‹ La Fontaine et ses fablesChapitre 11 sur 30 · LE MARQUIS · texte numérisé non relu

LE MARQUIS

jourd'hui elle a quitté ses champs, et laissé là ses mœurs. Il ne reste que les vilains à la campagne. Le gentilhomme vit dans les antichambres, les salons, les ruelles. Il est beau diseur, sémillant, important, importun, petit-maitre. Acaste, le petit marquis de Molière, ressemble à la mouche de La Fontaine. Il papillonne avec son habit doré, comme la mouche avec ses ailes. Il a « du bien, il est jeune, il sort d'une maison qui peut se dire noble avec quelque raison, » il assiste au petit coucher, il est bien vu du maître. Pareillement la mouche € hante le palais, s'assied à la table » du prince. La mouche, parmi ses titres de gloire, annonce qu'elle « se campe sur la tète des belles, et baise leur beau sein, quand elle veut'. » Acaste, « qui est tort aimé du beau sexe, » parle plus discrètement, mais au fond insinue qu'il aie même privilège. « Les cœurs de haut prix y> ne lui manquent pas ; encore faut-il qu'ils fassent « la moitié des avances. » Le gentilhomme avec son caquetage et la mouche avec son bourdonnement ont la même légèreté, la même fatuité, le même brillant et la même fin. Acaste est c un de ces mérites qui n'ont que la cape et l'épée, » et pourra bien, après avoir hanté les palais et s'être

* Mais, m.i mignonne, dites-moi,

Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi,

D'un empereur ou d'une belle ?

Je le fais, et je baise un beau sein quand je veux.

assis à la table da maître, jeûner l'hiver dans ses ^^ terres ; et le pauvre bestion qui levait la dîme sur les dîners de Jupiter mourra aux premiers froids.

Mais, en ce moment ', son métier de parasite l'a engraissé ; il a reçu du roi litres et pensions. « C'est un dogue aussi puissant que beau, gras, poli , » dont la tournure et l'air florissant font plaisir à voir, C'est par hasard qu'il est aux champs et rencontre le loup, maigre et hardi capitaine d'aventures. Il est citadin « et s'est fourvoyé par mégarde. » On ne le rencontre guère en de pareils endroits.

« Voudriez-vous, faquins, qu'il allât exposer son habit brodé aux inclémences de la saison, et imprimer ses pieds en boue ^ ? »

C'est un seigneur, on l'aborde humblement. Le pauvre coureur à longue échine débute par un compliment. Il n'a pas la maladresse de l'interpeller brusquement comme dans Phèdre^ et de lui dire du premier coup : « D'où te vient ton embonpoint ? » Il entre en propos, il lui fait comphment. Surtout il ne s'avise pas de le choquer gratuitement, en se disant plus brave que lui.

Aussi le chien répond avec un air de protection courtoise et de condescendance noble. Il donne au loup un titre honorable, l'appelle « beau sire. » Le

> Le chien et le loup. (La Fontaine, liv. I, fiible ■vm») V.

* Molière, Précieuses ridicules.

• Unde quaeso, sic nilcs.

principal mérite de Louis XIV et de son siècle fut i l'établissement de cette politesse qui répand de l'a- I grément sur toutes les petites actions de la vie, et lie jde prime aLord des étrangers, même des ennemis. Ce chien, en chien poli et bien élevé, épargne l'amour-propre du loup, qui, dans Phèdre, fait luimême l'humiliante confession de sa misère. Il la devance et l'adoucit. Il s'en charge et la rend générale et indirecte. Il plaint, non le loup lui-même, mais ses pareils i. Il le console à demi de sa pauvreté, en lui rappelant que d'autres sont pauvres. Mais sous ces dehors aimables on voit percer le grand seigneur dédaigneux, qui du haut de son luxe regarde en pitié « ces cancres, ces hères, ces pauvres diables, dont la condition est de mourir de faim. » Dans Phèdre, le chien n'est qu'un valet de ferme, simple concierge, serviteur utile, « qui garJe la porte, et, la nuit, défend la maison contre les voleurs. » Dans La Fontaine, il est premier gentilhomme de la chambre, huissier des entrées, chevalier de l'étiquette. Il doit « complaire à son maître, » chasser les gens mal vêtus, les mendiants, tout ce qui n'est point digne d'être reçu dans la société choisie. Son office veut du tact, de la douceur, de la grâce, de la hauteur, tous les instincts et tous

Quittez les bois, vous ferez bien :

Vos pareils y sont misérables.

les talents de la noblesse de cour. Le chien romain est un grossier esclave, goinfre et vil, qui ne voit dans son métier que les profits de son ventre, trop heureux d'attraper « les morceaux que lui jettent les esclaves elles ragoûts dont personne ne veut. » Le chien français est plus délicat ; ses aubai nés sont « des os de poulet et de pigeon, sans parler , de mainte caresse. » Il ne décrit pas longuement sa servitude comme fait l'autre. Il en parle d'un ton léger et dégagé, comme un homme qui ne la sent plus, ou qui ne veut plus la sentir. « Ce n'est rien i ; » ou du moins c'est « peu de chose. » Il n'y a pas flit attention, il ne sait pas ce qui lui a pelé le cou ; c'est « peut-être son collier. » Ce peut-être est bien d'un courtisan, domestique d'âme encore plus que de corps. L'aventurier retourne au bois, et le seigneur regagne sa niche.

y Le talent dans ce métier est d'être servile sans être bas. Ainsi l'on se respecte soi-même, et par exemple l'on n'oubhe jamais ce que l'on doit à son estomac. Un homme de qualité déroge quand il fait mauvaise chère. C'est par point d'honneur plutôt que par gourmandise qu'il veut bien dîner. Voyez plutôt ce grand seigneur valétudinaire, la têle « emmanchée d'un long cou, » qui près de la rivière promène sur

1 Qu'est cela ? dit le loup. - Rien. Quoi I rien. - Peu c'e - Mais encor? - Le roliier dont je s,:is alfaché [cho^e.

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

•-^longues jambes son long corps étique. Distrait ennuyé, mélancolique, on dirait qu'il prend l'air par ordonnance du médecin. Son dîner est servi i « H n'a qu'à prendre. . Mais jamais viande de vilain.

