CHAPITRE II
H. La moralité est essentielle à la Fable. — 12. La Fable a pour acteurs des animaux supposés intelligents. — 13. Cette fiction est puisée dans la nature même. — 14. Toutefois, cette fiction est plus facile aux peuples primitifs. — 15. Les animaux conviennent à la moralité et donnent à la Fable un caractère naïf et enjoué. — 16. Le merveilleux dans la Fable s'applique à des actions naturelles. — 17 Tout dans la Fable doit aboutir à la conclusion, comme dans la Fable de La Fontaine : Le Renard et la Cigogne — 18. La brièveté dans la Fable n'est que relative et doit se concilier avec la gaîté et la couleur poétique. — 19. Le style de la Fable doit avoir de la naïveté, — 20. de la souplesse et de l'enjouement. — 21. Le rhytbme de la Fable doit avoir de la facilité. — 22. Des contes mêlés aux Fables de la Fontaine. — 23. Résumé des principes de la Fable. ~ 24. Chaque écrivain peint aussi son pays et son époque. 25. Un auteur se peint aussi lui-même dans ses écrits. — 26. Avant d'étudier La Fontaine, il faut passer en revue ses devanciers.
11. La Fable aboutit à une conclusion que l'on appelle moralité et qui lui est essentielle. C'est tantôt une vérité philosophique ou d'expérience sociale, comme celle de la Mort et du Bûcheron :
Plutôt souffrir que mourir, C'est la devise des hommes.
Plus souvent c'est une leçon de prudence ou de sagesse pratique, comme celle qui ressort de la Fable du Chat et du vieux Rat :
La défiance Est mère de la sûreté ;
rarement c'est un précepte de morale , comme dans la fable de l'Ane et du Chien :
Il se faut eiitr'aider, c'est la loi de nature.
On a reproché à La Fontaine de s'en tenir aux deux premières sortes de conclusion, et de n'être pas assez moral ou chrétien. Il est vrai qu'il s'en tient aux conseils de l'expérience mondaine et d'une sagesse assez égoïste, suivant en cela la tradition des anciens et de la plupart de ses devanciers; mais ce reproche est-il bien fondé, et les animaux peuvent-ils servir de types d'un enseignement plus élevé et de vertus plus pures? Il est permis d'en douter. On insiste, et l'on dit que rien ne l'oblige alors à cultiver un genre inférieur; c'est porter un jugement encore bien sévère. Car enfin, la prudence n'exclut pas la vertu , et cela se réduira à dire que son recueil n'est pas un cours complet de morale chrétienne ou de catéchisme, ce qu'on ne peut exiger de lui. Profilons de ce qu'il nous donne, en y ajoutant ce qu'il ne dit pas. Au moins, devons-nous reconnaître que la Fable ne doit jamais être contraire aux règles non seulement de la sagesse naturelle , mais aussi de la morale chrétienne. Et sur ce point, nous croyons, malgré les attaques de Rousseau, que La Fontaine, et les fabuhstes en général, sont à peu près irréprochables. Cette moralité ne doit être ni trop banale,
ni métaphysique, ni obscure, ni lirée de trop loin. C'est elle qui donne à l'action sa portée et son unité; c'est à elle que tout doit aboutir. On peut, d'ailleurs, la mettre au début, et mieux encore, à la fin, ou même l'omettre quand elle est facile à déduire et évidente; mais il faut qu'elle soit courte, unique et précise.
42. Outre la conclusion morale qui la termine, le caractère propre de la Fable, c'est d'avoir pour sujet les animaux. Ce n'est que par une sorte d'extension plus rare que l'on voit y figurer des plantes, des ruisseaux, des pierres, les astres ou les autres êtres de la nature, ou les objets fabriqués par l'homme, comme le pot de terre et le pot de fer, le cierge, la lime, ou enfin les dieux du paganisme, Jupiter, Mercure, les allégories personnifiées et consacrées de la Fortune et de l'Amour. Mais les abstractions philosophiques, la Mémoire, le Jugement, l'Imagination n'y peuvent guère trouver place, étant trop peu réelles et trop peu vivantes. Les hommes n'y devraient pas figurer non plus, soit qu'ils s'entretiennent avec les animaux, ce qui est plus bizarre et plus invraisemblable en quelque sorte parle mélange de la réalité et de la fiction , que lorsque les animaux conversent entre eux; soit que les hommes en soient les acteurs, ce qui rentre plutôt dans le conte. Soixantedix environ des Fables de La Fontaine sont de ce genre et ont pris place dans son recueil parce qu'ils présentent une moralité; mais on doit, selon nous, les distinguer des autres Fables; ils appartiennent k d'autres sources et à un genre de poésie dont nous dirons plus loin quelques mots.
