CHAPITRE III
79. Fables latines trouvées chez les historiens. — 80. La fable des Bœufs et des Anes, dans Piaule. — 81. Les satires latines font souvent allusion à des fables connues. — 82. Diverses fables indiquées par Horace. — 83. La fable de la Grenouille et du Bœuf, dans Horace. — 84. Caractère de Phèdre en général, — 85. Qualités et défauts de Phèdre. — 86. Fable de la Grenouille et du Bœuf, dans Phèdre. — 87. Parallèle de Phèdre et de La Fontaine. — 88. Fable du Corbeau et du Benard, dans Phèdre — 89. Conclusion sur Phèdre. — 90. Des fables ajoutées au recueil de Phèdre, par Gudius et par Burmann. — 91. La fable dans Aulu-Gelle et Apulée. — 92. Caractère des fables d'Avianus. — 93. La fable du Chêne et du Boseau, dans Avianus. — 94. Conclusion sur la Fable dans l'antiquité.
79. A Rome, comme chez les Grecs, la Fable était un accessoire du discours, destiné à rendre plus sensible une vérité pratique; c'était comme une parabole et une allégorie exprimée en passant et en quelques mots. Telle est la fameuse fable des Membres et de l'Estomac, rapportée par Tite-Live, comme ayant été racontée au peuple révolté , par Menenius Agrippa , et que l'on trouve chez toutes les nations; celle de la Lice et de sa compagne^ que Justin met dans la bouche d'un Ligurien pour détourner un roi d'accueillir les Pho-
céens à Marseille. D'autres fables ou des anecdotes sont racontées incidemment par des orateurs et des historiens. C'est ainsi que celle de Simonide sauvé par les Dieux se trouve dans Cicéron, dans Valère Maxime, dans Quintilien et dans Julius Solinus. Pétrone a fourni la Matrone d'Ephèse, et Pline l'Ancien la fable des Deux Rats, du Renard et de l'Œuf; Quinte-Curce, celle du Tribut des animaux à Alexandre, sans parler du discours en paraboles qu'il prête aux Scythes parlant à ce même Alexandre et qu'on ne peut confondre avec la Fable proprement dite,
Quid? Tu ignoras arbores magnas diu crescere, una hora exstirpari? Stultus est qui fructus earum spectat, altitudinem non 7netiiur. Vide ne, diun ad cacumen pervenire contendis , cum ipsis ramis quos cnmprehenderis , décidas. Léo quoque aliquando minimarum avium pabulum fuit, et ferrum rubirjo consimiit; nihil tam firmum est, cui periculum non sit etiam ab invalida.
Jusqu'à la fin de la littérature latine , on trouve la Fable comme partie accidentelle d'un raisonnement ou d'un fait historique. Ainsi, saint Augustin blâmant ceux qui recherchent trop curieusement les causes du péché originel, ajoute : « Ils ressemblent à ce passant, qui, » voyant dans un puits un voyageur prêt à se noyer, » alla lui demander comment il avait tait pour tomber. » Il ne s'agit pas maintenant, répondit l'homme en » danger, de savoir comment j'ai pu tomber; le plus » pressant est de chercher les moyens de me tirer de » ce puits. » Et saint Grégoire de Tours dit de Théobald, roi d'Austrasie, selon Mézerai : « Quoi qu'il fût faible » de corps, il ne l'était pas d'esprit; l'apologue qu'il » fit un jour à un homme qui s'était enrichi à manier
» ses affaires, montre bien qu'il ne faisait pas bon se » jouer à lui pour le tromper. Un serpent, lui dit-il, » s'élant un jour glissé dans une bouteille pleine de » vin, s'en gorgea si fort qu'il n'en pouvait sortir; le » maître survenant là-dessus, lui dit : Gourmand, re- » vomis ce que tu as pris et tu te tireras de là. » On reconnaît là la fable de VEnfant et du Maître d'école, et celle de la Belette entrée dans un grenier, dont nous allons bientôt parler.
80. On trouve une autre source de fables d'une forme plus littéraire dans les poètes latins et surtout dans les poètes satiriques; quelquefois c'est une parabole plus développée, le plus souvent c'est un trait qui fait allusion à un récit connu et traditionnel. Tel est le passage de la comédie de l'Aulularia, de Plante, où le vieux plébéien Euclion refuse de s'allier avec le riche patricien Mégadore, et dont le sujet est le même que le Geai paré des plumes du paon.
