‹ La Fontaine et ses fablesChapitre 18 sur 30 · LE MÉDECIN · texte numérisé non relu

LE MÉDECIN

Le médecin va au même but que le juge, mais par d'autres voies. Il ne s'agit jamais « que de happer le malade. » Un métier, selon le mot de Molière, est un moyen de traire les hommes. Le loup s'en vient donc

A pas comptés,

Se dit écolier d'Hippocrate, Qu'il connaît les vertus et les propriétés

De tous les simples de ces prés;

Qu'il sait guérir, sans qu'il se flatte, Toute sorte de maux. Si don Coursier voulait

Ne point celer sa maladie,

Lui loup, gratis la guérirait.

Car le voir dans cette prairie

Paître ainsi sans être lié Témoignait quelque mal, selon la médecine *.

Voilà comment on se fait une clientèle. Mais aussitôt que don Coursier se dit malade, il tombe en puissance de médecin, et l'Hippocrate improvisé l'endoctrine en l'appelant « mon fils. » Ce ton paternel et magistral n'empêche pas la servilité des manières ni l'emphase du programme. Le loup tire de sa poche son prospectus et l'offre humblement. Il a « l'honneur de servir nosseigneurs les chevaux, et fait aussi la chirurgie. » C'est que, si le médecin a le droit de dire « mon malade, » le malade a le droit de dire « mon médecin. » Chacun des deux

* La Fontaine, V, vm.

appartient à l'autre; du chaland et du marchand on ne sait qui est le maître, et qui le serviteur. De là un ton ambigu, un patelinage mêlé de commandement, un air d'autorité et d'humilité tout ensemble. Là est la misère des conditions moyennes. Les extrêmes s'y assemblent et s'y heurtent; les couleurs s'y effacent l'une l'autre, et l'on n'a qu'un tableau ennuyeux et choquant. De là vient la laideur du monde moderne. Autrefois à Rome, en Grèce, l'homme, à demi exempt des professions et dos métiers, sobre, n'ayant besoin que d'un toit et d'un manteau, ayant pour meubles quelques vases de terre, vivait tout entier pour la politique, la pensée et la guerre. Aujourd'hui l'égalité partout répandue Ta chargé des arts serviles; les progrès du luxe lui ont imposé la nécessité du gain; l'établissement des grandes machines administratives l'a écarté de la politique et de la guerre. La civilisation, en instituant l'égalité, le bien-être et l'ordre, a diminué l'audace et la noblesse de l'âme. Le bonheur est plus grand dans le monde, mais la beauté est moindre. Le nivellement et la culture, parmi tous leurs mérites, ont leurs désavantages : d'un paysage nous avons fait un potager.

■ Il est plus triste encore d'observer ce que devient la science tournée en métier. Les occupations nobles s'altèrent en devenant marchandises. Le sentiment s'en va et fait place à la routine. Une page de Vir-

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