13. Ce sont donc les bêtes et surtout les quadrupèdes qui sont les acteurs des Fables; et parmi ces derniers,
les animaux domestiques ou connus de tous. Les plus fréquents dans La Fontaine comme dans Esope et dans Phèdre, sont : le Renard, le Loup, le Lion, l'Ane, le Chien, la Belette, le Cerf, la Brebis, le Bœuf, la Chèvre, le Chat, le Cheval, le Rat et la Souris. Tout le charme et tout le fond de la fable repose sur cette fiction, qui attribue aux animaux la raison, le langage, les défauts et les qualités des hommes; et cette fiction elle-même est une sorte de merveilleux naturel auquel l'esprit se prête facilement. D'abord, on sait que le monde physique offre comme l'emblème du monde moral ; le ruisseau rappelle la vie qui s'écoule sans retour, la rose et ses épines ressemblent au plaisir funeste, le serpent se glisse sous les fleurs comme la mort sous la volupté ; les quatre saisons semblent l'emblème des quatre âges de la vie. Ensuite les animaux, plus que tous les êtres de la nature, ressemblent aux hommes, non seulement par certains côtés extérieurs, mais par leurs instincts, leurs allures et leurs appétits. Il y a plus, chacun représente comme une des faces de l'humanité, et un caractère particulier : le lion, la force et le courage; le renard, la ruse et l'intelligence ; le loup, la violence brutale et la sottise; le chat, l'hypocrisie; la brebis, la douceur; le rat, la faiblesse étourdie et quelquefois utile; le cheval, la fierté indépendante; le chien, par suite de sa domesticité et de sa souplesse, se plie à des mœurs diverses et n'a pas un caractère bien tranché dans la Fable. Ainsi, rien de plus naturel et de plus agréable que cette assimilation entre l'homme et les animaux, mais dans certaines limites, c'est-à-dire dans une action de peu d'étendue et qui rentre dans leurs habitudes; c'est comme une interprétation morale de
leur conduite, aussi n'y faut-il pas d'entreprises trop suivies, de trop longs raisonnements, ni de sentiments trop élevés. Le langage même doit en être simple , familier, presque enfantin, même quand les hommes ou les dieux y interviennent.
iA. Il faut reconnaître, en effet, que ce genre de fiction est plus ordinaire chez les enfants et les peuples primitifs, par exemple chez les Indiens et les Orientaux. Ces derniers font un usage fréquent des allégories et des symboles; la nature, dans l'Inde, est exubérante et plus puissante que l'homme; celui-ci ne s'y distingue pas nettement des autres habitants de la terre, dont il est plus souvent la victime que le maître. D'ailleurs, la croyance de la méterapsychose établit une sorte de confusion et d'égalité entre la nature humaine et la nature animale. Aussi, dans les apologues indiens, les animaux ont une société en forme, et se livrent à de longs discours et à de profonds raisonnements. Rien, presque, ne les distingue des hommes; il en est de même à peu près dans les Roynans de Retiard du moyen âge, mais par une fiction plus bizarre, moins naturelle et moins sérieuse. Les anciens, et surtout les Grecs et les Romains, attribuaient aux animaux réels ou fabuleux, une foule de propriétés merveilleuses, entre autres la connaissance de l'avenir, et parfois même quelque chose de divin. Il suffit de rappeler h s centaures, les dragons, la chimère, le phénix, et les transformations des dieux en bêtes. Le moyen âge héritant des superstitions de fantiquité, et, comme elle, plus crédule qu'observateur, a du moins une idée plus haute et plus pure de la dignité de l'homme racheté par un Dieu et destiné à le posséder un jour. Pour lui, l'animal doit glorifier
