LES DEUX AIGLES , LA TORTUE ET LE RENARD
« Dans le désert Imala-Saraky, vivait une tortue sur les bords d'une rivière qui traversait ce lieu; près de l'endroit où demeurait la tortae étaient plantés différents gros arbres dont les feuilles servaient de demeure à deux aigles. Ces aigles trouvaient là de quoi subsister abondamment sur un manguier qui produisait des fruits d'un goût délicieux, et chaque jour la tortue se rendant sous cet arbre, s'y rassasiait des fruits que les deux aigles laissaient tomber à terre.
» En vivant ainsi dans le voisinage les uns des autres, les aigles et la tortue avaient contracté la plus étroite amitié. Cependant, après un assez long séjour dans ce lieu, les aigles se disposèrent à le quitter et aller établir leur domicile dans une autre contrée lointaine. Lorsque la tortue apprit leur dessein, elle fut au désespoir de voir ses deux intimes
amis se préparer à la quitter, et elle fit tous ses efforts pour les engager à rester à l'endroit où ils vivaient ensemble. Mais voyant qu'elle ne gagnait rien et que la détermination des aigles était invariablement prise, elle les conjura de ne pas l'abandonner, et puisqu'ils étaient décidés à quitter ce lieu, elle les supplia de la conduire avec eux.
» Comment cela se peut-il? répondirent les aigles; tu es une amphibie, habitant des eaux et de la terre, et nous, nous sommes les habitants des airs. Quel moyen y a-t-il de pouvoir voyager ensemble?
» Malgré ces représentations, la tortue continua de presser instamment ses amis de la conduire avec eux, leur disant que, s'ils lui refusaient cette grâce, elle mourrait de douleur et de désespoir après leur départ.
» Les aigles, à la vue de la douleur de leur amie, touchés de compassion, consentirent à la transporter avec eux. Pour exécuter ce dessein, ils apportèrent un bâton, et. le prenant chacun par un bout avec leur bec , ils dirent à la tortue de le bien saisir avec les dents par le miheu et de bien prendre garde, après qu'ils l'auraient élevée en l'air, de ne pas proférer une seule parole : celle-ci promit à ses deux amis de se conformer à leurs recommandations ; elle saisit avec ses dents le bâton par le milieu, les aigles prirent leur vol et s'élevèrent dans les airs.
» Tandis qu'ils planaient majestueusement dans les régions supérieures de l'air, un renard les aperçut, et voyant en même temps la tortue qu'ils portaient suspendue à un bâton, il chercha aussitôt une ruse pour faire lâcher prise à cette dernière et en faire sa proie. S'adressant donc aux aigles : « Que vous autres, seigneurs aigles, leur dit-il, voyagiez dans les régions supérieures des airs, c'est une chose qui vous convient et à laquelle personne ne trouvera à redire, mais que cette sotte de tortue veuille se donner les tons de vous imiter, c'est ce qui doit choquer tout le monde. »
Ce discours du renard, quoique assez habile, est assez peu naturel. On se demande comment il a pu se faire entendre des deux aigles dans leur vol.
« Los aigles coutinaèreut leui' route sans rien répondre au renard, mais la tortue, piquée de s'entendre appeler sotte par ce dernier, voulut lui rendre injure pour injure. Elle ouvre la gueule pour lui répondre, lâche le bâton auquel elle se tenait suspendue par les dents, et tombe sur la terre. »
Le récit est bien fait, rapide et vraisemblable, mais il manque un peu de mouvement.
36. Yoici la même Fable dans le livre des Lumières que La Fontaine avait sous les yeux :
FABLE d'une TORTUE ET DE DEUX CANARDS.