Moi! des tanches! dit-,!, moi, héron, que je fasse

La tanche rebutée, il trouva du goujon.

Du goujon ! c'est bien là le dfner d'un héron!

J ouvrirais pour si peu le beci Aux dieux ne plaise!

Insolence contre les choses, insolence contre les gens. Malgré sa politesse, le gentilhomme ne peut parler sans choquer, parce quMl ne peut se rencontrer avec personne sans prendre le haut bout Sa compassion est humiliante, parce qu'elle est un déguisement d'amour-propre. Pareillement ses souhaits sont une dérision, parce qu'ils sont une politesse d égoïste. Le chêne plaint le frêle roseau « dont le moindre vent courbe la tête, » et qui porte avec peine le fardeau d'un roitelet; mais c'est pour avoir le droit de se louer lui-même aux dépens de ^on pauvre voisin, de se comparer au Caucase 2, de

Mais U crut mieux faire d'attendre

Qu'il eût un peu plus d'appétit ;

II vivait de régime, et mangeait à ses heures.

Cependant que mon front, au Caucase pareil

Brave reffort de la tempêle, Tout vous est aquilon, tout me semble zéphir

(La Fontaine, I, xxii )

dire « qu'il brave l'effort de la tempête, » d'oppo sa force à la faiblesse d'autrui. Des paroles de p tection sont pour le protecteur un triomphe. Qjl est doux pour le chêne d'offrir « l'abri de son feilage » à qui ne peut en profiter! L'orgueil savoie son plaisir à bon compte et l'on se trouve ainsi inéreux sans frais.

La Fontaine a pris plaisir à résumer tous les tra> de ce caractère et à mettre en scène le gentilhomn sous son vrai nom. Le digne seigneur, commet héron, a soin de son estomac i. Il regarde les jaibons de son hôte, demande leur âge, loue leur mir , « les reçoit, et de bon cœur, déjeune très-bie, comme aussi sa famille, chiens, chevaux et valel tous gens bien endentés. » Cela l'égayé et il s'humi nise, il daigne causer, juger, entrer dans les quel tiens intimes. Il a cette impertinence aisée et ceti bienveillance offensante qui mettent le bourgeoisi cent pieds au-dessous d3 lui.

La fille du logis, qu'on vous voie; approchez, QuanclIamarirons-nous?qiianclaurons-nousdesgendre;

Il a les façons conquérantes d'un homme du bel ai

* De quand sont vos janobons ? Ils oni fort bonne mine. — Monsieur, ils sont à vous. — Vraiment I dit le seigneur i

Je les reçois, et de bon cœur.

Il déjeune très-bien ; ainsi fait sa famille ; Chiens, chevaux et valets, tous gens bien endentés.

qui ne se trouve pas fait « pour aimer à crédit et faire tous les frais. »

Disant ces mots, il fait connaissance avec elle,

Auprès lie lui la fait asseoir, Prend une main, un bras, lève un coin du m. .choir :

Toutes sottises dont la belle

Se défend avec grand respect

Il a l'instinct féodal, < commande chez l'hôte, y arend des libertés, boit son vin, caresse sa fille,' x. :raite son jardin en ville conquise. Poireaux 'et ::houx, planches et carreaux, toutes ces choses vulgaires et rustiques, sentant le travail et le fumier, lie sont bonnes qu'à être foulées et gâtées. Voici ini'on fait un trou à la pauvre haie, « non pas trou, jnais trouée, horrible et large plaie ; » « car il eût ité mal qu'on ne pût du jardin sortir tout à cheal. » Le bonhomme regarde d'un air penaud et pour ;)ute réclamation se dit piteusement que « ce sont là |ux de prince. » Mais « on le laisse dire. » Le vilain ;t toujours gent corvéable et taillable, bête de J.mme, un mulet, dit Richeheu, que son seigneur )nore en lui mettant la bride et en le faisant Dtter. Il plie le dos, se tait, et se retire avec cette laxime qu'il faut tâcher de n'avoir pas affaire IX puissances. Pour sentir la tristesse de cette |>ignation, mettez en regard l'indépendance du

franc-tenancier anglais, ou du libre paysan d Hollande.

« Un jour le roi de Bohême réfugié en Hollande étant à la chasse, et par hasard ayant entré, suivan un lièvre , avec des cliiens et des chevaux dans u petit champ qu'on avait semé de quenolles (navets le fermier du Ueu, en son habit de fête de dra d'Espagne noir, avec une camisole de ratine de Fh rence, à gros boutons d'argent massif, courant ave un grand valet qu'il avait à la rencontre du princ( ayant chacun une grande fourche ferrée à la maii et sans le saluer, lui dit en grondant : « Roi c Bohême, roi de Bohême, pourquoi viens-tu perdi mon champ de quenolles que j'ai eu tant de peir à semer ? » Ce qui fit retirer le roi tout court, 1 faisant des excuses, et lui disant « que ses chier l'avaient mené là malgré lui *. •»

Vous voyez par ce contraste qu'une petite faCl peut peindre un peuple et une aristocratie.

Il fallait donner le pas au seigneur du village est bon de garder l'étiquette, et nous devons mai

i Mémoires de du Maurier, cités par Michelet.

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