CHAPITRE III
La chute de Fouquet, qui troubla si violemment sa quiétude, ne fut pas, en définitive, pour le poète, un événement fâcheux. Qui sait combien de temps encore sa timidité ou sa nonchalance Teusscnt laissé attaché à des besognes de commande, longues et obscures, sans qu'il se résolût à affronter la publicité? Sans doute, avec ses nouvelles habitudes prises de bien-être et de repos, de galanteries et de distractions mondaines, il était, moins que jamais, homme à chercher l'indépendance dans un effort personnel. Il devait rester toujours mineur, mais sa tutelle passa de suite en meilleures mains. Désormais ce sont les femmes les plus distinguées et les plus aimables de la société qui vont le prendre sous leur protection, comme un grand enfant à qui il en faut
beaucoup passer, jusqu'à ce que la plus intelligente et la plus délicate d'entre elles, Mme de la Sablière, vers 1672, lorsqu'il eut plus d'âge et plus de gloire et qu'il fut moins compromettant, lui assura, chez elle, jusqu'à son extrême vieillesse, le vivre et le couvert. La Providence, représentée par des femmes, s'exerce d'une façon plus délicate et moins pesante. Qu'il allât chercher des encouragements affectueux, de bienveillants conseils, d'aimables réprimandes aussi, dont il tenait peu de compte, bien qu'il les reçût de bon cœur, chez la duchesse de Bouillon, chez la duchesse douairière d'Orléans, ou chez madame de la Sablière, il n'en restait pas moins libre de ses actions et de ses rêves, et pouvait donner à ses amis et à ses confrères plus de temps qu'autrefois. La période de vingt années qui s'écoule entre la perte du surintendant et l'entrée à l'Académie fut pour le poète expert et mûri celle d'un labeur incessant et glorieux, malgré des apparences de paresse qu'il se plut toujours à garder, comme des garanties de sa liberté. Le monde, facile à tromper, s'y pouvait d'autant plus méprendre qu'avec ses habitudes provinciales, ayant l'horreur du renfermé, allant et venant sans cesse, soit à pied, soit à cheval, le promeneur infatigable composait surtout en plein air, travaillant sur nature, et prenant, comme l'ami Malhurin, ses vers à la pipée.
L'exil de Limoges n'avait pas été de longue durée. Dès 1664, nous retrouvons La Fontaine partageant son temps entre Paris et Château-Thierry, où l'ai-
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lire, plus que sa femme, la dame du château, Marie- Anne Mancini, duchesse de Bouillon,
La mère des Amours et la reine des Grâces.
Celle dernière venue des nièces de Mazarin, non moins séduisante, non moins délurée que ses sœurs, n'était pas encore la folle et dévergondée qu'elle devint, quinze ou vingt ans après, lorsqu'on la dut clôturer de temps à autre, à Montreuil ou à Poissy, ou la reléguer à Nérac. La petite Italienne était alors toute jeunette (quinze ans à peine) et toute fraîchement mariée. Son mari venait de partir en guerre et lui avait assigné Château-Thierry comme une résidence moins dangereuse que la cour. Il est probable que La Fontaine l'avait déjà rencontrée chez Fouquet avant son mariage, mais c'est alors qu'il la put voir plus fréquemment et qu'il eut l'occasion de goûter son intelligence et d'éprouver sa bienveillance.
Il goûta aussi sa beauté, et ne manqua pas d'en être épris, non seulement en vers, comme c'était de règle, mais quelque peu en prose, et il contracta dès lors pour elle une ferveur d'admiration vive et tendre qui ne se démentit jamais :
Vous excellez en mille choses :
Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs : Allez en des climats inconnus aux Zéphirs,
Les champs se yêtirout de roses.
C'est ainsi qu'il lui parlera encore dans vingt-cinq ans, lorsqu'elle ira rejoindre sa sœur en Angleterre,
et, d'ici là, le ton restera toujours le même, familièrement respectueux et affectueusement admiratif. Etrange et heureux contraste avec le ton grossier que prendra bientôt avec elle, ce polisson de Ghaulieu, dans une correspondance singulièrement libre, où l'on saisit bien la différence des esprits et des cœurs entre les deux épicuriens. Rien n'autorise d'ailleurs à supposer qu'entre lapetite mariée, grande dame, et le quadragénaire, humble bourgeois, il y ait eu d'autres rapports que ceux d'une très vive sympathie, et qui devint profonde, par suite d'un goût commun pour les mêmes plaisirs intellectuels, d'une même horreur pour l'ennui, d'une même indulgence pour les entraînements de la passion et les faiblesses de la galanterie. La Fontaine nous fait honnêtement sa déclaration ; nous n'avons aucune raison de suspecter sa franchise :
Peut-on s'ennuyer en des lieux Honorés par les pas, éclairés par les yeux
D'une aimable et vive princesse, A pied blanc et mignon, à brune et longue tresse? Nez troussé, c'est un charme encor selon mon sens ,
C'en est même un des plus puissants.
