LE HÊTRE ET LE ROSEAU
Emportant un hêtre déraciné d'une montagne, le vent le livra à un fleuve, et celui-ci entraîna dans ses flots le gigantesque rejeton des anciens âges. Une foule de roseaux se tenait sur les deu.x. bords, buvant l'eau courante de la rive du fleuve. Le hêtre s'étonnait comment si faibles et si délicats ils n'étaient point tombés, tandis que lui-même, si puissant, avait été déraciné. Un roseau lui dit sagement : Ne sois pas surpris ; toi , combattant contre les vents , tu as été vaincu ; pour nous, nous plions d'un esprit soumis pour peu que le vent agite notre tète. Ainsi parla le roseau. Cette fable montre, en effet, qu'il ne faut pas combattre contre les puissants, mais leur céder.
cette fable tout plein de grandes images et de traits larges et expressifs : déracinant un chêne de la montagne, le vent le livra à un fleuve, et celui-ci entraînait dans ses flots le monstrueux rejeton des anciens âges ; mais comment rendre l'effet des grands mots du troisième vers :
Le vers suivant est léger et pittoresque comme les les roseaux debout sur les deux rives,
TioXÙç (Tê nâxcty.oç éxaTêpa)9êv 5(Vt>ixï<
et qui boivent l'eau pure du rivage, par une image gracieuse. Le reste est précis, quoique la réponse du roseau nous paraisse un peu longue et un peu lourde, étant renforcée d'une moralité assez inutile. Remarquons, d'ailleurs, que ces moralités ont été souvent altérées par les copistes et les abréviateurs, et que souvent aussi elles ont été omises par Babrius et ajoutées en prose par les byzantins.
67. Nous ferons observer, en finissant, que ce petit poème de la Fable, tel que nous le voyons dans Babrius, ne pouvait guère avoir sa place dans la littérature grecque qu'après les genres plus élevés et plus étendus, et même après les tableaux de la vie privée de Théocrite, et les petites pièces allégoriques et philosophiques de Bion, de Moschus et du faux Anacréon ; à l'époque de ces épigrammes qui devaient être le dernier genre de poésie de cette longue et brillante littérature On est surpris, d'ailleurs, en voyant quelle perfection en tout genre les Grecs ont atteinte, même avec des poètes
secondaires et presque inconnus, au point que nous ne trouverons pas un poète à leur comparer, si ce n'est La Fontaine, supérieur à tout. Cependant, nous rappelons encore une fois que plusieurs fables de Babrius sont bizarres, peu naturelles , pour ne pas dire médiocres ou même tout à fait mauvaises, et que pour lui, pas plus que pour aucun fabuliste, on ne peut distinguer ce qui est original de ce qui est emprunté. Au reste, la forme dans ces petits récits a beaucoup plus d'importance que le fond, souvent si simple et si commun qu'il semble appartenir à tout le monde. Enfin, la sagesse de Babrius est sensée , humaine , vbienveillante, quelquefois subtile, plus douce et plus précise que celle de Phèdre, qui a peut-être un jugement plus solide et un goût plus soutenu , mais qui n'est pas exempt de sécheresse et de pédantisme , défauts inconnus chez Babrius. Celui-ci, homme de sens commun, mais sans grande élévation, paraît faire peu de cas des dieux qu'il accepte par tradition, mais qu'il traite assez cavalièrement. Il suffit de citer les fables Mercure et le Chien, Jupiter, Neptune et Momus, le Héros, les Prêtres mendiants, et surtout la Statue de Mercure, source de la fable de La Fontaine, l'Homme et l'Idole de bois ^ qui n'est pas d'un païen très dévot, mais qui fait voir l'état religieux des esprits. Quant au silence de Babrius sur les Romains, nous n'en sommes pas surpris; c'était comme une tradition de crainte et de mépris chez les Grecs asservis à l'égard de leurs maîtres durs et grossiers.
68. Après Babrius et entre les mains des rhéteurs, la Fable devint le premier des quatorze exercices de style qu'ils imposaient à leurs élèves. C'est à ce titre
que Hermogènc , Philostratc , Aphthonius et Théon le Sophiste, qui vivaient au iP et au iir siècles, en donnent la définition, les divisions et la théorie, et que Aphthonius, l'un d'eux, nous en a donné quarante comme canevas ou peut-être comme modèles proposés à ses élèves. Nous allons citer l'une d'elles.
KOPAH KAI AASnHH.