Dieu et donner à l'homme des exemples et des règles de conduite. — Il le place partout, dans les légendes et la littérature, dans la théologie symbolique, dans l'architecture des cathédrales, dans les armoiries, dans les fêtes du temps, dans toutes ses craintes et toutes ses joies. Le cheval, en particulier, a sa place dans tous les romans comme dans tous les exploits de la chevalerie à laquelle il a donné son nom. La science moderne, tout en étudiant avec soin les animaux, ne sait pas beaucoup mieux à quoi s'en tenir sur leur compte, mais elle les a relégués dédaigneusement bien au-dessous de l'homme , quand elle ne les lui a pas assimilés par un grossier matérialisme. Ce n'est pas de nos jours, après tant d'études et de systèmes de tout genre, que la Fable peut devenir populaire ; c'était à l'époque où l'homme commençait à se dégager de l'influence de la nature ou des traditions religieuses, quand il avait déjà observé le monde physique et le monde moral, en conservant encore son imagination et sa naïveté primitives, c'est-àdire à l'époque d'Esope , du moyen âge ou même du xvie siècle ; mais les fables de Phèdre et de Babrius ont déjà plus d'art que de naturel, et quant à La Fontaine, vivant au xvii^ siècle, c'est à force de bonhomie qu'il a retrouvé le langage qui convient aux animaux. On peut donc affirmer que l'âge de l'apologue est passé et que La Fontaine, non seulement à cause de son génie, mais à cause du changement des temps , sera , malgré d'heureuses tentatives, le dernier des fabulistes.
15. Les animaux, comme personnages, offrent un grand avantage au conteur et au moraliste. D'abord, ce sont des types connus et universels, vivants, comiques et imaginaires; ensuite, ils sont étrangers à l'homme,
qui y. prend un léger intérêt et s'émeut moins des catastrophes qui leur arrivent; de plus, ils nous sont inférieurs et excitent de notre part un sourire d'ironie bienveillante, comme le fait l'homme à la vue d'enfants jouant entre eux et offrant une miniature de la société. Cette naïveté doit donc être la qualité propre du f:^.buliste, soit qu'il paraisse crédule et dupe de ses fictions, soit que tout en nous paraissant naïf, il songe à nous railler et à nous faire rire de nous-mêmes, quand nous croyons rire de lui et de ses récits. De cette fiction plaisante qui prêle aux animaux nos travers et nos idées, résulte, selon moi, outre la naïveté et la familiarité du langage , une autre condition que La Fontaine seul a possédée et que Lessing même lui a reprochée , c'està-dire la gaîté, ou un certain ton de badinage, mais plutôt senti qu'avoué , une sorte de sérieux plaisant qu'il est plus facile de sentir en lisant La Fontaine que de définir. Tous les autres fabulistes sont trop graves, même au xiii^ et au xvP siècles. La Fontaine seul s'amuse de bonne foi de son sujet et y prend un intérêt comique et sincère qui lient à son caractère de grand enfant.
16. Mais nous nous apercevons que nous traçons le portrait de La Fontaine en voulant donner les règles de la Fable, tant il a le génie de ce poème, tant il est vrai qu'il est le fabuliste par excellence. Quoi qu'il en soit, c'est à cette disposition naturelle et jusqu'à un certain point légitime que nous avons d'habiller les animaux en hommes, que la Fable doit sa naissance, et non, comme on l'a dit, au goût des Orientaux pour les paraboles , ou à la nécessité de cacher la vérité pour la faire agréer par un despote ombrageux. Nous ne nions
pas cet emploi particulier de l'apologue; mais il ne suffit pas et n'est pas nécessaire pour expliquer l'origine de ce petit poème, qui a sa source dans ce penchant plus général de l'humanité, de voir partout son image. Il résulte encore de cet emploi des animaux dans la fable, l'obligation de les transformer à moitié en hommes, et de leur conserver à moitié leur nature inférieure. Il y a là un juste milieu qui n'est pas facile à marquer ni à saisir et que La Fontaine a bien observé. Les faire lire , écrire et prier Dieu , semble excessif et peu naturel ; mais on peut les faire s'entretenir, se disputer, se tromper et combattre, leur supposer même des rangs et un certain ordre social. En général, on doit , selon nous , comme pour le merveilleux épique, expliquer et agrandir des actions naturelles par des ressorts et des secours supérieurs. Ainsi , le loup dévorant un agneau, est un fait ordinaire; le