Pour moi le temps d'aimer est passé, je l'avoue;
Je mérite qu'on me loue
De ce libre et sincère aveu, Dont pourtant le public se souciera très peu. Que j'aime ou n'aime pas, c'est pour lui même chose;
Mais s'il arrive que mon cœur Retourne à l'avenir dans sa première erreur. Nez aquilins et longs n'en seront pas la cause.
Le dernier vers était pour Mme de La Fontaine, dont le nez ressemblait à celui de son mari.
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Quoi qu'il en soit, dès lors La Fontaine devint un des familiers de la maison de Bouillon, tant à Paris qu'à Château-Thierry, et cette fréquentation d'un cercle assez libre où l'on ne se gênait point pour fronder Louis XIV et Versailles ne put que l'entretenir dans ses goûts d'observation indépendante. Le salon des Bouillons resla l'un de ceux aussi où l'on se piqua, durant toute la fin du siècle, d'indépendance littéraire autant que d'indépendance morale, vis-à-vis du classicisme officiel et de la dévotion officielle. L'opposition n'y fut pas toujours heureuse, car c'est là qu'on soutînt Pradon contre Racine, et il y régnait même un certain goût arriéré pour les prolixités filandreuses des romans sentimentaux, qui encouragea La Fontaine à entreprendre bientôt l'interminable paraphrase de Psyché, C'est dans ce même salon qu'il dut plus lard accorder péniblement sa lyre pour célébrer en deux chants la guérison de l'aimable princesse par le Quinquina, C'étaient là les menues charges d'une enviable intimité dans une maison aimable où il se plaisait, et il ne songeait pas à s'en plaindre. L'effort lui coûtait peu lorsqu'il fallait faire plaisir à ceux qu'il aimait; il s'astreignait facilement, alors, aux besognes les plus contraires à son tempérament. C'est ainsi que nous le verrons toute sa vie, pour la plus grande joie de Pierre et de Paul, pour ses parents, pour ses patrons, pour ses amis, gaspiller son temps et émietter son génie, avec une mansuétude et une générosité incomparables. Ce sera, pour Loménie de Brienne, Arnauld et les soli-
taires de Port-Royal, d'abord le Recueil de poésies chrétiennes^ puis le Poème de Saint-Malc; pour Pintrel, une traduction des vers cijtés par Sénèque; pour Maucroix, une publication collective de leurs poésies. Chaque fois qu'un ami demande son nom pour faire passer sa marchandise, il le donne, tant il y tient peu, tant il fait petit compte de sa personnalité !
L'autre protectrice, Marguerite de Lorraine, duchesse douairière d'Orléans, avait plus d'âge et plus de tenue. Après la mort de Gaston, son mari, elle continuait d'habiter le palais du Luxembourg, qu'elle partageait, ainsi que le jardin, non sans tiraillements et querelles, avec son impérieuse belle-fille, Mlle de Montpensier. La maison était égayée par ses trois filles, Mlles d'Orléans, d'Alençon, de Valois, et l'on y voyait aimable compagnie. C'est dans ce salon qu'apparut un jour une certaine Mlle Poussay, dont la beauté provocante avait fait une telle sensation à Versailles, que Mme de Montespan l'avait fait éloigner de suite. La Fontaine, en extase, ne manqua pas de lui faire un brin de cour. Mme d'Orléans donna au poète le titre officiel de « son gentilhomme servant », qu'il tint à honneur de conserver même après la mort de sa protectrice.
Ces milieux mondains, bons pour l'observation, mais favorables à la paresse, n'eussent peut-être réussi à faire de La Fontaine qu'un admirable poète de salon, un Voiture ou un Chaulieu supérieurs, si, à la même époque, il ne s'était trouvé, par le fait
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même de sa liberté, plus étroitement mêlé à la vie aclive de ses amis littéraires, plus résolus et plus ambitieux. C'est de 1661 à 1664 que s^ réunit le plus régulièrement, soit au cabaret, soit dans la chambre de Boileau, rue du Colombier, ce joyeux cénacle composé de Molière, La Fontaine, Chapelle, Furetière, les vétérans, Boileau et Racine, les nouveaux, qui, sans titre et sans programme, prit sur notre littérature une influence rapide et décisive.
La rupture entre Molière et Racine, en 1664, à propos d'Alexandre y devait interrompre la régularité de ces réunions, mais, dès lors, cette mise en commun de leurs idées, dans l'ardeur et la franchise de la jeunesse, avait porté ses meilleurs fruits et assuré la direction respective de leurs talents. La Fontaine, d'ailleurs, voulut rester neutre dans une querelle dont les deux champions lui tenaient également au cœur ; il demeura l'ami de Molière et de Racine, et, si ses rapports avec Boileau se relâchèrent et se refroidirent peu à peu, sans d'ailleurs se rompre, on en trouve une raison naturelle et suffisante en des différences déjà sensibles de tempérament, d'humeurs, d'habitudes, de relations, qui ne firent que s'accentuer avec l'âge. D'après les échos qui nous en sont arrivés, il est facile de voir que dans ces réunions bruyantes, par sa modestie et ses distractions, La Fontaine, timide et débonnaire, prêtait volontiers à rire au jeune satirique, alors fort gai, taquin, mordant, et déjà dogmatisant, régentant, légiférant. Après s'être moqué de l'absent qu'on abhorrait. Chapelain,
on se moquait du présent, qu'on aimait, ce bon vieux provincial étourdi et galantin. C'est à l'un des soupers où la ba%de s'en donnait à cœur joie et où Ton avait poussé auprès du Champenois la plaisanterie un peu loin que Molière, agacé, se tourna vers Descoteaux, le joueur de flûte, et lui dit tout bas : « Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils ne parviendront pas à effacer le bonhomme ».
