‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 25 sur 56 · DE GALLO ET CAPONE · texte numérisé non relu

DE GALLO ET CAPONE

105. (( Gallus et capo m curtino une morabantur, sed gallus dominabatur gallinis; capo autem liumiliter ciim ipsis

picabat. Accidit quoque ut vulpes cepit gallum ipsuraque coraedit, sed cristam sive coronam non tetigit, imo illsesam servavit, et ad caponem ipsam deduxit dicens : 0 capo frater, socius tuus migravit de sœculo : sed per nimiam caritatem quam circa te liabere cupio , coronam pulcherrimam capitis ejus tibi portabo, descende ad me et coronabo te, et eris postea princeps gallinamm ut erat ipse. Gapo hoc audiens, cupiens dominari gallinas de pullario exivit et ad vulpem accessit; vulpes vero gaudens quum cito venit, eum cepit et jugulavit dicens : Non est omnibus credendum, sed a falsis est cavendum; a talibus enim preecepit Salvator cavere dicens : Cavete ab bis qui veniunt ad vos in vestimentis ovium, intrinsecus autem sunt lupi rapaces. » (Matth. VII.)

Passe encore pour les premiers mots du renard, mais cette citation de l'Evangile dans la bouche du voleur est d'une grande naïveté.

106. Aux chroniqueurs, tels que Vincent de Beauvais, se rattache d'abord l'ouvrage intitulé Càtena temporum, traduit en français sous le titre de Mer des histoires, résumé de la science historique de cette époque, où se trouvent les 29 fables citées par Vincent de Beauvais comme venant d'Esope; ensuite un ouvrage attribué à Elynand ou Elynandus, du xiii^ siècle, et intitulé Gesta Romanorum cum applicationibus morolisatis mî/sticis.

Enfin , aux moralistes tels que Pierre Alphonse et Nicolas de Pergame, on peut joindre Alanus Insulanus, auteur de paraboles au xii^ siècle et le livre intitulé Asim liber pœmteiitinrus , du xiv^ ou même du xv^ siècle; on trouve aussi quelques fables dans les œuvres d'Albertus, de Jean Gerson, de Robert Holckott {Super sapientiam Salomoiiis), dans le hvre de Sébastien Brandt, traduit par Jean Bouchet, sous le titre : Les Renards

FABLES LATINES DU MOYEN AGE. 12i

traversant les périlleuses voies des fausses fiances, dans Cœlius secundus Curio, Araneus sive de Pi^ovidcntia Dei , ainsi que dans le Promptuarium exemplorum , recueil de contes dévots traduits en français, sous le nom de Fleurs des commandements de Dieu. Nous extrayons de ce dernier la fable suivante, devenue chez La Fontaine celle de Jupiter et du Passager.

(( Rusticus quidam ciim duceret vaccam et vitulum ad raontem Sancti Michaelis, qui de periculo maris timeus, quare, quando viam atligit, et fluctus eum invasit, exclamans dixit : 0 Sancte Michael, adjuva me et libéra me, et dabo tibi vaccam et vitulum. Et sic liberatus dixit : Bene fatuus erat sanctus Micbael qui credebat quod darem sibi vaccam meam et vitulum meum. Et iterum fluctus invadit, et iterum exclamavit, et dixit : 0 béate Michael, adjuva me et libéra me , et dabo tibi vaccam et vitulum. Et sic liberatus iterum dixit : 0 sancte Michael , nec vaccam nec vitulum babebis. Cum autem sic quasi securus incederet, ecce iterum fluctus involvens eum et suffocans eum , et vaccam et vitulum cum eo suffocavit. »

Ce conte est plein d'incorrection et est raconté sans art , mais la langue et le style conviennent à la naïveté du récit; nous ne blâmons pas cette répétition du même fait dans les mêmes termes, parce que tout cela est d'accord avec le sentiment de simplicité qui respire dans ce conte. Remarquons même deux traits assez bien observés ; la hardiesse de ce mot : saint Michel était bien fou de croire que je lui donnerais mon veau et ma vache, et plus loin cette prière plus instante : 0 bienheureux Michel, je te donnerai la vache et le veau. Plus tard et avec plus d'adresse, on n'eût d'abord fait promettre que

le veau , et à la seconde fois le veau et la vache , sans être exaucé pour cela comme dans La Fontaine; mais à cette époque, nous le répétons, le fond et la forme montrent une naïveté vraie et une crédulité sérieuse qui a son charme.

