‹ La Fontaine et ses fablesChapitre 21 sur 30 · LE MARCHAND · texte numérisé non relu

LE MARCHAND

ru -. occupés à s'empiffrer et à paillarder en plein 1. 11 change son personnage. Celui de Rabelais, Diudenaut, est le marchand conquérant, qui demande fcsolemment à son client s'il n'a pas rom Robin Mouton, et s'il n'est pas « le joyeux du roi. » Quand Panurge hasarde une timide objection : « Tes fortes fièvres quartaines, lourdaud sot que tu es. Par le digne vœu de Charrons, le moindre de ces moutons vaut quatre fois mieux que le meilleur de ceux que jadis les Coraziens, en Lusitanie, vendaient un talent d'or. Et que penses-tu, ô sot à la grande paye, que ifalait un talent d'or? — Benoist monsieur, dit Panurge, ne vous échauffez en votre harnais. Bien tenez, voyez là votre argent. » Le singe de La Fontaine a des manières plus insinuantes et plus flatteuses. Il est très-humble serviteur du public, et danserait volontiers pour l'honneur.

Votre serviteur Gille,

Cousin et pendre de Bertrand

Singe du pape en son vivant,

Tout fraîchement en ville Arrive en trois bateaux exprès pour vous parler; Car il parle, on l'entend; il sait danser, baller,

Faire des tours de toute sorte, Passer en des cerceaux; et le tout pour six blancs. Non, messieurs, pour un sou. Si vous n'êtes contents. Nous rendrons à chacun son argent à la porte.

Mais insensiblement nous sommes descendus d'un degré. Le marchand n'est plus ici qu'un opérateur, et la bourgeoisie devient peuple.

Quand on voit les gens du peuple tels qu'ils sont, on les admire à peu près autant que les autres, c'est-à-dire fort peu. Ils se sentent de leur condition, qui est basse, qui les met dans le fumier, dans la boue, et les assujettit aux actions comme aux instincts corporels. La Fontaine ne leur épargne pas les mots vrais, nomme les « hoquetons, les balandras, les jupons crasseux et détestables; » il peint leurs jardins utiles, « chicorée, oseille, poireaux, maîtres choux, et tout ce qu'il faut pour mettre au potage; » il montre le roulier embourbé qui jure et peste, et patauge dans le mortier qui enduit ses roues. Il n'arrange pas de touchantes et jolies pastorales à la façon de George Sand; il n'a point pour but de réhabiliter les paysans, de faire sentir la poésie de la vie rustique. Il n'a pas peur des reilavures, des mauvaises odeurs; il se fait fermier, et s'est habitué à la sécheresse et aux saletés des idées positives. Un beau troupeau, à ses yeux, est « un troupeau en bon corps, bien broutant, rapportant

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• - les ans de très-notables sommes. » Il sait les I V de revient, et qu'un cochon coûte cher à engraisser.

Il a mangé plus de son, sur mon âme,

I Qu'il n'en tiendrait trois fois dans ce tonneau. Une ferma est une manufacture qui transforme du fumier en herbe, en grain et en viande à tant pour cent de bénéfice, avec un capital dont il faut compter l'intérêt, avec des machines dont il faut compter l'usure. La plus mince chaumière est un atelier d'exploitation et d'administration où tout est tendu vers le gain et l'économie. A cela se réduit la prétendue poésie des mœurs villageoises. Cette pesante nécessité les rend durs pour autrui et pour eux-mêmes. Ils ne plaignent pas leur peine; ils ne s'écoutent pas; tel malade et goutteux mène sa goutte « tantôt fendre du bois, tantôt fouir, houer. » « Goutte bien tracassée est, dit-on, à demi pansée. » Tel, ayant offensé son seigneur, se laisse « émoucher les épaules » de vingt bons coups de bâton avant de toucher à son précieux magot. Ils sont réfléchis en affaires, difficultueux, retors; ils hasarderont leur peau, mais point leur « pécune. » Ils ne concluent un marché qu'après des préliminaires et des chicanes d'avocat; « l'un allègue que l'héritage est frayant et rude, et l'autre un autre si. » L'argent est, à leurs yeux, d'un prix infini, parce