Le bonhomme, enefï'et, aussi indifférent que Chapelle aux joies de la publicité, semblait devoir toujours rester le bonhomme. Il avait quaranle-trois ans, et il en était encore à sa publication d'amateur, cette traduction de V Eunuque^ oubliée depuis dix ans dans la boutique de l'imprimeur, tandis que ses compagnons s'élançaient rapidement à l'assaut de la renommée. Molière produisait chef-d'œuvre sur chef-d'œuvre, V Ecole des Femmes en 1G62, la Critique de l'Ecole et
Y Impromptu de Versailles en 1663, l'année d'après, le Mariage Forcée la Princesse d'Elide, Don Juan, qu'allaient bientôt suivre V Amour médecin et le Misanthrope, Racine avait, en 1664, débuté parla T/iébaïdr, préparait Alexandre et méditaiii And romaque . Boileau s'était déjà fait connaître par les Embarras de Paris,
Y Adieu à la Satire, les Satires adressées à Molière et à La Mot/ie-Leçai/er dont tous les lettrés savaient par cœur les vers les plus méchants. Nul doute qu'on ne fît honte, souvent, dans le tête-à-tête, à l'aîné, au retardataire, de sa nonchalance et de son indifîërence, et Boileau, probablement, le premier, lui qui, avant tout, songeait à l'avenir des lettres et ne vou-
lait pas de force perdue. C'est, en effet, le nom de Boileau qui s'attache à la première publication de La Fontaine, la Joconde, en 1664; ce fut lui, on doit le croire, qui eut le mérite d'en hâter l'impression, puisque ce fut lui qui s*en fit le défenseur.
Il fallut toutefois une circonstance extérieure pour déterminer La Fontaine à cet effort. En 1668, parmi les œuvres posthumes d'un sieur Bouillon, ancien secrétaire de Gaston, on avait publié une traduction en vers de l'épisode de Joconde dans le Roland furieux. Ce travail fut naturellement passé au crible et dans le salon du Luxembourg que Bouillon avait fréquenté, et dans le cénacle de la rue du Colombier, où toute nouveauté poétique était soigneusement épluchée. La Fontaine ne cacha pas qu'il trouvait le conte « fort mal bâti » , et, se mettant à la besogne, il montra comment il fallait s'y prendre. La pièce courut en manuscrit. Bouillon eut ses partisans, La Fontaine les siens. Ce fut la querelle du Conte de Joconde après la querelle du Sonnet d'Uranie, Des paris s'engagèrent, quelques-uns importants; le chevalier de Saint-Gilles, champion de Bouillon, paria 500 pistoles contre LaMothe-Levayer, tenant de La Fontaine. C'est à Molière, comme à la plus haute autorité, qu'on demanda la sentence. Le juge, ami des deux adversaires, se récusa. Est-ce à Boileau qu'on s'en rapporta? Nous l'ignorons. En tout cas, mis en cause ou non, Boileau n'hésita pas à s'engager à fond ; il prit résolument parti pour La Fontaine dans une lettre à Le Vayer, qui ne fut
publiée que plus tard, mais qui, dès lors, dans le monde lettré, termina le débat.
