CHAPITRE 1er
7. La Fable tient de la prose et de la poésie. — 8. Mais, par sa nature et pour atleindre sa perfection, elle est plutôt poétique. — 9. L'expresion du beau par la poésie est directe, critique ou mixte. — 0. La Fable est un poème d'une expression mixte.
7. Parmi les critiques, les uns voient dans la Fable [irincipalernent une vérité morale proposée à la raison; d'autres la considèrent comme une exhortation au bien, offerte dans un discours allégorique à la volonté ; d'autres enfin en font un tableau poétique , parlant surtout à l'imagination et ayant pour objet le beau idéal. De là une foule de définitions et de règles contraires sur l'apologue, selon qu'on l'envisageait exclusivement à l'un de ces trois points de vue. Lamotte, Batteux, Sabattier, Florian ne peuvent s'entendre sur la nature de la Fable.
Lessing, qui réfute les deux premiers, ne voit dans la Fable qu'un enseignement philosophique, et, à ce titre, il condamne comme opposés au but moral, toute espèce d'ornements, préférant la prose à la poésie, et la sécheresse d'Esope aux grâces de La Fontaine. Enfin , Lemonnier, fatigué de tous ces systèmes, renonce à définir la Fable et prétend que l'on ne peut y arriver. Il est certain que la Fable n'était, le plus souvent, dans l'antiquité, qu'une allégorie philosophique ou oratoire, et qu'on a vu chez les modernes des Fables en prose estimées, telles que celles de Fénelon et de Lessing; mais que, le plus souvent, au moyen âge et chez les modernes, c'est un petit poème amusant l'imagination. 8. Pour juger si l'apologue est susceptible de poésie, il suffirait de citer les chefs-d'œuvre de La Fontaine ou les Fables d'une foule de poètes anciens et modernes, français et étrangers; mais on peut aussi le décider autrement au moyen d'une définition exacte et précise. Toutes celles qu'on en a données, bien qu'iracomplètes et peu satisfaisantes , rentrent l'une dans l'autre et se réduisent à celle-ci, que tout le monde acceptera, sans doute : le récit d'une action réfléchie , attribuée aux animaux et aux autres êtres de la nature et aboutissant à une vérité morale. Cette définition n'implique ni n'exclut la poésie ; mais il est certain que la fable ne produit tout son effet, et ne persuade pleinement de la raison et du langage attribués aux bêtes, et par suite de la vérité morale qui résulte de leur action , qu'au moyen de la fiction et de la forme poétiques. Cependant, c'est un genre de poésie à part, ayant pour but un enseignement moral et reposant sur un merveilleux de convention. De là certaines conditions qu'elle doit remplir
et que nous examinerons quand nous lui aurons assigné sa place parmi les autres genres de poésie; mais, en reprenant les diverses parties de notre définition, nous pourrons y ajouter déjà le mot de récit poétique. Cette addition est importante, parce qu'elle emporte plusieurs autres conditions de rhythme et de langage, et parce qu'elle rattache la Fable au beau comme à son but principal, au lieu de la ramener uniquement au vrai et au bien, c'est-à-dire à la dissertation et à l'éloquence. Ainsi, nous devrons considérer la Fable comme poème et comme récit, puis au point de vue de la morale et du merveilleux, et enfin , par rapport aux règles générales de l'invention , de la composition et du style appliquées à ce genre particulier d'ouvrage.
