‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 7 sur 56 · CHAPITRE 1er · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1er

"21 . Les plus anciens apologues sont dans la Bible. — 28. Mais les sources des Fables de La Fontaine sont dans l'Inde, en Grèce et dans les auteurs du xvi*^ siècle. — 29. Les Fables indiennes diffèrent profondément des Fables grecques. — 30. L'original des Fables indiennes est le Pantcba-Tantra. — 31. Traduction des Fables indiennes en pelvi, en latin, en italien, et enfin en français, par Larrivey. — 32. Traduction du persan en français, par David Sahid. — 33. Traduction du grec en latin, par le père Poussine. — 34. Vingt Fables indiennes ont été imitées par La Fontaine. — 35. Fable de la Tortue et des deux Aigles, dans le Pantcba-Tantra. — 36. Fable de la Tortue et des deux Canards, dans David Sahid. — 37. Le tour que La Fontaine a donné à cette Fable vaut mieux. — 38. Ce tour est emprunté à Esope. — 39. Fable de la Tortue et de l'Aigle, dans Esope. — 40, La Fontaine a combiné le récit indien et celui d'Esope. — 41. La Fable de la Tortue et des deux Canards, dans La Fontaine. — 42. La Fontaine avait été devancé par Babrius. — 43. La Fable de la Tortue et de l'Aigle, dans Babrius — 44. Observations sur les Fables indiennes. — 45. Nature des Fables indiennes. — 46. On ne peut en

juger qu'imparfaitement. — 47. Caractère différent donné aux Fables indiennes , par Esope et par La Fontaine. — 4-8. Saadi , dans Gulistan, a laissé quelques Fables. — 49. Les Fables du faux Lockraan et de l'Arménien Vartan sont imitées d'Esope.

27. Le plus ancien apologue se trouve dans la Bible, au livre des Juges, chap. IX. Abimelech, fils d'une concubine de Jérobaal , ayant fait mourir ses soixante-dix frères pour régner sur Sichem, Joathan, le dernier des fils de Jéroboal , qui avait échappé au massacre , vint reprocher aux Sichimites d'avoir trahi sa famille pour suivre Abimelech, et leur raconta l'apologue des arbres qui cherchaient un roi, et qui, après s'être adressés à l'olivier et à la vigne, recoururent au buisson. Celui-ci les accueillit , en disant avec rudesse et perfidie : « Si » vous m'établissez roi, venez et reposez-vous sous mon » ombre, et si vous ne le voulez pas, qu'il sorte du )) buisson un feu qui dévore les cèdres du Liban. » Et Joathan fait l'application de cet apologue aux Sichimites et à Abimelech. On connaît le bel apologue du prophète Nathan pour reprocher au roi David, son adultère avec la femme d'Urie, sous l'image d'un riche, qui, pour fêter l'arrivée d'un ami, au lieu de tuer un de ses mourons, tua la brebis unique d'un pauvre, son voisin.

Quant aux paraboles du nouveau Testament, elles n'ont que des rapports éloignés avec la Fable et ne paraissent pas avoir été traitées ou imitées par La Fontaine. D'ailleurs, le respect pour leur autorité divine nous empêcherait de les juger au point de vue de la morale et de la critique littéraire. L'homme n'a qu'une chose à faire, c'est de les méditer et d'en faire la règle de sa conduite.

28. En écartant les paraboles de la Bible , il nous reste à signaler trois sources d'apologues dans La Fon-

taine. Parmi ses Fables, les unes sont empruntées à l'antiquité classique et surtout aux Grecs; ce sont les sujets attribués à Esope, et traités aussi par Babrius, Phèdre et Aviénus, ils remplissent les six premiers livres presque en totalité; les autres Fables, celles des six derniers livres, sont généralement prises, soit à un recueil de Fables indiennes, d'une date très reculée, soit à plusieurs conteurs français ou italiens, du moyen âge ou de la Renaissance.