Nous avons aujourd'hui quelque peine à comprendre, en lisant le misérable rapetassage de Bouillon, que la querelle ait pu s'élever; cela prouve combien, en tout temps, le goût des salons est incertain et conventionnel, s'il n'est dirigé par quelque esprit compétent et indépendant. La disser-
tation de Boileau reste, d'ailleurs, pour l'analyse de son goût, autant que pour l'appréciation de son rôle dans notre littérature, un document intéressant. Si/ Despréaux y déploie déjà cette perspicacité de juge^ ment et cette netteté de critique qui devaient donner à ses décisions une si redoutable autorité dans les questions de style et de grammaire, il y trahit aussi celte petitesse de vues et cette froideur de sentiment qui l'emprisonneront dans l'admiration étroite de quelques modèles antiques et lui interdiront l'intelligence des littératures étrangères , lorsqu'il n'y retrouvera ni les idées, ni le goût de son temps et de son monde. Rien de plus juste que la défense des libertés dont usait La Fontaine : « 11 a pris, à la vérité, son sujet d'Arioste; mais en même temps il s'est rendu maître de sa matière : ce n'est point une copie qu'il ait tirée un trait après l'autre sur l'original, c'est un original qu'il a formé sur l'idée que l'Ariostelui a fournie. G'estainsi que Virgile a imité Homère, Térence Ménandre, et le Tasse Virgile. Au contraire, on peut dire de M. Bouillon que c'est un valet timide qui n'oserait faire un pas sans le congé
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de son maître. » Mais, ensuite, il va trop loin. Voulant prouver que la nouvelle est « plus agréablement contée que celle d'Arioste ï), il croit le faire, d'après les règles, en taxant de grossièretés ou de maladresses tous les traits italiens, tout ce qui donne à la poésie de l'Arioste sa couleur et son caractère. Ne pouvait-il se contenter de dire que La Fontaine avait conté à la française, délicieusement, au goût du jour ? c'eût été plus vrai. Le poète ne prétendait pas à mieux et n'aimait pas qu'on le comparât avec des modèles dont il sentait, mieux que personne, les différences et la supériorité. Peut-être, dès ce jour-là, murmura-t-il à l'oreille de son trop chaud défenseur ce qu'il écrira plus tard en tête de Psyché : « Il serait long, et même inutile, d'examiner les endroits où j'ai quitté mon original, et pourquoi je l'ai quitté. Ce n'est pas à force de raisonnement qu'on fait entrer le plaisir dans l'âme de ceux qui lisent — Pour bien faire, il faut considérer mon ouvrage sans relation avec ce qu'a fait Apulée, et ce qu'a fait Apulée sans relation à mon livre, et là-dessus s'abandonner à son goût. » Le bruit soulevé par la querelle appe • lait la publicité. La Fontaine se décida à donner le manuscrit à Barbin et, pour faire un petit volume, joignit à Jocondc huit autres contes tirés de Boccace, d'Athénée, quelques fabliaux, une ballade des Arrêts. d'Amour^ un fragment du Songe de Vaux^ les Amours de Mars et Vénus, Il vidait son portefeuille, mais avec quelles appréhensions ! L'ouvrage parut sous le titre de Nouvelles en vers tirées de l'Arioste et de
Boccace, sans signature, avec ses seules initiales et une préface craintive : « Les nouvelles en vers dont ce livre fait part au public, quoique d*un style bien différent, sont toutefois d'une même main. L'auteur a voulu éprouver lequel caractère est le plus propre pour rimer des contes : il a cru que les vers irrégullers ayant un air qui tient beaucoup de la prose, cette manière pourrait sembler la plus naturelle et par conséquent la meilleure. D'autre part, aussi, le vieux langage^ pour les choses de cette nature, a des grâces que celui de notre siècle na pas.,,. L'auteur a donc tenté ces deux voies, sans être certain laquelle est la bonne. C'est au lecteur à se déterminer là-dessus En cela, comme en d'autres choses, Térence
lui doit servir de modèle. Ce poète n'écrivait pas pour se satisfaire seulement, ou pour satisfaire un petit nombre de gens choisis, il avait pour but populo ut placèrent quas fecisset fabulas, » S'en tenir, en toute chose, pour la composition et pour le style, à la nature et à la vérité, prendre ses moyens d'expressions partout où on les peut trouver, dans le vieux langage comme dans le parler populaire, vouloir être intelligible et agréable non seulement aux lettrés, mais encore aux illettrés, aux femmes, aux enfants, au peuple : telle se formule naïvement, mais nettement, l'esthétique spontanée de La Fontaine. On sent combien, dans sa simplicité, cette théorie est supérieure à celle des grands esprits dogmatiques qui l'entouraient, puisque, tout en prenant, comme eux, l'antiquité pour conseillère, il
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refuse néanmoins d'en faire sa maîtresse unique, et qu'en marchant sur le terrain solide de la réalité, il reprend pour son compte, non seulement la tradition nationale de la Renaissance, mais encore celle du Moyen Age.
L'opuscule eut un succès énorme. Il fallut, presque immédiatement, faire un nouveau tirage. Le poète était mis en goût, il mordait au fruit savoureux de la renommée. Il signa la seconde édition et, dès l'année suivante, lança une autre poignée de seize contes (le second livre), presque tous tirés de Boccace et de style divers, en général fort libres, surtout les derniers, VErmite et Mazet de Lamporecchio, S'il y eut nombre de lecteurs pour applaudir, il y en eut beaucoup aussi pour crier au scandale ! Dans l'entourage même du poète, il s'était trouvé déjà plus d'un ami scrupuleux et sévère pour lui faire quelques remontrances. Le conteur avait été forcé de se défendre : il l'avait fait dans les réimpressions de 1665 et de 1666, avec cette mine étonnée et contrite qui lui réussissait si bien dans la vie courante et qui devait lui servir cette fois à couler en douceur au public affriandé, mais désireux de rassurer sa conscience, d'assez jolis paradoxes. Ce sont ceux par lesquels, de tout temps, se sont prétendu couvrir les éditeurs de grivoiseries et d'obscénités : on ne les a jamais présentés d'une manière si mielleuse et, en fait, si effrontée : « On me peut faire deux principales objections : l'une que ce livre est licencieux; l'autre qu'il n'épargne pas assez le beau sexe. Quant
à la première, je dis hardiment que la nature du conte le voulait ainsi, étant une loi indispensable, selon Horace, ou plutôt selon la raison et le sens commun, de se conformer aux choses dont on écrit.... Qui voudrait réduire Boccace à la même pudeur que Virgile ne ferait assurément rien qui vaille, et pécherait contre les lois de la bienséance^ en prenant à tâche de les observer.... » Cette définition inattendue de la bienséaace est vraiment réjouissante : il est probable que le bon apôtre en riait sous cape le premier. « S'il y a quelque chose dans nos écrits qui puisse faire impression sur les âmes, ce n'est nullement la gaieté de ses contes : elle passe légèrement; je craindrais plutôt une douce mélancolie, où les romans les plus chastes et les plus modestes sont très capables de nous plonger, et qui est une grande préparation à l'amour ». Pour un peu, il nous ferait entendre que la lecture des Cordeliers de Catalogne et du Calendrier des Vieillards est une préparation à la vertu !