« Il y avait, continua la femelle, une tortue qui vivait contente dans un étang avec quelques canards. Il vint une année de sécheresse, de sorte qu'il ne resta point d'eau dans l'étang. Les canards, se voyant contraints de déloger, allèrent trouver la tortue pour lui dire adieu ; elle leur reprocha qu'ils la quittaient dans le temps de sa misère, et elle les conjura de la mener avec eux. Les canards répondirent : Ce n'est pas sans peine que nous nous éloignons de vous, mais nous y sommes obligés, et quant à ce que vous nous proposez de vous emmener, nous avons une trop longue traite à faire, et vous ne pouvez pas nous suivre, parce que vous ne sauriez voler; néanmoins, si vous nous promettez de ne dire mot en chemin , nous vous porterons ; mais nous rencontrerons des gens qui nous parleront, vous voudrez leur répondre, et cela sera cause de votre perte. Non, répondit la tortue, je ferai tout ce qu'il vous plaira. »
Ce récit est simple et assez rapide, mais manque de couleur et d'intérêt.
« Alors les canards firent prendre à la tortue un petit bâton par le milieu, qu'elle serra bien fort entre ses dents, et lui recommandant ensuite de tenir ferme, deux canards prirent le bâton chacun par un bout et enlevèrent la tortue de cette façon. Quand ils furent au-dessus d'un village, les habitants, qui les virent, étonnés de la nouveauté de ce spectacle, se mirent à crier tous à la fois, ce qui faisait un charivari que la tortue écoutait impatiemment. A la fin, ne pouvant plus garder le silence , elle voulut dire : Que les envieux aient les yeux crevés, s'ils ne nous peuvent regarder! Mais dès qu'elle ouvrit la bouche, elle tomba par terre et se tua. »
37. « La tortue indienne, dit M. Taine, est fort excusable, puisqu'elle ne quitte son pays que par nécessité et pour suivre ses amis ; elle est raisonnable et ne périt que par inadvertance. Elle a supporté longtemps les criailleries des passants, et chacun à sa place eût lâché le bâton. Et dès lors, que devient la moralité, et quelle morale peut-on tirer de cet accident? Au contraire , il fallait faire de la , tortue une imprudente , une babillarde et une curieuse , et préparer la sotte réponse qu'elle fera du haut de l'air aux gens émerveillés. Et c'est ainsi que tous les caractères construits par La Fontaine servent de preuve à sa morale , et que tous ses détails servent de confirmation à la preuve. »
38. Il nous reste à montrer d'où La Fontaine a tiré cette idée d'un autre caractère de la tortue et d'une autre moralité. C'est dans une Fable d'Esope, qui a quelque rapport avec la Fable indienne et qui contraste avec celle-ci, pour la conclusion autant que pour la forme même du récit. Autant la première est vague et mal appliquée, autant l'autre est juste et forte; autant
le récit indien était large et développé jusqu'à l'excès peut-être, autant celui d'Esope est bref, précis, rapide jusqu'à la sécheresse. Voici la Fable arrangée par Planude et que La Fontaine avait aussi sous les yeux.
XEAÎ2NHKAI AETO'2.
XêXœvM 'Anov IS'îiio /TrTatrâa; etlnh J'iJ'â^ui, Tau i't -Trypa/voL/VTOf nrofifte TOVTO Tii; ipù(Tia>ç aÙT«f îneti, (KiU» /uû.'XXov tJî SiitTU TTfioçÎKino, AatCàiv oOv uiTyiv To7c ôvv^i, xa; ii; v-^oç àvsvs'J/Jcàv, s/t' à.<p^Kiv. H' Si, Kifrk itiTfoii 'ni-
& [A-v^oç J^nXol ot; 'noKKoi £V atXoiiiKixiç, tSjv ^fo\l/AùùTipct>y 'Tra.fUKOÙa-a.yTiç
40. Entre ces deux auteurs si différents, qu'a fait La Fontaine? Il a emprunté le fond du récit au fabuliste indien : ce sont deux canards qui transportent la tortue en l'air, à l'aide d'un bâton passé dans sa bouche; ce sont les cris des passants qui l'excitent à parler et qui, lui faisant lâcher prise, la font tomber. Mais, d'un autre côté, loin d'y être forcée, la tortue les prie comme dans Esope, de l'emmener, par une sotte vanité, et c'est cette vanité qui la fait parler et périr. Elle est donnée pour telle.
Une tortue était, à la tête légère,
ce vers comique peint d'un trait la tortue , et contraste plaisamment au moral avec la lourdeur de son allure.