29. Bien que les Fables ésopiques et les Fables indiennes soient d'une forme, d'une étendue, et souvent d'une portée fort différentes , il est impossible de méconnaître les rapports étroits, la ressemblance et presque l'identité d'un certain nombre d'entre elles. Ainsi, l'on retrouve dans les deux sources d'apologues : les Membres et l'Estomac, la Tortue et les deux Canards, le Lion et le Rat, etc., quoiqu'avec des différences profondes dans les détails. Par exemple, il y a, dans Babrius, une Fable de cent vers qui , par sa forme et sa longueur, diffère de toutes les autres et qui est prise évidemment à la légende indienne, sans qu'on puisse dire comment elle a passé de l'Inde en Grèce ; c'est la Fable du Lion malade, de l'Ane et du Renard. Mais malgré ces Fables communes et ces rapports incontestables, difficiles à préciser, et que nous rappellerons plus loin , il faut distinguer ces deux sources d'apologues , si diverses dans les originaux et même dans La Fontaine. Nous parlerons d'abord des Fables indiennes, parce qu'elles sont plus anciennes que les Fables ésopiques, quoiqu'elles n'aient été imitées par notre fabuliste que dans ses six derniers livres. Ensuite, nous poursuivrons les Fables grecques et latines, depuis

l'antiquité jusqu'au moyen âge et à la Renaissance; enfin , nous signalerons les principaux auteurs modernes , d'où sont tirés les contes mêlés aux Fables de La Fontaine.

30. L'Indoustan nous a laissé un livre de Fables d'une haute antiquité , puisqu'il paraît remonter au-delà du xe siècle avant notre ère. Il est divisé en cinq livres. De là son nom de Pantcha-Tantra ou les Cinq Remèdes. Ce livre, dont nous allons raconter brièvement les vicissitudes, d'après MM. de Sacy, Valkenaër et Loiseleur-Deslongchamps , n'a été ' traduit directement en français qu'en 1826, par M. l'abbé Dubois, et encore avec beaucoup de liberté, d'abréviation et d'inexactitude. H vient de l'être bien plus fidèlement en allemand, par M. Théodore Benfey. Le Pantcha-Tantra a pour auteur Vichnou Sarma et non Pilpay ou Bidpaï, comme on l'a cru longtemps, ce nom étant celui d'un sage ou d'un interlocuteur de l'ouvrage. Il en a été fait dans l'Inde même et en sanscrit deux imitations : l'une, le Kathâinritanidhi (Trésor de l'ambroisie des contes), est un simple abrégé; l'autre, qui s'éloigne plus du texte, est XHitopadésa (Instruction salutaire), traduite en 1855, en français, par M. Edouard Lancereau , et qui présente un assez vif intérêt. Nous citerons la versioci du Pantcha-Tantra par l'abbé Dubois, comme nous donnant l'original de ces Fables. Mais La Fontaine, qui ne les a pas connues, a eu entre les mains d'autres traductions dont nous allons faire l'histoire en peu de mots.

31 . Au vp siècle de notre ère , le persan Barzouyeh traduisit le Pantcha-Tantra du sanscrit en pelhvi sous le titre de Calila et Dimna. Le livre de Calila fut traduit par Abdallah du pelhvi, en arabe, au viiie siècle, et de