La subtile candeur de ces ingénieux raisonnements n'avait pas, ce semble, absolument converti ceux d'entre ses amis qui désiraient lui voir faire un plus noble emploi de l'admirable talent qu'il venait de révéler. Pour couper court à des observations qui l'irritaient, il déclara, en publiant la seconde série, que c'était la fin : « Voici les derniers ouvrages de cette nature qui partiront des mains de l'auteur, et par conséquent la dernière occasion de justifier ses hardiesses ». Serment d'ivrogne, demi-
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sincère, demi-hypocrite, et qu'il renouvellera combien de fois! Qui a bu, boira; qui a rimé, rimera; qui a conté, contera. Le besoin de se redire à nouveau, de dire aux autres, à sa façon, toutes les joyeusetés qui l'avaient tant amusé, depuis son adolescence, dans le Décaméron, YHeptaméron, les Cent Nouvelles nouvelles, etc., faisait dès lors partie de son existence. Et, s'il se trouvait, autour de lui, quelques censeurs moroses pour l'en détourner, combien d'applaudisseurs, en plus grand nombre, pour l'y encourager, ne fussent que ses belles amies, Mme de Bouillon, qui avait appris à lire dans Boccace, Mme de Sévigné, et tant d'autres, et tout le demi-monde, Ninon de Lenclos, la Ghampmeslé, moins bégueules encore !
En tout cas, le succès des contes n'était pas pour assurer à l'auteur la bienveillance du monde officiel, ni pour lui aplanir le chemin de la cour, dont ses relations flagrantes avec tous les anciens amis de Fouquet et avec la maison de Bouillon l'avaient jusqu'alors éloigné. Golbert, qui avait toujours sur le cœur V Elégie aux Nymphes de Vaux, lui adressa, le 7 août 160(3, une verte semonce, par voie administrative, sur sa façon de régir les biens domaniaux, comme maître des eaux et forêts. On ne sait ce que répondit le fonctionnaire, mais le poète ne perdit pas de temps; il travailla avec une activité surprenante pour remettre au point des œuvres d'un autre genre, commencées sans doute aussi depuis quelques années, et qui allaient montrer à ses détracteurs'
OU à ses envieux une face imprévue de son talent. Le 31 mars 1668, il parait donc le coup qui pouvait, à tout moment, lui tomber d'en haut, en publiant les six premiers livres des Fables avec dédicace à Mgr le Dauphin. Gomme d'habitude, le poète annonçait sa nouvelle œuvre d'un ton modeste, d'autant plus modeste que Patru, aristarque infaillible, avait désapprouvé son dessein. « On n'est jamais entré dans la gloire moins ambitieusement », observe justement M. Paul Mesnard, le dernier, savant et judicieux biographe de La Fontaine, qui a si bien complété les recherches de Walckenaer. Patru voulait qu'on s'en tînt, pour les apologues, à la formule sèche et courte de la tradition ésopique; il pensait que a la contrainte de la poésie jointe à la sévérité de notre langue embarrasserait l'auteur en beaucoup d'endroits et bannirait de ces récits la brièveté, qu'on peut fort bien appeler l'âme du conte » . La Fontaine allait brillamment démontrer le contraire, mais, avant de le faire, il croit devoir donner ses raisons, qu'il trouve à la fois dans l'histoire, dans la nature même de l'apologue, dans son utilité, dans les circonstances présentes. L'allure dégagée et familière d'une prose courante et simple qui ne prépare point ses effets et évite tous les longs développements fait le plus souvent lire d'un œil négligent les avant-propos de La Fontaine. C'est un grand tort : presque tous sont des modèles de critique. Avec un esprit si délié et si complexe, si plein de sous-entendus, de réticences et d'insinuations, il faut
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toujours s'attendre à l'imprévu, lire avec attention, lire en dessous, lire à côté. De fait, dans cette préface des Fables, il détermine déjà avec hardiesse et' netteté la portée de l'œuvre qu'il entreprend, œuvre morale et expérimentale, destinée à la fois aux enfants et aux hommes. « Ces fables sont un tableau où chacun de nous se trouve dépeint. Ce qu'elles nous représentent confirme les personnes d'âge avancé dans les connaissances que l'usage leur a données, et apprend aux enfants ce qu'il faut qu'ils sachent. » Quant à la façon plus développée et plus enjouée dont il présente, après Esope et Phèdre, ses apologues, c'est parce qu'il n'a pas « les perfections du langage, comme il les ont eues ». Il est heureux d'admirer « la simplicité magnifique chez ses grands hommes », mais comme il se sent, avant tout, français et vivant, il se guide sur les habitudes de son pays et les exigences de son temps. « On ne considère en France que ce qui plaît : c'est la grande règle et, pour ainsi dire, la seule. » Il s'efforcera donc, avant tout, de plaire. « On veut de la nouveauté et de la gaîté. » Il sera donc nouveau et gai, mais d'une gaîté à lui, délicate, bienveillante, consolatrice : a Je n'appelle pas gaité ce qui excite le rire; mais un certain charme^ un air agréable qu'on peut donner a toutes sortes de sujets, même les plus sérieux » . Peut-on se définir avec une plus fine conscience de sa valeur?