Venit hoc mihi in mentem, Mégadore, te esse hominem di-
[vitem , Factiosum ; me item esse bominem pauperumpauperrimum, Nunc si filiam locassim meam tibi, in mentem venit, Te bovem esse, et me esse asellum. Ubi tecum conjunctus
[siéra , Ubi onus nequeam ferre pariter, jaceam ego asinus in luto, Tume bosmagis haud respicias, gnatus quasi nunquam siem; Et te utar iniquiore, et meus me ordo irrideat, Neutrubi habeam stabile stabulum, si quid divortii fiât, Asini me mordicibus scindant, boves incursent cornibus : Hoc magnum est periculum me ab asinis ad boves transcen-
[dere.
Il est difficile d'allier plus de bon sens à un tour plus
piquant ; il y a là un mélange de finesse et de familiarité populaire de l'effet le plus heureux ; nous n'en voudrions pas même retrancher le jeu de mots de l'étable stable, stabile stabulum, qui est si fort dans le goût de Plante et ajoute un nouveau sel à cet apologue. Ce qui le rend plus vif et plus agréable, c'est que l'application en est faite directement aux deux personnages et que la fable est comme mêlée à la morale.
81. Tel est, mais moins marqué, le caractère de la même fable , rappelée par une rapide allusion seulement dans ce trait de la troisième épître d'Horace :
Qtiid mihi Celsus agit? monitus multumque monendus Privatas ut quœrat apes, et tangere vitet Sci'ipta Palatinus quœcnmque recepit Apollo ; Ne, si forte suas ropetitum venerit olim Grex avium plumas, moveat cornicala risum Furtivis nudata coloribus.
C'est ainsi que la Fable se présente d'ordinaire dans la satire , qui , comportant une grande liberté de composition, beaucoup de fantaisie dans les détails et la familiarité expressive de la conversation , s'accommode très bien de ces traits connus et plaisants ; aussi croiton trouver des traces de la fable du Lion malade et du Renard dans ces deux vers de Lucilius :
Quid sibi vult, quare fît ut introversus et ad te Spectent atque ferant vestigiu sp omnia prorsus?
Deductat banc voce leo : cur tu ipsa venire Non vis hue?
Horace complète la fable, mais en la citant et en la rappelant plutôt qu'en la racontant dans ces vers de la première épître :
Olim quod vulpes œgroto cauta leoni Respondit, referam : quia me vestigia terrent Omnia te adversum spectantia, nulla retrorsum.
Outre le souvenir de la fable des deux Pigeons rappelé dans la dixième épître.
. • Vetuli notique columbi, Tu nidum servas.
82. On trouve encore dans Horace cinq autres fables imitées par La Fontaine et dont trois sont racontées dans la manière précise et un peu nue de Phèdre et d'Esope, qui convient à un irait accessoire d'un poème plus étendu; et deux autres, développées avec un art parfait et qui ne pouvaient être surpassées que par notre immortel fabuliste, encore Horace ne l'a-t-il été que pour l'une des deux seulement. Ces deux récits admirables et bien connus sont le Rat de ville et le Rat des champsy dans la satire sixième du deuxième livre ; l'autre est l'anecdote de Philippe et de Vulterius Mena, dans la septième épître, surpassée par la fable du Savetier et du Financier. \\ serait trop long de les examiner en détail ; nous dirons seulement que dans la première Horace a prêté aux rats ces réflexions philosophiques qui donnent tant de charmes aux fables de La Fontaine, mais que celui-ci a omises ici, ainsi que la double peinture du repas des deux amis , gêné sans doute par ce modèle si parfait et par le rhythme
qu'il a adopté. Quant à la seconde, il est supérieur à Horace par plus de verve, de souplesse, d'enjouement et de profondeur. L'auteur latin a fait un récit plein d'intérêt et disposé avec un art infini, mais d'un ton à demi sérieux et assez détaché ; l'auteur français a fait une comédie charmante, pleine de gaîté originale et de malicieuse naïveté.
La fable du Cheval qui s est vengé du cerf (é^iive X), est peu remarquable dans l'un et dans l'autre auteur ; le trait heureux et rapide d'Horace de la fin :
Non equitem dorso, non frœnum depulit ore
e'st remplacé dans La Fontaine par ce trait plus étendu et plus touchant :
Il y mourut en traînant son lien , Sage, s'il eût remis une légère offense.
La fable de la Belette entrée dans un grenier (épître VH), racontée par Horace avec grâce et précision, n'approche pas de celle de La Fontaine, qui peint la maigreur de la belette : elle sortait de maladie; la bonne chère qu'elle fit, sa surprise quand elle veut s'en aller. Quant au trait final, il est égal dans les deux poètes.
Macra cavum répètes arctura quem macra subisti.