fabuliste, en montrant le loup brutal et de mauvaise foi, injuste et sanguinaire, n'a fait que donner à ce fait un caractère moml que l'on suppose très aisément, bien que le loup y soit étranger et qu'il soit aussi innocent que l'agneau dévorant l'herbe de la prairie. On peut même exagérer un peu les ruses, les projets, les intentions qu'on suppose aux bêtes; c'est ce qui arrive, peut-être même avec excès, dans les sujets où le renard joue un rôle. Ainsi, il peut cajoler un corbeau sur sa voix, puisqu'on lui accorde la parole et que l'on connaît sa malice ; mais peut-il faire dîner la cigogne dans une assiette , et celle-ci peut-elle lui servir un plat dans une bouteille? On ne passe cette fiction que parce qu'elle aboutit à un résultat ingénieux et plaisant. 17. Le but de la Fable est une vérité morale mise en
son jour par une action attribuée aux animaux. A cette fin, le poète doit concevoir une idée et l'incarner dans un type, c'est-à-dire dans un animal qui convienne à cette idée; de ce caractère doit ressortir une action entière, selon une conséquence naturelle, et cette unité doit présider à tous les détails qui peignent à l'imagination, mais qui, tous, doivent être coordonnés au but moral de la Fable. Ainsi, avec une apparente liberté d'allure , qui imite la vie dans ses accidents variés , le poète ne doit pas perdre de vue l'unité qui le domine et qui règle sa marche. C'est encore où La Fontaine excelle; on ne voit pas d'abord où il veut en venir, et il semble n'avoir aucun parti pris; mais tout aboutit à la conclusion, et il vous y mène de la façon la plus savante et la plus naturelle. Tout ce qui n'y concourt pas est retranché; tous les détails ont leur portée; toutes les descriptions sont des preuves; tous les vers, tous les mots sont des pas vers le dénouement. Pas un n'est de trop, et pourtant tout vit, tout se meut avec aisance; nulle sécheresse, mais aussi nulle redondance; s'il y a quelques répétitions, elles sont nécessaires à l'impression finale. Par exemple, dans la fable du Renard et de la Cigogne , les espérances trompées du renard tiennent douze vers, tandis que le récit n'en a que cinq; c'est que la leçon est d'autant plus forte que le renard sera mieux attrapé.
A quelque temps de là la cigogne le prie. Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis. Je ne fais point cérémonie.
A l'heure dite, il courut au logis
De la cigogne , son hôtesse , Loua très fort sa politesse ,
Trouva le dîner cuit à point, Bon appétit, surtout, renards n'en manquent point.
Il se réjouissait à l'odeur de la viande Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande. On servit , pour l'embarrasser, .
En un vase à long col et d'étroite embouchure ; Le bec de la cigogne y pouvait bien passer. Mais le museau du sire était d'autre mesure ; Il lui fallut à jeun retourner au logis. Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris. Serrant la queue et portant bas l'oreille. Trompeurs, c'est pour vous que j'écris; Attendez-vous à la pareille.
18. Puisque la Fable est un récit, elle est soumise aux règles que les rhéteurs assignent à la narration et doit être claire , courte , intéressante et Vraisemblable. Quant à la clarté, la plupart des fabulistes l'ont observée sans peine, grâce à la simplicité du genre et du sujet; seulement, on peut signaler dans La Fontaine et ses devanciers, trois ou quatre Fables dont la conclusion manque de netteté; celles du Cierge, du Singe, de l'Homme et la Statue, de l'Oiseau percé d'une flèche. Pour ce qui est de la brièveté, que l'on regardait autrefois comme la qualité essentielle de la Fable, bien qu'elle soit fort grande dans La Fontaine, ce n'est qu'une qualité relative. Elle consiste à ne rien dire de trop; mais ni ce qui se rapporte à la moralité , ni ce qui plaît à l'imagination, sans sortir du sujet, ne peut être regardé comme superflu ; nous le disons au nom de l'intérêt , autre qualité de la narration , et au nom de la poésie , qui doit plaire et charmer.