Le poète avait frappé trop juste ; il avait, du premier coup, trop bien trouvé la proportion dans
laquelle peuvent être accueillies, par la majorité des esprits, la fiction unie à Tobservation, la pensée à la vérité, l'agrément à la morale, pour que les Fables ne fissent pas un chemin rapide. Barbin dut les rééditer presque immédiatement; on en fit des contrefaçons. Dans Tune des réimpressions. La Fontaine glissa, pour faire patienter son monde et le tenir en haleine, des fragments du Songe de Vau.v, V Adonis, VËlégie aux Nymphes et quelques autres pièces déjà célèbres, mais inédites. Pour se donner le temps d'assembler, avec le soin qu'exigeaient ses lentes méthodes de travail et son souci croissant de perfection, un second bouquet de fables, aussi délicieux que le premier, il avait, prudemment, pris ses précautions, en annonçant, dans l'épilogue, un ouvrage prochain et d'un genre différent :
Bornons ici cette carrière :
Les longs ouvrages me (ont peur.
Loin d'épuiser une matière, On n'en doit prendre que la fleur.
Il s'en va temps que je reprenne Un peu de forces et d'haleine Pour fournir à d'autres projets.
Amour, ce tyran de ma vie, Veut que je change de sujets; Il faut contenter son envie :
Retournons ù Psyché.
Le roman des Amours de Psyché et de Cupidon parut, en effet. Tannée suivante avec une dédicace chaleureuse à Mme de Bouillon et une préface dans laquelle l'auleur expose sa façon de comprendre
rimîtatîon des anciens et avoue les difficultés qu'il éprouve à écrire en prose.
L'intérêt qu'offre ce long récit serait pour nous assez médiocre, malgré certains passages d'un style élégant, si l'auteur n'y avait mêlé, à sa prose poétique, des morceaux en vers, descriptifs ou lyriques, dont quelques-uns sont délicieux, et s'il n'avait encadré sa narration dans une scène vivante et contemporaine dont les acteurs nous touchent de près. Ces acteurs sont, en effet, avec La Fontaine lui-même, sous le nom de Polyphile, ses amis du cénacle. Racine, sous le nom d'Acante, Boileau, sous celui d'Ariste, et enfin Molière, sous celui de Gélaste. On a cru devoir, il est vrai, contester cette dernière assimilation, parce qu'en 1669 Molière était brouillé avec Racine, et l'on a pensé que Gélaste n'était que Chapelle. Il est bien possible que tout le monde ait raison, et qu'avec ses habiles façons d'esquiver les difficultés en même temps que ses habitudes d'égards pour ses amis de toute nuance, La Fontaine ait accouplé, dans un seul type, les deux plus joyeux compagnons de la bande. Si, çà et là, dans les raisonnements de Gélaste, on peut reconnaître la vive et ingénieuse légèreté de Chapelle, on y admire plus d'une fois une profondeur de bon sens et une largeur de vues qui sont bien de Molière. Quoi qu'il en soit, cet entrelien entre les quatre poètes, au milieu des splendeurs inachevées des jardins et du château de Versailles, est un morceau d'un intérêt exceptionnel, qui nous révèle, avec une sincérité évidente, l'état
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de leurs esprits au moment même de leur pleine floraison. La Fontaine décrit les lieux, pose les personnages, les fait parler, avec une verve abondante et précise qui nous garantit son exactitude. Quelle exquise tendresse pour ses amis, quel souvenir ému de tant d'heures, tant de jours, tant d'années déjà passées ensemble à « voltiger de propos en autres, comme des abeilles qui rencontreraient en leurs chemins diverses sortes de fleurs » ! La connaissance a bien commencé sur le Parnasse, mais on v a formé société « moins pour les Muses que pour le plaisir ». C'est à l'occasion seulement qu' « on s'y donne des avis sincères lorsque quelqu'un d'eux tombait dans a maladie du siècle et faisait un livre, ce qui arrivait rarement » ; car « la première chose qu'ils firent fut de bannir d'entre eux les conversations réglées, et tout ce qui sent sa conférence académique ». Si la conversation n'est pas réglée, elle est cependant assez suivie et assez sérieuse pour nous donner une idée de ce que devaient être, entre ces grands esprits, leurs entretiens habituels, et nous assistons là à une scène charmante de leur jeunesse!
