CHAPITRE X
201. Caractère de la Fable dans l'Inde. — 202. La Fable en Grèce et à Rome. — 203. Fables latines du moyen âge et de la renaissance.
— 20i. Fabulistes et conteurs français. — 205. Fabulistes étrangers.
— 206. Quels sont les auteurs qui ont le plus servi à La Fontaine.
201. Résumons en quelques mots la longue histoire (le la Fable que nous venons de parcourir. Quoique les paraboles de la Rible aient quelque rapport avec l'apologue, les fables proprement dites se trouvent d'abord dans l'Inde oii elles forment un ouvrage étendu, et un enseignement complet à l'usage des princes. Les animaux y vivent en société, y parlent et y agissent comme des hommes, et par de longs discours et des récits insérés les uns dans les autres, leur enseignent une sagesse plus pratique que morale, mais assez profonde.
Le Pantchatantra, dont V Hitopadesa est une imitation, traduit en persan , sous le titre de Damna et Cailla, passa en Europe au moyen âge, et fut connu de La Fontaine, par les versions de troisième et de quatrième main, de Larrivey, de David-Sahid et du père
Poussines, bien qu'ils n'aient été rendus directement en français que de nos jours seulement. La Fontaine a abrégé ces contes en les combinant avec l3s fables d'Esope, et en leur donnant une autre conclusion.
202. Dans la Grèce, la Fable, qui n'était d'abord qu'une allégorie pratique, ou une figure oratoire et un exemple philosophique à l'usage des historiens, se personnifie dans Esope où elle n'est encore qu'un enseignement accidentel conservé par la tradition. Babrius la met en vers mythiambiqucs et lui donne un cachet poétique, dramatique et original que La Fontaine a retrouvé, sans avoir connu cet auteur découvert il y quinze ans à peine. Après Babrius, la Fable devient un exercice de rhéteur entre les mains d'Aphthonius; puis elle est abrégée en quatrains par Ignace Magister, ou étendue en homélies par saint Cyrille. Enfin, les auteurs byzantins et Planude en particulier, la réduisent à un canevas de quelques lignes de prose qui a passé longtemps pour le type de la Fable, tandis qu'il n'en était que la décadence.
Chez les Romains, la Fable n'est d'abord qu'un trait historique ou une légende poétique, dans le discours ou dans la satire, quoique Horace ait laissé des modèles de récit enjoué et philosophique. Phèdre met les fables attribuées à Esope en vers corrects et précis, mais d'une élégance assez froide et un peu lourde. Le goût s'étant altéré rapidement comme on le voit par Apulée et Aulu-Gelle, Avianus sous Théodose les met en distiques maniérés.
203. Plus tard, Phèdre est réduit en prose par Romulus ou plutôt par les divers Romulus, et défraie ainsi les fabulistes du moyen âge et quelques poètes scolastiques. L'apologue se retrouve dans les compilateurs de
l'antiquité, tel que Vincent de Beauvais, les moralistes plus populaires, tels que Pierre Alphonse et Nicolas de Pergame, et même les sermonaires , tels que Gritcli , Barlette, Raulin et Messier, avec une simplicité naïve, mais sans originalité, sans style et sans génie.
A l'époque de la Renaissance, tandis que des savants, comme Camerarius et Gilbert Cousin, se bornent à reproduire en prose latine les fables d'Esope, des conteurs italiens ou allemands, Pogge, Bebelius et surtout Abstemius, y ajoutent des contes plus ou moins moraux ou plaisants, narrés avec sécheresse, mais dont le fond ne sera pas inutile à notre fabuliste. Cependant, la poésie la*ine, avant et après la découverte tardive et contestée de Phèdre , s'applique aux fables d'Esope. A demi-barbare avec Perotti et Philelphe, elle est plus élégante et plus correcte, mais assez sèche dans Faerne, Jacques Régnier, Alsopp et Commire; enfin elle est réduite à traduire les fables de La Fontaine dans les vers faciles mais un peu maniérés des professeurs Lebeau, Giraud et Desbillons.
