‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 45 sur 56 · DELLA CANNA ET DELL' OLIVA · texte numérisé non relu

DELLA CANNA ET DELL' OLIVA

E lu'canna e l'oliva un giorno insieme Vengono di valore a grand contesa ; Ghiascuna l'altra vilipende e preme Con parlar ch'a l'honor contraria, e pesa. Dice l'oliva : lo cbe con forze estreme Sostener soglio ogni importante offesa, Saro miner de te, putrida e vile !

Che non liai planta a tua viltà simile ! lo l'oltraggio dé venti e le tempelte Sostegno ogn' hor co' miei nervosi rami. Tu pur che minima aura in te si deste, Batti il terren coi crin languidi e grami. Cède qaal vinta allior la canna a queste Parole, et par che non responder brami, Fin che'l tempo non venga, onde sicura Risponder possa a tan ta sua pressura.

Ecco de' venti impetuosi stuolo Fra pochi giorni le campagne assale.

E si piega la canna insino al suolo,

Poi si releva alfin corne habbia l'aie.

L'oliva che nel cor sente gran diiolo *

Di céder tosto come cosa fraie,

Dura résiste al primo assolto, e'I vente

Sprezza, e leggiera in lui prende ardimento.

Ma quel, che pur non puô piegarla al piano,

Da radice la sueglie, e a terra caccia.

Aller la canna la vittoria in mano

Si vede, e dice, a lei con lieta faccia :

Ecco, mischina, il tuo voler insano

Corne par ch' a te giovi, e lionor faccia ?

Tu dura altrui resisti, lior morta sei.

lo cedo a tutti, e sani ho i rami miei.

L'humil che cède al suo maggior, ventura

Miglior s'acquista, e lungamente dura.

Cette fable est belle et a un air de grandeur imposante, mais elle laisse encore bien à désirer pour le plan, l'ensemble et les détails. L'olivier est moins bien choisi que le chêne; la dispute est moins naturelle et moins heureuse que la compassion orgueilleuse du chêne et la modestie du roseau. La chute du premier ne doit pas être suivie du triomphe du second, mais doit rester la dernière et profonde impression du lecteur. Enfin la morale, qu'il vaut mieux céder aux puissants que résister, est équivoque, étant prudente sans noblesse; tandis que la leçon de l'instabilité de la grandeur humaine est plus belle et plus frappante, sans exclure la première moralité. Quant aux détails, nous verrons bientôt la supériorité incontestable et écrasante de La Fontaine.

Capaccio, qui a suivi Verdizotti, puisqu'il a publié ses fables en 1602, lui est resté inférieur; bien

qu'il ait sagement substitué le chêne à l'olivier. Sa fable n'a d'ailleurs rien de remarquable.

195. Il est temps d'examiner celle de La Fontaine que lui-même et tous les critiques regardent comme son chef-d'œuvre, non pas qu'il n'en ait fait d'aussi belles et même de plus originales et de plus étendues, mais parce qu'il n'en a pas de plus parfaites. On peut en effet la regarder comme le type des fables de sa première manière, où s'attachant à Esope et à Phèdre, il se borne à traiter les mêmes sujets avec presque autant de brièveté, mais avec plus de poésie, de force et de grâce, de justesse et de liberté. En un mot, il corrige ses modèles sans trop oser s'en éloigner, pour l'ensemble et les détails, le style et la morale, et se montre le premier des fabulistes, mais non encore le conteur original et l'aimable causeur des six derniers livres. Pour ne pas interrompre la fable par de trop longues remarques et pour éviter les redites, nous parlerons d'abord de l'idée générale et de la composition. Cette idée, mal exprimée par la plupart des fabulistes, c'est l'instabilité, la faiblesse et le danger des grandeurs, et la sécurité d'une condition modeste; d'où découle une leçon de modération pour les puissants, et de résignation pour les petits. Toutefois ces deux pensées ne sont pas sur la même ligne; il y en a une qui domine et qui donne plus d'unité à la fable, c'est la première; la seconde semble même ne servir qu'à la faire valoir par le contraste. Pour rendre cette idée plus saillante et plus morale, l'auteur donne à la grandeur un orgueil non pas insolent ni provenant du caractère, mais plutôt caché et mêlé d'une sorte de pudeur, comme il convient à un heureux naturel gâté par l'élévation de sa fortune ;

de même que la faiblesse n'est ni basse ni envieuse, mais polie et indépendante.

