LE MARCHAND
lent ici les chalands sont plus lourds. Remarquez lue La Fontaine est obligé d'inventer tout dans cette )einture de la société réelle ; ses modèles ne lui oumissent rien; il transforme ses originaux pour es compléter. Voici par exemple dans Pilpay le lîscours des canards à la tortue :
I « Ce n'est pas sans peine que nous nous éloignons le vous, mais nous y sommes obligés. Quant à ce jue vous nous proposez, de vous emmener, nous iTons une trop longue traite à faire , et vous ne 30urriez nous suivre, parce que vous ne savez pas /■oler. Néanmoins , si vous nous promettez de ne lire mot en chemin, nous vous porterons; mais lous rencontrerons des gens qui vous parleront, ^ous voudrez leur répondre, et ce sera votre perte. » Dans La fontaine, ils n'hésitent pas. Ce sont des îommis qui montrent leur article II fallait bien 'aire le portrait du marchand.
Voyez-vous ce large chemin?
Nous vous voiturerons par l'air en Amérique.
Vous verrez mainte république, Maint royaume, maint peuple, et vous profiterez Des différentes mœurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant.....
Marché fait, les oiseaux forgent une machine.
A présent, nous savons la cause de cette amphfication éloquente; nos discoureurs avaient une raison pour citer Ulysse; on ne dépense pas tant de talent
gratis. Les canards indiens sont des amis obligeantsles canards français ne sont que des entrepreneun de transports.
Un peu plus loin viennent les fournisseurs « pressés d'argent, qui vendent la peau de l'ours sans l'avoir mis par terre. »
C'était le roi des ours. Au compte de ces gens. Le marchand de sa peau devait faire fortune. Elle garantirait des froids les plus cuisants. On en pourrait fourrer deux robes plutôt qu'une *.
Peut-être, dans Rabelais, la faconde intarissable de Dindenaut, qui étourdit le chaland, ne le laisse plus respirer, le couvre, l'ensevelit, le noie sous un flux de paroles, est-elle une méthode commerciale plus heureuse. Le client rendu muet, assourdi, hébété, se trouve à demi vaincu. Mais, dans cette inondation d'éloquence affadissante , La Fontaine était forcé de choisir. D'ailleurs cette rudesse, ces gros mots ne lui convenaient pas. Il est discret et mesuré. Il ne se lance pas dans la poUssonnerie fangeuse où Rabelais s'installe, éclaboussant tous les lecteurs. Il a les nerfs déUcats; « ses peintures sont légères. » Il n'écrit point pour des Gargantuas du xvf siècle, videurs de brocs, mangeurs de tripes, tapageurs, batailleurs, à trognes rouges, bien membres et char-
' La Fontaine, V, xx.