LE HOBEREAU
Une mouche s'était posée sur le nez de son ami ; il invente pour la chasser un stratagème fin , et s'en applaudit d'avance.
Je l'attraperai bien, dit-il, et voici comme. Aussitôt fait que dit; le fidèle émoucheur Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur, Casse la tête à l'homme en écrasant la mouche.
Comme les misanthropes et les silencieux , il s'entête aisément d'une idée, et bâtit à ses frais pour étayer son système. Lorsque avec « sa serre » il a bien retourné le compagnon qui fait le mort, il invente judicieusement une raison de partir'. C'est un cadavre. « Otons-nous , car il sent. » Il parle avec bon sens , et franchement , mais grossièrement et avec des tournures triviales. Il appelle la lionne « ma commère , » tout comme s'il parlait h une bonne femme de village. Il lui demande, lorsqu'elle a perdu son lionceau , et qu'elle rugit de désespoir, « si tous les enfants qui lui sont passés par les dents n'avaient ni père ni mère 2. » Il appuie, et vigoureusement; ce n'est pas lui qui , par ménagement , évitera d'employer les arguments personnels. « Si tant de mères se
* La Fontaine, V, xx.
• Ma commère,
Un mot tans plus. Tous les enfants Qui vous sozil passés parles dents N'av.iicnt-ils ni père ni mère? (La Fonlainc, X, xiii )
sont tues, que ne vous taisez vous aussi? » Voilà de la logique d'ours, bien étayée, mais peu consolante. S'il plaisante , c'est aussi en ours , d'un ton traînant, avec de grosses railleries, et une façon de congédier les gens qui n'appartient qu'à lui. Il répond aux aménités par un grognement rustique et des raisonnements carrés i. « Comme me voilà fait? comme doit être un ours. » Et promptement , il tranche la controverse en mettant les gens à la porte. « Te déplais-je? Va-t'en , suis ta route , et me laisse. » C'est de cette façon qu'il traite le grand Ulysse, son ancien ami , et , qui plus est, roi d'Ithaque. Quelle inconvenance scandaleuse! - Tout va bien pourtant , tant qu'il ne se hasarde pas chez le roi. Encore n'y va-t-il que par convocation, et pour la cour plénière. Il eût mieux fait de rester chez lui et d'apprendre que « dans un Louvre , fût-ce un vrai charnier, » on ne doit jamais boucher sa narine.
Sa grimace déplut. Le monarque irrité L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Aussi bien il faisait tache dans la noblesse. Au-
Eh I mon frère I Comme te voilà fait ! Je t'ai vu si joli l — Ah ! vraiment, nous y voici, Reprit l'ours à sa manière.
Comme me voilà fait! Comme doit être un ours Te déplius-je? Va-t'en, suis ta roule, et me laisse.
(La Fontaine, XII, i.)