‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 16 sur 56 · LE LION ET LE TAUREAU · texte numérisé non relu

LE LION ET LE TAUREAU

Un lion voit un jour un taureau; il aime cette nourriture, mais il craint les atteintes des cornes, et trouvant le remède, ne guérit pas son mal. La faim le dompte et l'oblige à en venir aux prises avec le taureau, mais il redoute la grandeur des cornes. A la fin, il cède à la faim, feignant l'amitié par fourberie, il s'approche du taureau. Car, quand le mal est près, le courage lui-même tremble. Et voyant qu'il n'est pas sans danger de triompher par la forée, il ruse secrètement. Certes, dit-il, je loue ta force, j'admire ta beauté, quelle est ta tête, quelle est fa forme, quels sont tes pieds et tes sabots! Mais aussi quel fardeau tu portes sur la tête ! Retranche un si vain embarras, el ce sera pour loi un ornement de la tête, la délivrance d'une charge et un changement eu mieux. D'ailleurs, qu'as-tu besoin de cornes, étant en paix avec les lions. Le taureau est persuadé par là, et, renonçant à la force de ses armes, il fut dès lors à la merci du lion , et lui oftVit un repas sans danger C'est ainsi que croire ses ennemis, avec la déception apporte du danger.

santerie. La faim le dompte et V oblige de s'attaquer au taureau, 7nais la grandeur des cornes l'effraie. Répétition de l'idée du péril et de la lâcheté; peu d'idée, peu de cœur, peu de variété dans le style ; l'action n'avance pas. Enfin, il est persuadé par la faim, et simulant l'amitié pour h tromper, il se glisse près du taureau. Ce n'est pas là le caractère du lion, mais d'un Grec du Bas-Empire, et la suite le prouve. Car, en présence du mal, la bravoure même a peur, et lorsquelle voit quil ne serait pas sans danger de l'emporter par la force, elle ruse secrètement. L'auteur, on le voit, n'est pas loin d'approuver cette conduite, et il semble que le but de sa fable soit de recommander la perfidie comme plus sûre; voilà trois fois qu'il insiste sur l'idée de la crainte et du danger. Je loue, dit-il, ta force, f admire ta beauté ; combien tu brilles par la tête, combien par les pieds, comme tu es grand par les pieds, comme tu l'es par les sabots! Ces répétitions symétriques de mots et de sons , de tours et d'idées sont des signes de faiblesse d'esprit et d'un goût barbare. Mais quel poids tu portes sur la tête ! écarte donc ce vain embarras et tu auras im ornement pour ta tête, la délivrcmce dhm fardeau et un changement en mieux. Comme tout cela est naturel, ingénieux et persuasif! Les cornes sont-elles un fardeau pour la tête du bœuf et peut-il croire qu'elles la rendent moins belle? Quelle pauvreté de style et d'idées! D'ailleurs, qu as-tu beeoin de cornes, la paix étant avec les lions. Il y a peut-être plus de maladresse que d'habileté à rappeler ainsi l'usage des cornes au besoin. Le taureau fut persuadé par là, et, rejetant la force de ses annes, il fut ensuite à la merci du lion et lui détint un repas sans danger. Voilà

bien le dernier mol et l'idée fixe de l'auteur, sans danger (àK/v<f!;vîv) qui revient encore dans la morale : ainsi, se fier à ses ennemis avec de la déceptio7i apporte du danger.

75. Nous devons dire un mot de deux autres recueils de fables venues de l'Orient, l'un au midi et l'autre au nord. Le premier est un livre de quarante-et-une fables attribuées à Lokman et écrites en arabe. L'autre est un recueil de fables en arménien. Lokman est un person- , nage célèbre de l'Orient qui vivait, selon les uns, un peu après Job, et, selon d'autres, sous le roi David, si ce ne sont pas deux hommes différents. Quoi qu'il en soit, il est renommé chez les Arabes pour sa sagesse, et loué à ce titre dans l'Alcoran. Quant aux fables qu'on lui attribue, loin d'être de Lokman, elles sont même postérieures à l'ère de l'hégire et peu estimées des Orientaux. Fort courtes et très sèches, elles ressemblent aux fables d'Esope, et n'en sont même qu'une traduction ou une imitation arabe.

Nous avons à remarquer cependant dans ces fables, attribuées à Lokman, celle de la Gazelle ou du Cerf malade, que l'on ne trouve pas dans Esope et qui peut avoir une origine orientale. Elle a pu passer de ce recueil dans le recueil des fables latines de Tanaquil Faber, ou parmi les fables françaises de Desmay. La Fontaine l'aura prise dans un de ces trois auteurs, les seuls qui l'aient traitée, les fables de Lokman ayant été publiées par Erpenius, en 1605, accompagnées d'une traduction latine. D'ailleurs, elle n'a rien de remarquable, ni dans Lokman ni dans La Fontaine, dont elle est une des dernières fables et des plus médiocres.

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