La Fontaine vient de terminer Psyché ; il en pro- |)Ose la lecture à ses amis. Racine, qui, comme lui, « aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages » (« ces passions, qui leur remplissaient le cœur d'une certaine tendresse, se répandaient jusqu'en leurs écrits »), demande que la lecture se fasse à la campagne. Boileau, moins rustique, accepte, mais à condition d'aller voir « les nouveaux embel-
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lissements de Versailles ». Le lendemain, on part au petit jour, on arrive de fort bonne heure à Versailles, on passe la matinée à visiter la ménagerie, et à louer « l'artifice et les diverses imaginations de la nature, qui se joue dans les animaux comme elle fait dans les fleurs ». La Fontaine s'enthousiasme, avec une passion de naturaliste et d'artiste, pour « les demoiselles de Numidie et certains oiseaux pêcheurs qui ont un bec extrêmement long, avec une peau au-dessous qui leur sert de poche. ... Leur plumage est blanc, mais d'un blanc plus clair que celui des cygnes; même de près il paraît carné, et tire sur la couleur du rose vers la racine. On ne peut rien voir de plus beau# » Ce sont les orangers qui enchantent Racine et lui rappellent le Midi :
Sommes-nous, dit-il, en Provence?
Quel amas d'arbres toujours verts Triomphe ici de l'inclémence Des aquilons et des hivers ?
Jasmins dont un air doux s'exhale, Fleurs que les vents n'ont pu ternir, Aminte en blancheur vous égale Et vous m'en faites souvenir.
On dîne, on rit, puis l'on s'assied dans la grotte de Thétis. La Fontaine, « ayant toussé pour se nettoyer la voix, commence sa lecture ». C'est à la fin du premier livre, lorsque le lecteur se repose, que s'engage une discussion sur le pathétique et le comique. Chacun des quatre amis y joue son rôle à
merveille, l'un tenant pour le touchant et le tendre, l'autre pour le gai et le divertissant, le troisième se rangeant du côté de Racine par des raisons théoriques. Polyphile, enfin, son manuscrit à la main, « qui écoute avec beaucoup de silence et d'attention », ne trouve qu'un mot à dire, mais un mot, comme toujours, personnel et naturel : « J'ai déjà mêlé malgré moi de la gaîté parmi les endroits les plus sérieux de cette histoire; je ne vous assure pas que tantôt je n'en mêle aussi parmi les plus tristes. C'est un défaut dont je ne saurais me corriger, quelque peine que j'y apporte. » Pour lire le second livre, on s'assied, dans les jardins, sur un gazon, près d'un ruisteau» sous « des feuillages déjà secs et rompus en beaucoup d'endroits, qui laissaient entrer assez de lumière pour qu'on pût lire aisément ». La tristesse un peu prolongée, même avec des intermittences, n'est décidément pas le fait de Polyphile. Ce second livre, malgré quelques lueurs, est terne et languissant. Le lecteur le sentait bien, et c'est avec un soupir de soulagement qu'il lance à la fin son Hymne à la Volupté « dont le dessin ne déplut pas tout à fait à ses trois amis ». C'est qu'en effet, dans cette invocation personnelle, le poète se retrouve tout entier, c'est bien tout ce Polyphile a qui aime toutes choses » avec sa franche joie de vivre, sa curiosité infinie et ravie, son optimisme aimable, tendre, expansif, comraunicalif. L'élan est admirable :
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Volupté, Volupté, qui fut jadis maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce, Ne me dédaigne pas, viens-t'en loger chez moi ;
Tu n'y seras pas sans emploi :
J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout : il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien Jusqu'aux sombres plaisirs d*un cœur mélancolique . Viens donc; et de ce bien, ô douce Volupté, Veux-tu savoir au vrai la mesure certaine?
Il m'en faut tout au moins un siècle bien compté ;
Car trente ans ce n'est pas la peine.
N'est-ce pas là le beau, le vrai dilettantisme des âmes saines et actives, le dilettantisme, fortifiant et heureux, des esprits larges et généreux, celui des grands hommes de TAntiquité et de la Renaissance, des grands poètes modernes, Goethe et Victor Hugo ? Quelle joie de le retrouver, en pleine période classique, chez le moins pédant et le plus sensible de nos poètes nationaux!
Çà et là, à travers la trame ondoyante et légère de Psyché, on voit le poète lancer, sous le premier prétexte venu, des coups d'encensoir inattendus à Louis XIV et môme à Golbert. C'était dans l'ordre ; nul écrivain ne se dérobait à cette règle, et il se trouvait, autour de La Fontaine, plus d'un ami sérieux pour la lui rappeler. La maladresse avec laquelle notre pauvre romancier, volontiers docile aux conseils qu'il croyait sages, mais toujours incapable de soutenir longtemps un rôle contraire à sa nature, s'efforce de donner satisfaction aux uns et aux autres, devient presque touchante, à force de naïveté. Dans Psyché même, il avait laissé traîner.