Vous êtes maigre entrée , 11 vous faudra maigre sortir.
83. Enfin, la Grenouille et le Bœuf a, dans Horace, un cadre sans doute traditionnel que l'on trouve dans Babrius, mais moins heureux que celui de Phèdre et
de La Fontaine. La grenouille absente et demandant combien le bœuf était gros , s'enfle pour en savoir la mesure , jusqu'à ce qu'on lui dise : « Tu ne l'égaleras pas quand tu crèverais ; » mais elle ne crève pas. D'un autre côté, Horace emploie le dialogue direct, qui est beaucoup plus vif, et que l'on voit dans La Fontaine et non dans Phèdre; enfin, Horace se fait faire l'application de cette fable à lui-même par son interlocuteur, ce qui est beaucoup plus piquant que la moralité de Phèdre, mais moins encore que celle de La Fontaine; de sorte que celui-ci ayant toutes les qualités de ses modèles et non leurs défauts , l'emporte par ces trois points sur eux, sans parler des détails charmants de son récit.
Voici d'abord la fable d'Horace ; nous verrons plus loin celle de Phèdre et celle de La Fontaine. Damosippe dit à Horace en lui faisant la leçon :
An quodcumque facit Mecenas, te quoque verum est?
Tanto dissimilem, tanto certare minorem?
Absentis rana? puUis vituii pede pressis,
Unus ubi effugit, matri denarrat ut ingens
Bellua cognatos eliserit. Illa rogare
Quantane? Num tandem, se iuflans, sic magna fuisset?
Major dimidio. Num tanto? Quum magis atque
Se magis inllaret; « Non, si te ruperis, inquit,
Par eris. d Hœc a te non multum abludit imago.
Sans parler du vice du plan et du dénouement qui rend la morale bien moins concluante, je dois relever un mot qui me semble tout à fait impropre et déplacé, c'est major dimidio^ plus grand de moitié, qui est en-
core trop au-dessous de la réalité. La Fontaine est plus vrai lorsqu'il dit :
Vous n'en approchez point.
Mais c'est une grande gloire à Horace que d'avoir, par la vivacité du dialogue et surtout par deux récits pleins d'art et d'intérêt, de grâce et de douce philosophie, montré à La Fontaine le secret de cette mise en scène et de cette causerie aimable et sensée où il excelle; en cela, il est bien supérieur à Phèdre et même à Babrius et ne le cède qu'à La Fontaine. Avant Horace, Catulle avait fait allusion à la fable de la Besace, et Perse y revint après lui, comme nous ffi verrons plus loin en parlant de Gilbert Cousin.
84. Phèdre est le premier qui fit un recueil des fables d'Esope en vers latins. On sait que leur authenticité, longtemps contestée, est aujourd'hui hors de doute, au moins pour les cinq livres qui portent son nom. Phèdre, né en Macédoine et affranchi d'Auguste , donna à ses fables la fermeté, la précision, la gravité romaine; fidèle au bon goût, il est clair, correct, exact et soigné. Mais on a , selon nous , trop vanté son élégance et la perfection de son style. Phèdre n'a guère que les qualités négatives du style, celles qu'il doit à son siècle et à son travail; mais il est sans génie et sans invention, surtout sans grâce et sans agrément; son récit est bref, mais assez sec ; il a quelque chose de guindé , ou , du moins, de tendu; ses moralités sont vagues, quelquefois dures et fausses. Partout perce la vanité d'un homme qui veut faire valoir son talent. D'abord, il s'appuie du patronage d'Esope, puis il revendi(iue le mérite de l'in-
vention; il a un goût plus pur et plus soutenu que Babrius , mais il est moins naturel , moins piquant, moins dramatique; sa poésie est moins originale; il a moins de finesse et de coloris, nous ne parlons pas de l'enjouement et de la naïveté. Pour connaître son mérite relatif, il faudrait savoir s'il a précédé ou suivi Babrius, ce qu'il est difficile de décider; mais il nous semble qu'il est venu avant lui , et qtj'autrement , on aurait trouvé chez lui des traces d'imitations et l'emploi du vers scazon au lieu du vers iambique ; ce qui est , d'ailleurs, confirmé par Avianus et par le silence de Plutarque.