Mais ici nous rencontrons Lessing qui s'appuyant de
la théorie des anciens , c'est-à-dire des rhéteurs , tels que Théon, déclare que la Fable doit être simple autant que possible , serrée , sans ornement ei sans figure , et que la clarté seule lui suffit. «La Fontaine, ajoute-t-il, » avoue que la clarté en est l'âme, mais, s'excusant » sur la faiblesse de sa langue, il a cru devoir se re- » compenser par la gaîté. Et les Français, estimant » trop la gaîté, l'ont applaudi, sur la parole de Quin- » tilien, qui recommande la grâce et l'agrément, ve- » nere et gratia, ce qui ne signifie pas la gaîté. Ainsi, » continue le critique allemand, La Fontaine a fait de » la Fable un pompon poétique, un jouet d'enfant, qui » n'a plus cette précision ingénieuse des anciens » (ip^/ivu* k.ccL'rk^Kiu:;). Entendue de cette façon, la Fable » ne présente plus une vérité à l'intuition de l'esprit, » c'est un arc trop chargé de ciselures et qui reste )) sans force et se brise. Platon, voyant Esope ainsi 0) travesti, lui dirait, comme autrefois à Homère : Et » vous aussi, partez, je ne vous reconnais plus. » Toute cette critique, malheureusement, porte à faux, et vient d'un mal-entendu. D'abord, faccusation si singulière de Lessing contre la gaîté, n'est qu'une mauvaise chicane de mots. Car La Fontaine, dans sa préface, déclare, il est vrai, par modestie, que, n'ayant pu imiter la brièveté de Phèdre, il a cru devoir égayer son ouvrage, selon l'avis de Quintilien et le goût des modernes; mais il ajoute aussitôt . « Je n'appelle pas gaîté )) ce qui excite le rire, mais un air d'agrément qu'on )) peut donner à toutes sortes de sujets même les plus » sérieux. » Les mots de gaîté et d'égayer n'ont pas d'autre sens dans Boileau.
De figures sans nombre égaj^ez votre ouvrage,
De ]a foi d'un chrétien les mystères terribles, D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.
Evidemment, égayés et gaîté signifient ici agréable et agrément^ et sont employés faute d'un autre mot plus juste. Ensuite, peut-on prendre pour modèle la sécheresse assez maussade de Phèdre, qui ne rit jamais et traite gravement les animaux comme des sénateurs? Nous ne parlons pas d'Esope, qui n'a rien écrit ; chacun sait que les fables rédigées sous son nom par les auteurs byzantins sont un squelette décharné, produit de la barbarie, et non de l'art grec, comme Lessing paraît le croire. Enfin, cet enjouement est essentiel à la poésie critique et surtout à la Fable, où les animaux jouent le rôle d'hommes et font comme la parodie de nos défauts. Cette espèce de merveilleux entraîne nécessairement un ton de badinage que La Fontaine seul a bien saisi; et personne avant Lessing ne s'était avisé de trouver La Fontaine trop long ou trop orné : au contraire, chacun louait sa rapidité et son naturel. Enfin, et cela décide la question, la poésie vit d'images, et c'est par là non seulement qu'elle charme, mais qu'elle imprime ses leçons d'une manière à la fois plus profonde et plus agréable.
19. Il paraît assez difficile de définir la naïveté, bien que chacun la sente; c'est un naturel extrême, qui s'ignore, qui dit même plus qu'il ne faut dire ; il plaît dans l'enfance et n'exclut pas une certaine intelligence, mais seulement toute réflexion, toute arrière-pensée. C'est la nature qui s'échappe et exprime ce que tout le
monde comprend mais n'ose, ou ne veut pas dire; elle paraîtrait niaise dans certaines personnes, et charme par les idées d'innocence , de franchise et d'ingénuité que nous y attachons. Elle se trahit par des mots inutiles à dire, mais vrais, sentis, sincères et en rapport avec l'esprit, l'âge et la condition des personnes; c'est la convenance des petites gens et des enfants; c'est pour cela qu'elle convient dans la Fable aux animaux et à leurs historiens. Mais, pour cela, il faut que les auteurs et les contemporains soient, par leurs idées, au niveau de ce monde imaginaire et modeste. Or, c'est ce qu'on ne voit pas chez les anciens écrivant des fables à une époque de raffinement et de corruption, et c'est ce que l'on trouve en France au xiii^ et au xvi^ siècles. Quant à La Fontaine , sa naïveté est en partie imitée et en partie naturelle. Elle est le produit d'un art très profond , mais aussi d'un caractère simple et plein de bonhomie; et, comme nous le verrons en parlant de Marie de France, cette naïveté mêlée de finesse, pour être moins sérieuse, en est encore plus aimable; s'il est naïf , ce n'est pas sans le savoir, mais sans le chercher. En un mot, la naïveté dans la Fable doit tenir à la nature même des sujets et des êtres inférieurs à nous ; elle . est comme le ton propre à gens de cette espèce, ainsi que le dit La Fontaine en parlant des rats qui trouvèrent un œuf. Aussi ajoute-t-il :
11 n'était pas besoin qu'ils trouvassent un bœuf.
