si bel oiseau est muet, et tu ne parles point. » Le cœur du corbeau s'enfla par cet éloge, et , lâchant de son bec le fromage, il cria. L'animal habile s'en saisit, et d'un langage railleur : Tu n'étais pas sans voix, dit-il ; tu parles, tu as tout, ô corbeau; il ne te manque que le jugement.

Citons de Babrius une autre fable :

*Hr02 KAI KAAAMOi;.

Apvv ctÙTop/ÇiV iv£|UOC i^ ipov; ipa.ç tS'ux.i -noTU/uà ' T«v S' ïaopi x.vij.a.iiaii^ iriXâ'piov ^vTiVfÂct Tœv "Trp/v àv9pœ'7raiv. Iloxùç «Ts K.i\a.fxot imtiîpciiQiv iirjiix.ii Ixaifpiv ô^Q»; TroTst/z/aj vSùùp trivaiv. QâjuCo; i'ï T/îv (TpC/v ùx^i '"^^ ° A'-'i' ^''" htinoi Tiç àv Kàf>,)i;çpo; oùx iTHnnûx.ii,

SiXfœc «Te Kkx^iy.oç u-ni • « MucTév IxTrXMa-j-ot/ •

»//s7t (Tê x«//7rTÔ^ê5-9* ^ax9:<xîi •yvai^H ,

Ka.Xay.oc //sv ot/Ti»?. O J'f ^-ê //t/9oc ifjipx'nn fjï) S'm u.'fx i7^:ti toi; x.p!tTOva-iv, kxx' Ûkiiv (1)*

Le plan de cette fable, quoique habile et d'un assez be] effet, ne vaut pas, selon nous, celui qu'a adopté La Fontaine et qui laisse en suspens l'issue de l'action, soutient l'intérêt et fait mieux sentir la morale , tandis que la fable de Babrius est moins un récit qu'un fait, un mot saillant et décisif. Après cette critique, il faut avouer que rien n'est plus magnifique que le début de

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