204. Si la vie n'anime point cette littérature savante et empruntée, elle éclate dans les essais diffus de la littérature française du moyen âge. Les romans de Renart, imitation originale des fables indiennes, sont une sorte d'épopée burlesque, où les animaux parodient et raillent la société féodale. Les fables y sont assez rares, assez peu variées et surtout prolixes et sans moralité; mais les fabulistes proprement dits , Marie de France et les Ysopet, se distinguent par leur naïveté, leur enjouement et une sorte de simplicité de style, qui convenait également à la Fable et cà leur époque. A la fin du moyen âge, les fables d'Esope sont traduites en
prose française avec une piquante originalité de langage, par Guillaume Tardif et Julien Macliaut, comme Plutarque l'est plus tard par Amyot.
Toutefois , les conteurs du xvie siècle sont encore plus remarquables par leur verve comique et satirique; à leur tête marche Rabelais, modèle de gaîté, quand il n'est point obscène ou diffus. Ce siècle vit aussi d'aimables fabulistes en vers naïfs et piquants, tels que Gilles Corrozet et Guillaume Guérout, mais trop souvent prosaïques et qui ont été précédés et suivis par deux plus grands poètes, Clément Marot et Mathurin Régnier. Pendant le xvii^ siècle , la Fable fut abandonnée à des prosateurs d'un ordre secondaire. Mais à peine La Fontaine eut-il relevé le genre par ses chefs-d'œuvre, qu'il fat escorté par de faibles imitateurs, tels que Le Noble, et suivi d'une foule de fabulistes plus ou moins ingénieux, mais dont aucun n'eut son génie, et qui semblaient condamnés d'avance à la médiocrité.
205. A l'étranger, quoique le recueil d'Esope ait été traduit dans toutes les langues, aucun poète ne s'est distingué dans la Fable. En Italie seulement, Yerdizotti eut de l'élégance et de la facilité et fut peut-être étudié par La Fontaine; et, de nos jours, Casli a donné à l'apologue une portée politique et un cadre neuf et plus étendu. Chez les autres peuples, on a vu successivement des fabulistes estimables , tels que Yriarte en Espagne, Gellert, Hagedorn, Lichtver et Pfeffel en Allemagne, Gay en Angleterre, et Kriloff en Russie; mais aucun ne paraît avoir réuni au même degré la finesse et la naïveté.
206. Tous ces devanciers de La Fontaine se réduisent à trois sources, savoir : les fables ésopiques pour plus
de la moitié des sujets ; les fables indiennes, et les contes tirés de divers recueils pour le reste; et à quatre auteurs principaux : Esope, pour quatre-vingt-dix fables; Phèdre, pour quarante-cinq, ce qui forme la moitié de leurs ouvrages; les apologues indiens pour vingt environ, et le conteur Abstemius pour vingt-cinq. Trente autres écrivains n'ont fourni chacun que une ou deux fables. Mais si l'on s'attache plutôt à l'influence littéraire de ces divers auteurs sur notre fabuliste, l'on arrive à un résultat un peu différent. Esope et Abstemius ne lui ont donné qu'un canevas informe; Phèdre, une précision élégante et un coloris sobre jusqu'à l'excès; les fables indiennes, une plus grande liberté de développements et une teinte sentimentale ; enfin , nos fabulistes du xvf siècle et peut-être l'italien Verdizotti, l'exemple d'une naïveté agréable; mais c'est surtout dans les conteurs, tels que Rabelais, qu'il a trouvé un ton d'enjouement et de malice gauloise et un style expressif et populaire. Enfin, l'on doit regretter qu'il n'ait pas connu Babrius, le premier fabuliste avant lui, ni Marie de France ou les Ysopet du xiir siècle , qui lui eussent fourni de précieux modèles. Néanmoins, il ne faut pas exagérer la part qu'il doit à ses devanciers. Il ne doit qu'à lui-même le naturel de son style, si facile et si original , l'art infini de sa composition , sa raison juste et droite mêlée de sentiment, sa raillerie sans malignité, et surtout cette adorable bonhomie qui fait chérir ses écrits, en dérobant une partie de leur perfection.