Cette réflexion plaît parce qu'efie prend et nous invite à prendre ces rats au sérieux; on en sourit, mais sans s'en moquer, car on leur accorde un certain intérêt
secondaire qui ne compromet pas notre supériorité. Ils sont tout à fait dans ce milieu, signalé plus haut, qui en fait un peu plus que des bêtes et un peu moins que des hommes. D'ailleurs les animaux, sentant beaucoup et raisonnant peu, doivent s'exprimer naïvement, et cette naïveté doit s'étendre à tout le récit; c'est ce que La Fontaine seul a compris et pratiqué.
20. Il est deux autres qualités du style de l'apologue, savoir : en premier lieu, une grande souplesse, une grande diversité de ton pour peindre tant de personnages différents de caractère et de langage, qualité propre à Babrius et à La Fontaine, mais que Phèdre et les autres ont méconnue ou n'ont pu avoir. Phèdre , en particulier, a quelque chose de précis, d'exact et d'uniforme qui fatigue bientôt, tandis qu'il faudrait dans la Fable être aussi varié que la nature. En second lieu, l'enjouement est absolument nécessaire à la Fable, c'est la grâce propre à ce récit à la fois sérieux et plaisant, moitié vrai et moitié faux. Ce n'est pas seulement un trait piquant de naïveté ou de satire, c'est une sorte de sourire plein de bonhomie répandu dans tout le récit et qui le fait accepter, parce que l'auteur n'a pas la prétention de l'imposer comme sérieux, ni de s'en moquer ouvertement. Par là, le fabuliste unit la finesse à la naïveté , l'esprit à la candeur, et même la malice à la bonhomie. Elle n'exclut pas une certaine sérénité, mais seulement un ton trop grave; sans tomber jamais dans la charge et la moquerie, elle avertit le lecteur de l'intention critique du récit et conserve à l'auteur une douce autorité. En un mol, elle nous tient en joie et sauve notre dignité. Cette gaîté ou plutôt cet en-
jouement est aussi bien une qualité du caractère que de l'esprit, et suppose un homme qui n'a pas d'autre préoccupation que de s'amuser en donnant des contes, c'est l'insouciance du talent et comme la bonne humeur du génie. Depuis La Fontaine on ne conçoit guère la Fable autrement, pas plus que la Comédie, sans la gaîté et la vérité de Molière; et pourtant rien n'est plus rare que cette gaîté franche et naturelle que La Fontaine et Rabelais possédaient au plus haut degré et qui fait le charme de leurs écrits; mais dans La Fontaine, elle est toujours au service du goût et de la raison. Au reste, on a plus d'une fois comparé la Comédie et la Fable, La Fontaine et Molière ; mais comme cela tient plutôt à l'homme qu'au genre, tel qu'on le trouve chez les autres fabulistes, nous renvoyons ce parallèle à la troisième partie consacrée à La Fontaine. Si nous parlons ici de lui, c'est parce qu'il est le type du genre et non pour étudier son caractère particulier.