108. Au xvi^ siècle, les morahstes continuent d'employer des fables, mais, ainsi que nous l'avons fait observer, ce genre d'enseignement, comme les poèmes du moyen âge, avait vieilli au midi quand le nord plus arriéré y restait encore fidèle. C'est à ces sortes d'apologues qu'il faut rapporter VEthica politica, de Freytagius (Anvers, 1579), et le Novum lumen chimicum, de Sendgivodius (Lyon, 1558). Le dernier, le plus long et le plus ennuyeux de tous ces moralistes arriérés, est Walchius, de Strasbourg, qui publia, en 1609, un gros livre intitulé : Decas fahidarum. En effet, ce recueil ne contient que dix fables dont chacune a quarante ou cinquante pages.

109. Pendant tout le xv^ siècle et même au-delà, les fables servirent aux prédicateurs pour mettre les vérités chrétiennes à la portée de leurs auditeurs. A une époque moitié naïve et moitié pédantesque, on ne s'étonnait pas de voir citer des exemples famihers empruntés aux auteurs profanes et puisés dans l'observation de la nature et des animaux : au contraire, ils convenaient parfaitement aux dispositions un peu enfantines des esprits. La chaire, ayant d'ailleurs pris un ton populaire , quelquefois même trivial , quoique toujours sérieusement et à bonne intention, admettait ce genre enjoué et le mélange des textes sacrés et de l'érudition profane. Mais, enfin, on reconnut que cette fiction plaisante ou puérile ne convenait pas à la gravité de la

parole de Dieu, et les fables furent bannies de la cbaire. D'ailleurs, c'étaient moins des fables ou des récits d'une action imaginaire prêtée aux animaux que des similitudes prises dans la nature, et telles qu'un siècle plus tard saint François de Sales les employait encore avec beaucoup de charme et de grâce dans ses écrits ascétiques. C'est ainsi que Raulin trouve dans Hérode, appelé un renard dans l'Evangile (S. Luc, XIII, 32), douze qualités qui lui sont communes avec le renard. Quant au langage et au style dans lequel ces sermons sont écrits et ont été prononcés, il est très probable qu'ils ont été dits en français par ces prédicateurs, alors très célèbres, et qui ne manquent en effet ni de science, ni de zèle, ni d'imagination, mais plutôt de goût et de mesure, et qu'ils ont été rais ensuite par quelques étudiants dans un latin barbare mêlé de mots français et fort altérés et abrégés, de sorte que, dans ces fables, le fond appartient aux recueils d'Esope, aux romans de Renart et aux fabliaux du moyen âge, et que la forme, c'est-à-dire la langue et le style, n'appartiennent oas davantage aux orateurs chrétiens, mais seulement l'application qu'ils en font à une vérité de la foi. Cette restriction nécessaire fait perdre beaucoup de l'intérêt qui s'attachait à ces récits moitié plaisants et moitié sérieux. Ces traits sont assez rares dans Raulin, Menot, Maillard, Barlette et saint Vincent Ferrier, les plus célèbres de ces prédicateurs. Ils sont d'une grande platitude dans Jacques de Lenda. Les plus nombreux et les plus piquants sont dans Robert Messier et Gritch, et n'ont pas encore une fort grande valeur ; nous n'en citerons donc qu'un seul, c'est la fable de l'alliance du Lion, du Loup et du Renard, qui, inventée par Esope et gâtée

par Phèdre, a été heureusement rétablie dans le roman de Renart, où Gritch et Messier l'ont puisée évidemment.

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