qu'ils le gagnent avec une peine infinie. Ils se soucient médiocrement de leur femme malade; mais, sitôt que leur vache enfle ou ne mange plus, ils sont hors d'eux-mêmes ; tout à l'heure, ils disaient au médecin de ne pas venir; à présent, ils courent chez le vétérinaire comme au feu ; plaie dejcœur ou de corps se ferme, plaie d'argent 'saigne jusqu'au bout. Alix, la ménagère, est élevée dans ces bons principes : elle a été débauchée par un voisin, et s'étonne de voir son mari en colère : « Je n'ai donné vos draps ni votre argent : le compte y est ; quel dommage ai-je pu vous faire? » Vous voyez quMls ne sont pas trop délicats. Leur vie animale les réduit ' le plus souvent aux instincts de l'animal. Dans la retraite de Russie, le bonheur suprême était d'avoir une botte de paille, une place au feu et un verre d'eau-de-vie. Ceux-ci qui se privent et peinent dès leur jeunesse, doivent mettre la féhcité dans la grosse abondance et la ripaille. On s'en aperçoit à leurs fêtes et à leurs noces; ils s'emplissent et mangent en une journée le gain d'un mois; ils se disent qu'il faut jouir au moins une fois dans la vie.. Ce n'est que parmi eux qu'on trouve les régalades, « les frairies, » comme dit La Fontaine, « la chéreiie, la liesse, la bombance. » « Ils noient leurs soucis . dans les pots. » Les citadins sobres et oisifs s'étonnent de cette ivrognerie; c'est qu'ils n'ont point sué une après-midi d'été à scier des gerbes, dans la

ussière acre, avec la morne sensation de décougement que la fatigue enfonce dans tous les nerfs, vin est la littérature du peuple. « Ils chopinent, humectent volontiers le lampas , » ils boivent la utte pour remonter la machine intérieure qui ; à bout, pour refaire leur gaieté qui s'en va. Ils )nt pas l'odorat scrupuleux ni les sens dégoûtés, urs amours se sentent de leurs habitudes. La ntaine les montre ayant chez eux « fortes femelles d'assez bon aloi pour telles gens qui n'y rafent guères. » Chacun d'eux vante la sienne comme ferait de sa vache. « Tiennette n'a ni su rot, ni ilandre ; Jeanne a le corps net comme un petit lier. » Les gros mots trottent en pareil monde, les actions brutales aussi. Tel troque sa femme ; court celle d' autrui ; tel bat la sienne ; un autre, mpé, « vendique son bien de couchette, lui chante guette, l'appelle tout franc et tout net, » je n'ai pas soin de dire comment. Les femmes leur rendent ève pour pois et pain blanc pour fouace. » Les stes crus ne leur coûtent guère ; pensez à celui i effraya le diable de Papefiguières. Pour que les eurs puissent s'ennobUr, la pensée doit se délopper; ici l'esprit reste engourdi comme ui d'un cheval de labour, et pour les mêmes uses. Il faut bien que toutes les parties de l'homme mettent en équilibre ; il mourrait si son inteUiace ne prenait pas le train lent et monotone

de son action. Si par hasard en lui une idée s'éveille , elle l'incommode ; elle bourdonne dans sa tête comme une mouche dans une chambre close ; Garo , au bout de deux minutes , se trouve las d'avoir réfléchi sur le gland et la citrouille : « On ne dort pas , dit-il , quand on a tant d'esprit. » Et il va dormir ; un bon somme vaut mieux que tous les raisonnements du monde. — Toute cette peinture est assez repoussante , grotesque surtout , donnant matière aux railleries ; La Fontaine ne s'en est pas fait faute ; il prend ses aises aux dépens de ces ma nants, meuniers, aubergistes, « de Phlipot la bonne bête, des phaétons des voitures à foin, des âniers qui mènent en empereurs romains un coursier à longues oreilles. » Il sait leur langage familier , coloré, gouailleur, et le parle comme s'il était allé d'habitude aux foires de Troyes pour y échanger des gaudrioles et des quolibets. Si la poésie rustique coule dans Homère comme un vin pur et généreux, chez nous on croirait goûter un filet de vinaigre. On entend les voix aigres des péronnelles sous ces métaphores expressives et proverbiales.

Quand trois filles passant, l'une dit : C'est grand'honte Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils, Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis, Fait le veau sur son âne et pense être bien sage.

Ces quolibets manquent d'urbanité. Les paysans du

■ M pays de France sont gausseurs par nature,

là leurs plaisanteries ressemblent aux taloches

qu'ils s'assènent quelquefois par plaisir dans leurs

•fêtes, et qui pourraient assommer un bœuf. Le

1 meunier répond comme Sancho , en homme qui sait les proverbes. Il y a toute une littérature de

Killage, composée de dictons, de bons mots, de petites phrases originales et précises, que la tradition conserve comme elle transmettait, au temps d'Homère , les magnifiques surnoms des dieux. Le

^quidam la sait aussi bien que le meunier.

Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser ? Je conseille à ces gens de le faire enchâsser. Ils usent leurs souliers et conservent leur âne. Nicolas, au rebours, car, quand il va voir Jeanne, II monte sur sa bêle, et la chanson le dit. Beau trio de baudets ^ !

Apres , grivoises , ces plaisanteries ont le goût rude et piquant du cru , et sentent l'économie campagnarde :

Ils usent leurs souliers !

Quiconque a vu les paysans marcher nu-pieds , leur chaussure à la main, pour la faire durer et s'en faire honneur à la ville, comprendra le sel rustique de ce bon mot. Gela touche au vif l'homme

» La Fonlaine. III, i.

qui, pour rendre son âne « plus frais et de meilleur débit , » l'a lié par les pieds et le porte comme un lustre. A la fm , il regimbe contre les conseils et devient têtu comme son baudet.

L'artisan est plus gai. Il n'amasse pas comme le paysan. Il n'a pas besoin de prévoir de loin, de craindre la saison, de calculer la récolte. Il vit sur le public , et laisse le gain venir , insouciant , bavard, hardi du reste, et jugeant son curé d'un air assez leste , en des matières oîi l'autre s'empêtrerait respectueusement , et s'agenouillerait, son chapeau à la main.

Or çà, sire Grégoire, Que gagnez- vous par an ? — Par an ? ma foi, monsieur,

Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte, et je n'entasse guère ^

Un jour sur l'autre ; il suffit qu'à la fin J'attrape le bout de l'année.

Chaque jour amène son pain...

Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours Qu'il faut chômer. On nous ruine en fêtes, L'une fait tort à l'autre, et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône •.

La Fontaine aussi est un rieur ; n'a-t-il pas appelé sa fable une comédie ? Mais au fond de toute gaieté il y a de la mélancolie. Ce qui est ridicule est laid, et, après l'avoir raillé, on finit par le plaindre.

1 La Fontaine, "Vill, n.

Jiielqu'un a-t-il parlé des hommes avec plus de X)mpassion , et de la vie avec plus de tristesse, que 1 le prince des moqueurs , » Voltaire? Candide est le plainte douloureuse aussi bien qu'une ironie nère ; et quand il gambade , comme il le dit à ^me du Deffa-it , c'est sur un tombeau. Nous outtions la grossièreté , la ladrerie , la stupidité de ce pauvre peuple. Nous le voyons porter toutes les misères et toutes les grandeurs du règne , et les bras roidis de fatigue, le front contracté par la douleur, se traîner vers son unique repos , la mort. La Fontaine ne songe à réhabiliter personne; mais, quand vient l'occasion , il trouve ces traits pénétrants et cette pitié contagieuse qui prouvent qu'un homme d'esprit est aussi un homme de cœur.

: Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée, ' Sous le faix du fagot aussi bien que des ans,

Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,

Et tâchait de gagner sa chaumière enfumée.

Enfin n'en pouvant plus d'effort et de douleur,

Il met bas son fagot; il songe à son malheur.

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde?

En est-il un plus pauvre en la machine ronde?

Point de pain quelquefois, et jamais de repos.

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts. Les créanciers et la corvée...

Il appelle la mort...

Au bout de la comique galerie rassemblée par La Fontaine, il faut mettre ce sombre tableau de Holbem.

Quel contraste entre cette fableet celle deBoileau^ ! Que celle de Boileau est froide et abstraite ! Où sont lesmots vrais, capables de toucher et de peindre? Qui est-ce qui me montrera la chaumine du bûcheron bâtie de bois et de boue, ayant un trou pour cheminée, toute noire de fumée aveuglante? Il n'y a que ce vieux mot tout rustique qui puisse peindre une pareille hutte. Il faut avoir vu les pauvres gens qui vont faire du bois pour entendre ce mot : couvert de ramée. On y envoie les vieillards, les enfants, les femmes , tous ceux qui ne sont capables que d'un petit travail. Et ils reviennent avec des bottes de branchages, plus longues et plus larges que leurs maigres corps , tellement qu'ils disparaissent tout entiers sous leur fagot. Ils remontent en se soutenant sur un bâton le long des pentes. Ils ne pensent

1 [.e dos chargé de bois et le corps tout en eau, Un pauvre bûcheron, dans l'extrême vieillesse, Marchait en haletant de peine et détresse ; Enfin, las de soufîrir, jetant là son fardeau, Plutôt que de s'en voir accablé de nouveau. Il souhaite la Mort, et cent fois il l'appelle. La Mort vient à la fin : Que veux-tu? cria-t-elle.

Qui, moi? dit-il alors prompt à se corriger,

Que tu m'aides à me charger.

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