2i. Le rhythme employé dans un poème est de la plus grande importance; les Grecs en avaient un pour chaque genre, et l'un des mérites de Phèdre et surtout de Babrius, est d'avoir appHqué à l'apologue l'iambe qui lui convient mieux que le vers hexamètre ou les distiques. Babrius surtout, comme nous le verrons, a fait preuve d'un goût supérieur dans l'emploi du vers scazon à la fois simple et satirique. On a été moins heureux au moyen âge dans l'emploi du petit vers de huit syllabes à rimes plates, vers monotone et qui porte à la d'iffusion; de même, certains poètes du xvi^ siècle se sont trompés dans l'usage d'un rhythme trop symétrique. La Fable, dans sa variété familière, doit avoir des vers de différentes mesures, à rimes croisées, qui
la rapprochent de la prose. En France, surtout, le grand vers étant trop grave et le petit vers trop sautillant, il faut les unir librement pour conter avec liberté. Cependant, le vers de dix syllabes a de la malice et de l'enjouement, mais peut-être pas assez de naïveté, et il convient mieux au conte qu'à la Fable. Ce mélange de vers et de rimes donne aux coupes une grande variété , empêche la monotonie d'une mesure uniforme et surtout assouplit la forme trop symétrique de notre versification, qui tient l'âme dans un état toujours un peu tendu. Mais au lieu d'être un secours pour rimer facilement des vers médiocres, comme il arrive le plus souvent, il faut que cette variété soit soumise à la pensée que l'on veut exprimer , et cela demande une telle justesse et tant de soin, que cette négligence apparente est peut-être plus rare et plus malaisée qu'une versification plus régulière.
22. La Fontaine ayant entremêlé ses fables de plusieurs contes, surtout dans ses six derniers livres, nous devons dire un mot de ce genre de composition. Il se distingue de la Fable par deux points essentiels; le premier, c'est que la morale en est moins sérieuse et le but moins marqué; le second, c'est que les hommes et non les animaux, en sont les personnages. De là plus de liberté dans la portée morale du récit , plus de variété dans son étendue, et plus de diversité dans le ton qui lui convient. Toutefois, on doit distinguer trois sortes de contes : l'un badin ou sérieux, mais assez long, où l'on n'a pour but que d'amuser ou de toucher le lecteur; tels sont les contes de Boccace et ceux de La Fontaine, de Rabelais et de Voltaire. L'autre est un trait épigrammatique, une anecdote plaisante, un bon
mot; tel est le conte dans Marot, Lamonnaye et Rousseau. Le troisième , enfin, est le conte à la fois enjoué et moral, assez court, mais sans épigramme; tels sont les contes que La Fontaine a insérés dans ses Fables et qui en diffèrent peu par la forme et par le fond. On n'en voit qu'un de la deuxième espèce, c'est celui des Médecins; quant à ceux de la première, la Matrone d'Ephèse, Philémon et Baucis, Belphégor et les filles de Minée , on ne voit pas pourquoi l'on s'obstine à les mettre à la suite des Fables, dont ils sont séparés, et avec lesquelles ils n'ont aucun rapport. Les autres contes qui sont mêlés aux Fables, ont pourtant quelque chose de plus gai et de plus malicieux, ils renferment plutôt une vérité philosophique qu'une morale ou une leçon de sagesse. Tels sont ceux des Femmes et du Secret, de la Fille, de la Jeune Veuve, de l'Huître et des Plaideurs, du Vieillard et des Trois jeunes Hommes; ce sont peut-être les plus parfaits des récits de La Fontaine, qui n'en a trouvé le modèle que dans certains latinistes de la Renaissance et quelques conteurs du xvi^ siècle. Il les a, d'ailleurs, entremêlés de causeries et de réflexions qui l'ont montré sous un nouveau jour, en ont fait un des modèles de la poésie philosophique, et l'ont mis à côté d'Horace et de Voltaire, comme nous le verrons à la fin de cette élude.