Tout le monde reconnaît que le chêne et le roseau sont parfaitement choisis pour faire valoir ces deux conditions, et cette leçon de la mortalité , le propre partage des choses humâmes, comme dit Bossuet. Quoique les plantes conviennent moins en général que les animaux pour l'apologue, parce qu'elles ont en quelque sorte une physionomie moins marquée, et s'éloignent plus de l'humanité, néanmoins le chêne réveille en nous les idées de puissance, de fermeté, et même d'orgueil inflexible, comme le roseau représente la faiblesse humble et soumise à tous les caprices de la fortune. "Voilà pourquoi le chêne vaut mieux que l'olivier, comme plus fort et plus altier, quoique les fabulistes anciens et méridionaux qui ont parlé de l'olivier trouvent une excuse dans leur climat, où cet arbre est beaucoup plus répandu que le chêne. Leur sort si différent à la fin offre le germe de la fable, et les sentiments qu'on leur prête en déterminent la portée morale. Mais pour que la leçon ait plus de force, et le récit plus d'intérêt, il faut opposer d'abord les sentiments des deux personnages avant d'annoncer leur fin différente ; il faut les faire parler entre eux, non pas dans une dispute en forme, peu naturelle entre gens de condition si inégale, mais dans un simple dialogue. Le chêne doit parler le premier et avoir une raison de parler au roseau ; c'est lui qui doit jusqu'au bout être le personnage principal, et il ne doit être ni odieux, ni trop intéressant, mais seulement puissant et fier, de façon que son malheur nous touche assez, mais surtout nous instruise. Le roseau n'aura qu'un rôle effacé. Après que

chacun d'eux se sera fait connaître, le récit complétera la leçon. La fable aura donc trois parties : le discours du chêne, celui du roseau et la catastrophe. C'est le plan de La Fontaine.

196. Il nous reste à voir l'exécution de ce plan dans les détails, qui tous doivent se rapporter au sort de la grandeur altiére. Le début a une simplicité et une précision remarquables. Les circonstances et le lieu de la scène s'exposeront par le discours et le récit. Le discours du chêne a deux parties à peu près semblables, dans lesquelles celui-ci, pour se dire à lui-même combien il est fort et puissant, et pour varier ce qu'il s'est répété si souvent sans doute, a besoin d'opposer son heureux sort à celui d'un misérable roseau, et pour se faire écouter de lui, de lui témoigner une sorte d'intérêt. Mais au fond il n'est occupé que de soi, et sa compassion d'apparat aboutit deux fois à un retour sur lui-même et à une comparaison flatteuse pour lui, désobligeante pour le roseau, ou môme à une sorte de reproche insultant de sa misère, à peine déguisé sous la forme d'un regret dédaigneux. Tous les mots du chêne ont pour objet de se dire et de faire dire au roseau : voyez comme je suis grand et vigoureux.

Le chêne un jour dit au roseau :

Vous avez bien sujet d'accuser la nature.

C'est un fait qu'il constate, mais sans le moindre trait de vraie bienveillance, et pour arriver à son but, c'est-à-dire à sa propre grandeur.

Uu roitelet pour vous est un pesant fardeau. Le moindre vent qui d'aventure

Fait rider la face de l'eau Vous oblige à baisser la tête.

Ce dernier trait est déjà désobligeant; mais le chêne ne s'en doute pas, il a hâte de parler de lui et dans un tout autre langage.

Cependant que mon front au Caucase pareil Non content d'arrêter les rayons du soleil Brave l'effort de la tempête.

On doit remarquer la pompe du style, l'effet imitatif du mot arrêter, mieux placé à l'hémistiche que dans les deux vers de Racine

Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots;

Et enfin la force des mots et les accents du dernier vers. Il conclut par une comparaison dont les deux parties pour l'idée et pour l'harmonie font le plus heureux contraste :

Tout vous est aquilon, tout me semble zépliir.

La Fontaine aurait pu s'en tenir là, mais l'orgueil n'est pas encore satisfait, et pour revenir sur son sujet, il essaie de recommencer quelques paroles d'intérêt qui n'aboutissent qu'à une nouvelle mortification pour le roseau.

Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage Dont je couvre le voisinage.

On aurait pu mettre plus près de mon feuillaye ; mais

c'est trop simple pour l'orgueilleux, il s'étend avec complaisance sur une périphrase emphatique :

Vous n'auriez pas tant à souffrir, Je vous défendrais de l'orage.

Tout cela est bien sec, parce qu'au fond, c'est le moindre souci du chêne.

Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords du royaume du vent.