Ta) KÔfiKI 7Ô BtipA/HA TUpOC MV, Ka.i êV jUilicépûil ÇSpWV «XiSnTO. 'îS'oZtcL ii
àxôenii^ imétTA Trifii^omi TÔv Kopajca • T( Tat/Tst ; xiyoLia'^ • ^STp/ÔTi)T< fJt-iV, à xopsff, S'iiv»\oD(-Ji irtéuuToç, ^potkv J'i tîpm Tif râv cpv)9a)V «"J/s^ucv/se irpotrtizoi/Tav • il a KHI çœvH irapiiv, st.Ta.(rxv iv £/^s<C tmv irSv ô;ï(9»y kp^iiy, Taïra (Tê £<-7ri -n^poç onrâTuv. O «Ts i-mt^Bnç, toi Top'at ittCAKoùv, kyixpsLyi //.îy/rrcv, ÇùJV»? iTtïi'ii^n T»]/ k^niaiTiv 'noimvTo-j ^npd./u'.a.Toç. îi'HS'i XhCov^-sl ' ?û!V»t/.«v, 00 xopaS, iiTiii, TcpoTiv, ô <f s voûç èTriX'Xo/'^rsv. Ej^S'oo^c •7rê(9a|i^œv ù-TroaTHini
Tl'iV /S^àCnV (1).
On remarque dans cette fable les formes lourdes et abstraites d'un rhéteur habitué à réduire les idées en formules et chez lequel la réflexion et la routine ont détruit fimagination et même la vigueur et le ressort de la pensée. Tel est ce début si peu naturel et ce changement de sujet : un fromage était le butin du corbeau, et rempo?'tant en l'air, il s'était perché, et cette périphrase plus latine que grecque, kT^i.T^infnr.tnii fraude
Un fromage était le butin du corbeau, et l'emportant en Tair, il s'était perché. Un renard, voyant le corbeau, le circonvint par une ruse, en disant : Qu'est cela? Tu l'emportes, ô corbeau, par la proportion de ton corps; tu as une couleur qui convient à l' souveraineté sur le.s oiseaux; si tu avais aussi la voix, tu aurais tout empire sur les oiseaux. Il disait cela par ruse. I.'autre, séduit, lâchant le fromage, cria très haut, faisant de l'exhibition de sa voix la perle de sa proie. Le renard la prenant • Tu as la voix, ô corbeau, dit-il, mais il te manquait le jugement. Ecoutant tes eunemis , tu t'exposeras au dommage.
circumvenit , signalons pourtant le mouvement assez vif de TiTaîTa; reproduit par La Fontaine ainsi que le tour «' i'i J'ai ifavH Trapîiv, si votre ramage se rapporte à votre plumage, qui ne vaut pas le tour de Babrius. Mais bientôt Aphthonius retombe dans ses abstractions, thèmes de développements et de lieux communs, tu te distingues par la médiocrité, la proportion du corps, et il conclut par une réflexion niaise et inutile -ra^T* <r' «Trê^poçàuàTuv. Remarquons surtout cette explication métaphysique faisant de l'exhibition de sa voix la perte de sa proie. Quant aux derniers mots du renard, ils sont pris à Babrius, et la morale est manquée par le mot de iyM<^^'i au lieu de ^ôxa^< à' ennemis au lieu de flatteurs. On sent dans tout cela la décadence du goût et du sens commun. C'est à la fois puéril et prétentieux , faible et raffiné. Il y a là comme un avant-goût du Bas-Empire, et l'atmosphère étouffante et nauséabonde des écoles de déclamation.
70. Un autre caractère des époques de la décadence, c'est la manie de tout abréger, soit par la recherche des tours de force, soit par condescendance pour la paresse générale des esprits. C'est ainsi qu'au ix^ siècle, un moine, nommé Ignatius Magister, mutila les fables de Babrius, en les faisant toutes entrer dans un cadre de quatre vers iambiques, d'où elles sortaient estropiées, méconnaissables et inintelligibles. Cette belle invention a été renouvelée depuis, et en particulier dans les quatrains de Benserade. Ignace déroba ainsi à Babrius jusqu'à son nom, que l'on changea en celui de Gabrias, et fit négliger ces petits chefs-d'œuvre, sans doute par l'admiration qu'excita un pareil effort d'esprit.
71 . Voici l'une des cinquante-trois fables de cet abréviateur, qui fera juger de son recueil.
KOPAH KAI AAQnHH.
Twpov KÔfia^ êiTaxvf • mpS'iè S' ifnéiTet • EJ yxôia-g-Av ùx^fj Zjivûî «j ôpv/f /j.îysic '
îX^'^t "■^("'■^t îi.'rra.vTa., vovv Ki'ia'At /niyoVt
'EttijuvBiov.
On ne sait plus qui parle ni qui agit ; tout est étranglé. Il n'y a plus de place pour la flatterie -ni pour la peinture, ni pour l'action et la clarté; il s'agit uniquement de ne pas dépasser la mesure de quatre vers, l'auteur y est parvenu; il est content; peu importe que le lecteur le soit aussi. Reste un moyen d'abréger encore ces récits, indiqué par l'épigramrae :
Rendons-les courts en ne les lisant point.
Constatons cependant le dernier vers comme exact et fidèle, et la moralité dirigée avec raison contre les flatteurs ou plutôt contre leurs dupes.