23. Résumons, en quelques mots, tout ce que nous avons dit de la Fable. La Fable n'atteint tout son effet et toute sa perfection que lorsqu'elle forme un poème particulier. Elle appartient à la classe de la poésie narrative , mais avec une expression mixte , c'est-à-dire idéale ou directe par son but et sa portée, critique ou indirecte par le récit et la donnée. Ce récit est soumis
aux conditions de toute narration, de façon que la brièveté n'exclut pas les ornements essentiels à la poésie, qui doit plaire et toucher, peindre et charmer en même temps qu'instruire, et que la vraisemblance s'accorde avec un certain merveilleux naturel et ingénu. On peut la définir, le récit poétique d'une action attribuée aux animaux et démontrant une vérité morale. C'est cette moralité qui lui donne sa véritable unité. Dans cette action, on suppose les animaux doués du langage, de la raison et des facultés de l'homme, par une fiction fondée sur l'expérience et la nature humaine et entretenue par un air de crédulité naïve qui nous séduise, pour nous railler et nous instruire. Cette action , une, étendue , réelle et particulière , dépend des caractères des animaux à demi transformés en hommes et nous donnant ainsi des leçons. Le style, outre les qualités générales de vérité,, de couleur et de mouvement, doit être familier et naïf en même temps que souple et enjoué, et le rhythme qui lui convient le mieux est un mélange de vers d'inégales mesures et à rimes mêlées. Les contes que La Fontaine a insérés dans son recueil s'éloignent peu de ces caractères essentiels de la Fable et sont la partie de son ouvrage peut-être la plus parfaite et la plus originale.
24. Tout écrivain, indépendamment des vérités générales et éternelles qui font l'intérêt dominant de son œuvre, peint encore une portion de l'humanité à laquelle il doit en partie ses inspirations. Il représente la nation et l'époque qui l'ont vu naître , et il est curieux et même nécessaire de le rapprocher non seulement de ses devanciers étrangers , mais aussi de ses compatriotes et de ses contemporains. C'est ce que
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nous aurons occasion de faire pour chacun des fabulistes que nous allons voir passer devant nous. Nous trouverons ainsi l'esprit oriental, sentencieux et panthéiste de l'Inde dans les contes indiens qui sont parvenus jusqu'à nous par tant d'intermédiaires ; dans Babrius, la finesse et l'heureux génie de la Grèce, même à une époque de décadence ; dans Phèdre , la dignité froide des Romains, puis la triste déchéance de ces deux littératures sous le nom d'Esope et de Romulus. Au moyen âge , le latin ne nous offre que des redites sans originalité chez les compilateurs, les poètes scolastiques et les sermonnaires, plus naïfs qu'éclairés. De même , l'époque de la Renaissance nous fournira des conteurs latins assez secs, quoique utiles, comme Abstemins, et des versificateurs d'une élégance pâle ou maniérée, chez lesquels l'usage d'une langue morte supplée ou étouffe le génie. Le français populaire du moyen âge , dans le roman de Renart, Marie de France et les Ysopets, nous offrira des modèles de grâce, de malice et de naïveté qui peignent la société féodale sous l'habit des animaux , puis des érudits ignorants et des traducteurs originaux. Le xvi^ siècle produit des conteurs pleins de malice, de licence et de gaîté, tels que Rabelais et ses imitateurs, railleurs impitoyables de tout ce qu'on respectait jusqu'alors, avec un esprit d'investigation tout nouveau , et présente aussi des poètes timides et naïfs qui ne méritaient pas l'oubli et le dédain où ils tombèrent bientôt Mais les devanciers immédiats de La Fontaine nous feront mieux apprécier son génie par leurs faibles productions. Les étrangers ont peu d'originalité et ont exercé sur lui moins d'influence que ceux que nous venons de nommer* La Fontaine repro-
duit encore mieux l'esprit populaire et le caractère français qu'il ne peint son époque , trop noble et trop sérieuse pour un genre qui semblait puéril avant lui.
25. Ce n'est pas tout. Le poète se peint aussi par ses écrits. Si nous ne connaissons pas assez les autres fabulistes pour retrouver dans leurs Fables leur personnalité, nous verrons au contraire La Fontaine se représenter au naturel dans les récits où il fait agir et parler les animaux, et mieux encore dans les contes mêlés aux Fables, où il cause avec son lecteur et montre son esprit fin et délicat, son âme tendre et sensible et son caractère insouciant; de sorte que le sujet le plus intéressant de cette étude , sera notre immortel fabuliste et le bon La Fontaine lui-même.
26. Mais avant d'étudier le Bonhomme dans ses Fables, nous devons passer en revue tous ses principaux devanciers et faire ainsi l'histoire de l'apologue dans l'antiquité indienne, grecque et romaine, dans la littérature latine du moyen âge et de la Renaissance, dans la littérature française depuis le xii^ siècle jusqu'au xviie et même chez les peuples voisins. C'est le principal sujet de ce travail et l'objet de la seconde partie.