‹ La Fontaine et ses fablesChapitre 22 sur 30 · LE PEUPLE · texte numérisé non relu

LE PEUPLE

P - d'ordinaire, i's souffrent simplement, et font e rt d'un air morne. Mais, quand ils pensent, que •.ont-ils voir dans toute leur vie , sinon ce qu'a u-Liit La Fontaine? Boileau n'en sait rien, il se contente d'un mot général , il ne voit pas le détail réel ke leurs journées. « Jamais de repos : » ils se lèvent avant le jour, à trois heures du matin souvent, dans l'aube froide et humide. « Point de pain quelquefciis : » rappelez-vous que souvent ils sont morts de faim sous Louis XIV , et que M^e de Maintenon en 1700 mangea du pain bis. A la veille de la Révolution , en pleine paix , ils gagnaient dix-neuf sous par jour, et le pain était aussi cher qu'aujourd'hui, c Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, les créanciers et la corvée ; » la taille au roi , la dime au curé , les redevances au seigneur , tous les fardeaux de la société n'étaient que pour lui seul. Maintenant encore il vit à peine, « il se défend, » comme disent les paysans des Vosges ^ . « Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ? » Un dîner de noces peut-être , et par-ci par-là une chopine de mauvais vin. — Voilà les traits poignants de la vérité prise sur le fait , qui distinguent si fort les personnages de La Fontaine de ceux de ses devanciers. Il n'a pas pris pour héros , comme

©Aimé Seillère. Au pied du Donon, scènes de mœurs vo3gienocâ.

Phèdre ou Ésope , des êtres abstraits qui ne sont d'aucun temps et d'aucun lieu, sortes de porte-voix chargés de pubher une morale. Il a été de son temps, il a peint les hommes qui l'entouraient tels ^ qu'ils étaient. Je n'ai eu besoin que de réunir des ^/traits épars pour reformer une société tout entière. Nous savons leurs conditions, leurs caractères, leur i langage ; nous voyons leurs habits, leurs demeures ; I nous entendons les inflexions de leurs voix; nous suivons les mouvements de leurs âmes; nous les I connaissons , nous nous intéressons à eux ; j'étais tout à l'heure involontairement plein d'irritation, de mépris, de pitié, de gaieté ;j'aimais ou je haïssais- La Fontaine nous menait à Versailles ; nous apercevions par une échappée Louis XIV en manteau royal , les seigneurs plies en deux dans les antichambres , les courtisans accrochant une pension ou une survivance , les bourgeois à leur comptoir et dans leur hôtel-de-ville,|le curé expédiant sa messe, le paysan au travail, las et roidi dans sa souquenille trouée. Est-ce que vous ne les avez pas vus? Est-ce que vous ne savez pas maintenant comment le roi tient sa canne et se mouche ? Notre tête était pleine de formes, de couleurs, d'accents, de mouvements; le spectacle des passions vivantes éveillait en nous des passions vivantes. Voilà la première vertu de la ' poésie ; on lui donne une idée, elle en fait un homme ; on lui apporte un cadre, elle en fait un tableau.

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