85. Phèdre raconte avec talent, mais n'a pas le ton naturel et faftle de la Fable ; il est trop froid , trop raide , trop gourmé ; il manie habilement le dialogue, mais ne sajt pas féconder un sujet, faire illusion à l'imagination, ni toucher le cœur. Il expose, il court au but, il conclut et prouve sa moralité sans jamais sourire ou s'émouvoir; ce ne sont pas le plus souvent des animaux qu'il fait agir et parler, mais des hommes compassés, des Piomains graves et positifs, et quelquefois des docteurs et des régents; mais, généralement, il a le sens juste et pratique des Romains, et, s'il plaît médiocrement , il instruit en bons termes et est à l'abri de la critique : c'est assez pour un écrivain philosophe , ce n'est pas assez pour un poète. On peut le proposer aux élèves comme un corrigé sans fautes, mais non comme un modèle de poésie, ni surtout de f;ible. D'ailleurs, ses fables sont assez inégales, et il n'y en a guère que quinze sur quatre-vingt-dix qui soient vraiment belles et irréprochables, encore ont-elles été toutes dépassées par La Fontaine et même par Babrius. Telles sont le
Loup et V Agneau, les Grenomlks demandant un roi, le Loup et la Grue, le Lion devenu vieux , l'Aigle, la Laie et la Chatte , le Cerf et les Bœufs , le Chien et le Loup , le Lion et l'Ane chassant, le Pao7i se plaignant à Junon, le Combat des Rats et des Belettes, la Mouche et la Fourmi, le Renard et la Cigogne, Simonide, le Renard et le Corbeau.
Il a laissé deux ou trois anecdotes bien racontées et qui convenaient mieux à son talent, savoir : César et l'Esclave, le Bouffon, le Joueur de flûte, Démétrius et Ménandre ; les autres fables sont souvent écourtées , sèches, maussades et fausses. Par exemple , on conçoit l'alliance du lion et de l'âne sauvage à la chasse, comme elle est dans Esope, ou du lion, du loup et du renard, comme on le raconte au moyen âge, mais non l'alliance du lion, de la chèvre, de la vache et de la brebis, qui a trompé La Fontaine. Souvent aussi il amène gauchement, par un mot forcé, une morahté équivoque. Enfin, si l'on doit le juger plutôt par ses belles fables et par ses qualités , c'est un écrivain qui a du goût, un narrateur précis, mais un poète du second ordre et un médiocre fabuliste; il a du talent, il n'a pas de génie.
86. Nous citerons deux fables de lui, celle du Renard et du Corbeau et celle de la Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, afin de le comparer à Horace et à La Fontaine. Si elles ne sont pas ses meilleures , elles représentent bien son talent ordinaire , et beaucoup d'autres sont moins bonnes.
luops, polentem dum vult imitari périt.
In prato quondam rana conspexit bovera, Et tacta invidia tant* magnitudinis,
Rugosara inflavit pellera, tum natos suos InteiTogavit, an bove esset latior, Illi negarunt, Rursus intendit cutem Majore nisu, et simili qusesivit modo Quis major esset. Illi dixerunt bovem.
Novissime indignata, dum vult validius Inflare sese, rupto jacuit corpore.
Le plus grand mérite de cette fable, selon nous, est dans le plan, c'est-à-dire dans le changement que Phèdre a fait au sujet primitif, tel qu'il a été traité par Horace et par Babrius et dont nous avons parlé plus haut. Au reste, on ne peut en conclure que Phèdre soit postérieur à ce dernier, attendu que Phèdre paraît avoir eu peu de célébrité et que les Grecs, comme on le voit par Plutarque, affectaient d'ignorer la littérature et la langue latines; au contraire, si Babrius eût amélioré le plan primitif et que Phèdre fût venu après lui, celui-ci l'aurait sans doute appris et il en aurait profité. D'ailleurs, ce plan primitif, s'il est moins dramatique, est aussi plus naturel, parce que l'on a quelque peine à concevoir la prétention de la grenouille en présence du bœuf, tandis qu'elle peut s'imaginer pouvoir égaler en grosseur un animal qu'elle n'a point vu et qu'elle se figure d'une taille proportionnée à la sienne; mais, par exception , malgré cette légère invraisemblance, le changement de Phèdre me paraît très heureux et lui fait honneur.
Entrons dans les détails. La morale paraît d'une extrême précision, et pourtant, il eût peut-être mieux valu indiquer l'amour-propre comme cause de ce désir d'imiter les grands et de la ruine des petits; en outre, le moi périt a quelque chose de bref, d'inattendu, de
concis, qui n'est pas un mérite ici, parce qu'il ne s'agit pas de peindre ni de faire un eflbt, mais d'énoncer un fait général et une sentence, et qu'il est pour cela trop sec et trop maigre; c'est une vétille, si l'on veut, mais mon but est uniquement de protester contre ceux qui y verraient une beauté. Le premier vers est net et pose bien les deux acteurs et le lieu de la scène, quoique ce lieu soit ici inutile et qu'il ait été omis avec raison par La Fontaine. Le deuxième vers est assez imitatif et c'est un bon emploi de l'abstraction dont Phèdre abuse trop souvent. Rugosam semble faire image et ne me paraît pas bon, parce que les rides importent peu à l'affaire, et que ce sont les efforts et non la peau de la grenouille qu'il faut peindre, ainsi que La Fontaine l'a compris dans son vers imitatif :
Envieuse, s'étend et s'enfle et se travaille.