9. Le plus souvent la poésie exprime directement le beau, avec charme ou avec transport, et nous le fait' aimer et admirer, en présentant à notre cœur et à notre intelligence ce rêve de l'idéal qui élève l'âme au-dessus d'elle-même et du monde. Mais souvent aussi elle se contente d'un rôle en apparence plus modeste et exprime le beau indirectement; soit qu'elle le venge du laid, son contraire, livré à notre risée ou à notre indignation, comme dans la comédie ou la satire; soit même qu'elle récrée l'âme par de légères étincelles de vérités particulières, quelques éclairs de beauté fugitive, quelque traits de grâce badine, comme dans la chanson, le conte, l'épigramme, l'ode anacréontique ; c'est ce que nous appellerons, faute de mieux, expression indirecte ou critique du beau. Toutes les littératures, et la littérature française en particulier, à côté des sublimes tableaux de la poésie idéale, de l'ode, de la tragédie, de l'épopée, ont des peintures enjouées ou
piquantes de la vie privée, le désir de ses joies folles et éphémères, des travers ei même des vices de l'humanité. On voit ainsi l'un près de l'autre, Aristophane et Sophocle, Anacréon et Pindare, Horace (satires) et Virgile, Juvénal et Lucain, Marot et Ronsard, Régnier et Malherbe, La Fontaine dans ses contes, et Corneille, Molière et Racine, Voltaire, l'aateur des poésies fugitives, et Voltaire, l'auteur de la Henriade et des tragédies, Gresset et Crébillon, enfin. Déranger et Lamartine. On ne peut refuser aux uns pas plus qu'aux autres le titre de poètes; et pourtant, les premiers n'ont pas eu pour objet de peindre directement le beau, c'est plutôt le laid, ou le faux, ou le mal qu'ils ont poursuivi, tantôt avec les traits du ridicule, tantôt avec le fouet de la satire; ce sont des poètes, mais des poètes critiques, c'est-à-dire comiques, satiriques, folâtres ou indignés, et toutefois de grands poètes, bien que leur œuvre semble d'un ordre moins élevé. D'autres, enfin, ont un rôle intermédiaire et montrent le beau dans ses rapports avec le vrai, le bien et l'utile, ou mêlent l'expression idéale du beau avec l'expression critique du laid, j'entends de la laideur morale. Tels sont les poètes didactiques ou gnomiques, les fabulistes, Hésiode , Théognis , Aratus , Babrius, chez les Grecs; Térence, Horace (dans les Epîtres), et Phèdre , chez les Romains , et chez nous, Boileau, La Fontaine et Voltaire (dans les discours en vers). La poésie dramatique, nous offre souvent ce mélange de ton et de style, tanlôt noble et tantôt enjoué. La tragédie, la comédie, le drame, sont les trois types distincts de ces trois expressions du beau; l'une est de la poésie idéale, l'autre est critique, le dernier est mixte, étant moins élevé, sans doute, mais pouvant
faire succéder les larmes au sourire, et étant ainsi plus vrai et moins pur.
10. Il n'est pas difficile de voir que telle est en particulier la Fable, sérieuse par son but moral, et plus souvent enjouée dans son récit; naturelle et factice, admettant un merveilleux imaginaire et plaisant, mais sans convenir de la fiction, et enfin amusant et instruisant le lecteur tour à tour. Ce genre modeste se prête à tous les tons, et la poésie y poursuit à la fois le beau, le vrai et le bien, raille le laid, le faux et le mal; c'est le seul dans lequel l'enseignement soit essentiel, tableau de la nature et parodie de la société, ayant le charme de la fiction et le mérite de la vérité, comique sans tomber dans la charge, et moral sans être ennuyeux. Ce n'est point de la haute poésie, bien qu'elle s'élève quelquefois avec La Fontaine; ce n'est pas non plus une plaisanterie avouée et bouffonne, bien qu'elle ait presque toujours une teinte de badinage; enfin, elle aboutit à une vérité morale ou philosophique, et elle forme ainsi un genre mixte par excellence , au moins dans La Fontaine , car il est presque le seul qui lui ait donné son vrai caractère d'un tableau comique et instructif, naïf et merveilleux, poétique et moral. Si donc nous voulions assigner à la Fable sa place parmi les genres de poésie narrative , nous dirions que l'Epopée, récit d'une action merveilleuse, héroïque et étendue, l'Idylle, tableau idéal du foyer domestique, ont pour caractère l'expression directe du beau par la peinture de la vie publique ou privée; que le conte badin ou fabliau et l'épopée héroï-comique, ont une expression critique ou indirecte; enfin, que la Fable et le conte sérieux ou le lai du moyen âge ont une expression mixte , tan-
tôt idéale et tantôt critique , directe par le but et la portée, indirecte par le récit et les moyens, ou plutôt plus ou moins critique ou idéale selon le sujet et les détails. C'est le plus libre et le plus varié peut-être des genres de poésie , mais dans des limites assez étroites et dans un (on moyen de sérieux et d'enjouement.
La Fable est donc un poème, et, comme tel, elle a pour objet le beau , elle doit plaire d'abord à l'oreille par un rhythme sensible , puis à l'imagination par un langage coloré; elle doit éclairer, réjouir et élever l'àme, lui présenter un type idéal dans un cadre précis et bien adapté, et lui donner le mouvement et le charme de la vie. Ce poème doit reproduire une action extérieure , concrète , naturelle , sans que le poète montre sa personnalité. La forme en étant narrative, la Fable doit offrir un tableau merveilleux et animé, mais non éloquent et pathétique. Enfin, l'expression en étant mixte, c'est-à-dire idéale et critique, et montrant le beau dans ses rapports avec le bien et le vrai, le ton en est moyen et varié, c'est-à-dire sans élévation, mais sans bouffonnerie, plutôt simple que sublime et enjoué qu'élégant. Les autres caractères de la Fable se tirent de ce que c'est le récit d'une action attribuée à des animaux, et de ce qu'elle doit mettre en relief une vérité morale.