l'arabe, à une époque inconnue, en langue hébraïque, par le rabbin Joël. Ce fut sur cette version hébraïque qiie Jean de Capoue, juif converti, composa, au xiii^ siècle, une traduction latine intitulée : Directorium humanœ vitœ, d'oii dérivèrent sans doute quelques-uns des contes que l'on trouve dans les recueils de nouvelles des siècles suivants. Une traduction espagnole du Directorium fut faite à la fin du xv^ siècle , sous le titre de Recueil de faits et d'exemples contre les embûches et les périls du monde, et , au xvi^ siècle , fournit au Florentin Firenzuola, le sujet d'un ouvrage intitulé : Preynière façon des discours des animaux, traduit presque aussitôt, en 1566, par Gabriel Cottier, sous ce même titre de Discours des animaux. En même temps, l'Italien Doni puisa dans le Directorium un livre de philosophie morale tirée des plus anciens sages. Les deux ouvrages deFirenzuola et de Doni furent enfin traduits et fondus ensemble par Pierre de Larrivey, Champenois, en 4579, sous le titre de Deux livres de filosofie fabuleuse. La Fontaine a pu connaître les deux auteurs italiens et leurs deux traducteurs français , mais je n'ai pu me procurer que la traduction de Larrivey, remarquable par une verve singulière et un style naturel, piquant et vraiment original qui rappelle quelquefois celui du bonhomme.

32. Ces modèles n'ont peut-être pas été connus de La Fontaine, mais il a eu sous les yeux deux autres ouvrages, qu'il a certainement imités. Le livre de Calila et Dimna avait été traduit du pelhvi en persan par Abou' Imaali Nasrallah, au xii^ siècle et remanié au xv^ par Hocéin-Vaez, sous le titre de Anvari Sohaïli (Lumières canopiques). En 1644, dit M. Loiseleur-Deslongchamps, parut, pour la première fois, une version française des

apologues indiens, faite directement d'après une langue orientale. Le livre des Lumières de David Sahid est la traduction des quatre preiïiiers livres de l'Anvari, et cet ouvrage doit être signalé , parce qu'il a fourni à La Fontaine plusieurs de ses belles Fables. Il a, d'ailleurs, été réimprimé en 1698, avec de légers changements, et sous le titre de Fables de Pilpay , philosophe indien^ ou La conduite des rois..

33. Vers la fin du xi^ siècle, le livre de Galila et Dimna avait été traduit de l'arabe d'Abdallah en grec, par Siméon Seth, et en 1666, le père Poussine, savant jésuite, donna une traduction latine, composée sur la version grecque , et intitulée Spécimen sapientiœ Indorum veterum. La Fontaine a eu peut-être par Huet, précepteur du Dauphin, connaissance de ce volume in-folio, et plusieurs de ses fables n'ont pu être puisées qu'à cette source.

34. Dans tous ces remaniements successifs des Fables indiennes, il y a beaucoup de diversité. Plusieurs Fables se trouvent dans un recueil et ne sont pas dans l'autre. M. Robert n'en compte pas plus de vingt que La Fontaine ait empruntées directement aux conteurs indiens, et dans ces vingt Fables, quatre seulement se trouvent dans tous les recueils que nous avons cités plus haut, savoir : le Loup et le Chasseur, les Poissons et le Cormoran, le Corbeau, la Gazelle, le Rat et la Tortue, enfin, la Tortue et les deux Canards. Nous examinerons cette dernière , d'autant plus que nous aurons à la rapprocher d'une Fable ésopique à peu prés semblable, à comparer ainsi l'auteur indien et l'auteur grec , si différents de forme et de fond, et à montrer le parti qu'en a tiré La Fontaine, prenant à l'un la matière ou le corps

de la Fablp, et à l'autre l'âme ou la moralité, et fondant le tout dans un ensemble harmonieux et supérieur à ses modèles. Nous ajouterons que, si nous ne pouvons citer que des traductions et non l'original indien, il en est à peu près de même d'Esope , dont nous n'avons pas le texte, mais seulement la rédaction faite par Planude, deux mille ans après lui.

Extrait du Pantcha-Tantra (traduction de l'abbé Dubois), page 109.

« Quant à moi, dit roiseau Titiba, bien loin d'avoir quelque inquiétude au sujet de la mer, je me vois au contraire à l'abri de tout danger, en vivant dans la proximité d'un si puissant voisin et sous sa protection. Ecoute ce que peuvent gagner les faibles en vivant auprès des puissants. »

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