Ajoutons que si la grenouille admire trop le bœuf, elle ne songera pas à l'imiter; il vaut mieux qu'il lui semble seulement de belle taille^ ce qui est plus plaisant et rend sa prétention un peu plus vraisemblable ; le mot de suos me paraît une cheville inutile en latin. Nous voyons ici le dialogue indirect si lourd et si froid , au lieu des mots si vifs, si rapides d'Horace et de La Fontaine, un negaruni est concis et prosaïque, et s'il y a quelque élégance, elle est due au tour de la langue latine qui possède ce verbe négatif. Majore nisu , simili quœsivit modo quis major esset, offre peu de gradation et même de variété.
87. Toute l'élégance de Phèdre est due au procédé assez vulgaire d'employer d'autres termes pour répéter
la même idée, élégance de métier et d'école, bien différente de l'élégance de pensée que l'on trouve à chaque pas dans La Fontaine. Libre aux latinistes de profession d'admirer cette élégance de tours de rechange, à l'usage de tous les artisans de parole, mais si l'on veut voir des traits d'élégance véritable, c'est-à-dire d'une pensée juste, finement et agréablement exprimée, qu'on lise ces vers de La Fontaine, tirés de la fable de la Jeune Veuve^ et qui proviennent d'une distinction originale et personnelle dans la manière de sentir et de s'exprimer.
La perte d'un époux ne va pas sans soupirs. On fait un peu de bruit et puis on se console ; Sur les ailes du temps la tristesse s'envole.
Le temps ramène les plaisirs ;
Le deuil enfiu sert de parure
En attendant d'autres atours;
Toute la bande des amours
Revient au colombier
Prenez les mots séparément, ne va pas satis soupirs, on fait wi peu de bruit, la bande des ainours et le colombier ne paraîtront pas élégants aux rhéteurs et aux grammairiens; mais tout homme de goût y trouvera cent fois plus d'élégance que dans la noblesse gourmée et banale de Phèdre , lorsqu'il dit :
Rursus intendit cutem Majore nisu et simili qusesivit modo, Quis major esset. lUi dixerunt bovem.
Nous voyons sous tous ces mots nobles un prosaïsme
caché et incurable, et, pour dire toute notre pensée, une sorte de platitude dans ce trait dum vult validius inflare sese , que ne rachète pas l'élégance de collège de l'ablatif poétique et médiocrement pittoresque de rupto jacuit corpore. N'en déplaise aux puristes, je préfère à tout cela :
Envieuse, s'étend, et s'enfle et se travaille
et même le trait énergique de la fin, qui me semble plus élégant dans sa franchise expressive et qui peint à la fois l'état physique et moral :
La chétive pécore S'enfla si bien qu'elle creva.
Se travaille, la chétive pécore, sont trouvés par La Fontaine, qui a vu, qui a senti, qui fait voir et sentir ces efforts ridicules de la grenouille. Phèdre n'a rien vu, mais il le suppose et il le conclut habilement du vers d'Horace, non, si te ruperis, inquit, par eris. Nous l'avons déjà dit, il a du talent, il n'a pas de génie.
Que dire après cela du dialogue de La Fontaine et de cette gradation qui met la chose sous nos yeux :
Regardez-bien, ma sœur.
Est-ce assez, dites-inoi; n'y suis-je point encore? — Nenni. — M'y voici donc. — Point du tout. — M'y voilà! — Vous n'en approchez pas.
Et de la naïveté du poète qui s'étonne de la prétention de la grenouille, elle qui n'était pas grosse en tout comme un œuf ^ mais qui, fidèle témoin, constate ce qu'il a vu ?
\jniversifcas RiRi irvTucrA
iOO DE LA FABLE CHEZ LES ROMAINS.
Et de cette moralité, renfermant trois épigrammes, qui se rapportent toutes à la fable et s'adressent à toutes les conditions.
To^jt bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs; Tout petit prince a des ambassadeurs; Tout marquis veut avoir des pages.
Tout cela fera mesurer la distance de Phèdre , que l'on vante partout pour son élégance, à La Fontaine, que l'on trouve trop familier.