On ne remarque guère que l'élégance poétique de cette dernière périphrase pour dire l'eau; mais il y a selon nous autre chose à signaler dans ces deux vers les meilleurs peut-être de la pièce comme indice du caractère. Le chêne arrive à penser et presque à dire qu'après tout, c'est la faute du roseau s'il est malheureux, et qu'il mérite sa misère en naissant loin de lui et près des bords de l'eau ; que les pauvres ont tort d'être pauvres, et les riches raison de les négliger, et qu'enfin tout est pour le mieux.

La nature envers vous me semble bien injuste.

Ce vers n'est qu'une répétition polie du début, pour faire convenir le roseau de son infortune, et du bonheur du chêne. Mais celui-ci est trompé dans son attente.

Votre compassion, lui répondit l'arbuste, Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci.

Le chêne nous a tellement occupés de lui qu'on re-

marque à peine, que ce mot lui se rapporte grammaticalement à un mot beaucoup trop éloigné, c'est-à-dire au premier vers. Il n'y a dans celte réponse, selon nous, ni remercîment, ni ironie; mais la politesse froide d'un inférieur qui décline la protection d'un grand, le dernier trait est même assez sec et dégagé, mais sans impertinence.

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables.

Cela devient étrange, et le vers qui suit offre une allusion fort claire et encore plus hardie,

Je plie et ne romps pas.

Cela signifie que d'autres ne plient pas, mais peuvent rompre, et pour qu'on n'en doute pas, il complète l'explication en trois vers qui ne semblaient pas nécessaires , quoiqu'ils préparent le dénouement et finissent par une ^orte de menace,

. . . Vous avez jusqu'ici

Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos.

Mais attendons la fin.

Ce doute est peu respectueux sans être insolent, et le roseau se tient dans une attitude de politesse froide et indifférente qui répond à l'intention désobligeante et vaniteuse de son interlocuteur. Il n'a aucun préjugé sur sa puissance ; voilà tout : mais cela même est pour le chêne un excès d'audace qu'il relèverait sans doute avec aigreur ou emportement, si la tempête lui en laissait le temps.

Comme il disait ces mots, Du bout de l'horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants Que le nord eût portés jusque là dans ses flancs.

J'avoue que j'aurais souhaité que le vent fût appelé par son nom, indépendamment de cette magnifique périphrase un peu énigmatique. Au contraire, les mots résisté contre les coups, et celui de qui la tête au ciel était voisine, blâmés par d'autres qui, au nom de la grammaire, voudraient voir résisté aux coups, et dont la tête était voisine du ciel, me semblent irréprochables et même excellents. De sorte qu'en voyant le sort des censures élevées contre les chefs-d'œuvre, je ne serais pas surpris qu'il en fût ainsi de ma critique et de celle que je vais encore hasarder. On n'aurait alors à cet égard que deux partis à prendre, admirer ou se taire; si la franchise de la critique n'était pas ce qui donne du prix à l'éloge et à l'admiration.

L'arbre tient bon, le roseau plie

Vers excellent qui met les deux acteurs en situation, et imitalif au moins quant à l'expression de tient bon.

Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu'il déracine...

C'est ici que nous avons à faire une autre réserve, le résultat semble un peu brusque, et le tour assez commun, pour exprimer cette tempête et cette victoire épouvantable qui a dû coûter de longs efforts au vent, et qui n'a pas eu lieu tout d'un coup. Quelques autres

FABULISTES ÉTRANGERS. 2!o5

fabulistes, Lebeau enlre autres, ont fait pressentir le résultat final par plusieurs vers de description que nous voudrions voir ici ; mais La Fontaine semble pressé de terminer son récit et d'arriver à cette grande ruine qu'il va mettre sous nos yeux dans deux vers admirables et plus beaux encore que ceux de Virgile, son modèle.

. . . . Quse quantum vertice ad auras ^thereas, tantum radice ad tartara tendit.

Celui de qui la tête au ciel était voisine,

Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

Si les grands écrivains sont presqu'aussi remarquables par ce qu'ils ne disent pas que par ce qu'ils disent, cette fable a, outre toutes ses beautés, deux autres mérites, le premier de ne pas nous dire ce qu'est devenu le roseau, personnage secondaire presque oublié et dont on peut supposer facilement le salut; le second, c'est de n'avoir pas de moralité banale, et trop aisée à déduire, mais de laisser au contraire le lecteur sous l'impression profonde et mélancolique de cette destinée des grandeurs de la terre. C'est par cette élévation naturelle des pensées, l'art infini de la composition, ce rapport étroit et soutenu du sujet et du style, ce coloris à la ft)is si sobre et si expressif, enfin par cette perfection si étonnante que La Fontaine mérite d'être lu et relu par tous les âges, et étudié à fond par tous les critiques; quand même il ne serait pas l'écrivain le plus aimable, et le poète le plus original de la langue française.

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