à propos des deux rois, beaux-frères de l'héroïne, des phrases singulières que la malignité des courtisans ne manqua pas de relever. On crut reconnaître Jupiter lui-même dans ce roi « qui a toujours une douzaine de médecins à l'entour de sa personne » et dans celui « qui a deux fois autant de maîtresses, qui toutes, grâce àLucine, ont le don de fécondité » ; en sorte que « la famille royale est tantôt si ample qu'il y aurait de quoi faire une colonie considérable ». Des âmes charitables en firent la remarque au poète. Celui-ci prétendit n'y avoir pas vu malice, mais il trembla de tous ses membres, jusqu'à ce que le duc de Saint-Aignan l'eût rassuré et présenté au roi, qui fut bon prince et qui sourit.
Quelque bonne grâce qu'il mît, d'autre part, à complaire tantôt à ses pieux et savants amis de Port- Royal qui tournaient, avec anxiété, autour de son âme égarée comme autour de celle de Racine, tantôt à ses amis légers et inconséquents de l'Hôtel de Bouillon, s'efforçant de tenir entre eux la balance égale, il s'acquittait difficilement, jusqu'au bout, et sans y trahir son ennui, des besognes fastidieuses que sa bonté se laissait imposer. En 1671, il laissa paraître, sous le couvert de son nom, un Recueil de poésies chrétiennes^ patronné par Port-Royal, et dont les préfaces sont attribuées à Lancelot et à Nicole. La seule pièce qu'il y donna, une traduction du psaume Diligam te, Domine, est d'une faiblesse exceptionnelle, et, lorsqu'il fut tout à fait maître de la publication, il se hâta d'y introduire, dans le troi-
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sîème volume, des fables et des fragments de Psyché. En même temps, d'ailleurs, il publiait, afin qu'on ne s'y trompât point et qu'on le prît pour ce qu'il était, quelques Fables nouvelles et la troisième partie des Contes. Deux ans après, même jeu : tandis que s'étale, à la devanture de Barbin, un poème édifiant sur la chasteté, le Saint-Malc^ dont la matière a été fournie par Arnauld d'Andilly, et qui paraît sans nul doute un gage de l'amendement du pécheur, on y vend, derrière le comptoir, un nouveau recueil de contes, cette fois interdit par la police et imprimé clandestinement soit à Rouen, soit dans les Pays-Bas. Sainte-Beuve a finement apprécié le chaste poème de Saint'Malc, en le qualifiant de pensum. Les contes, en revanche, sont ce qu'il y a de plus vif et de plus effronté dans toute la série, ceux qui touchent à l'obscénité, les Troyens^ le Psautier^ le Diable en Enfer ^ la Jument du Compare Pierre^ les Lunettes^ le Tableau l On comprend, de reste, avec les usages du temps, que le livre ait clé interdit. Le plus piquant de l'afTaire, c'est que le poème sacré, celui qui devait donner à son auteur la réputation d'un homme grave, le Saint-Malc, fut également interdit, à cause d'une nouvelle distraction. Dans son enthousiasme de reconnaissance pour le cardinal de Bouillon, auquel le livre était dédié, son poète lui avait donné de V Altesse Sérénissime, titre réservé aux membres de la famille royale. C'était une inconvenance criminelle. Les deux livres se rejoignirent sous le pilon.
Durant ces années d'activité littéraire, sî soutenues et si fécondes, des chagrins et des ennuis plus graves n'avaientpas manqué, d'ailleurs, à notre insouciant rimeur. En 1672, il avait perdu la douairière d'Orléans, et, avec elle, la douce hospitalité du Luxembourg et les générosités qui l'accompagnaient. En 1673 il perdait Molière, et, avec lui, son plus ferme et plus sincère soutien intellectuel. Il semble qu'à ce moment il se trouva fort désemparé, matériellement et moralement. Nous avons la preuve de ses embarras financiers dans la vente qu'il dut bientôt faire de sa maison natale à Château- Thierry, le dernier débris sans doute de son patrimoine lentement émietté. Quant à sa solitude, elle ne dura pas longtemps. Gomme toujours, la Providence se présenta sous les traits d'une aimable femme, l'une des plus intelligentes et des plus cultivées de la société parisienne, « la Tourterelle » Sablière. Marguerite Hessein, fille et sœur de financiers connus par leur dilettantisme, épouse du marquis de la Sablière, fermier général, habitait, dans le faubourg Saint-Antoine, une des plus belles résidences de ce quartier alors aristocratique, la Folie^ Rambouillet. Son salon était un des plus recherchés de Paris, autant pour la gaîté et la liberté qui y régnaient, que pour le grand nombre d'écrivains et de savants qu'on y rencontrait. Mme de la Sablière, lettrée et tendre, érudite et modeste, semble avoir été, dans le siècle, avec Mme de Sévigné, le type le plus accompli de la femme supérieure. D'une nature
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plus ardente que la marquise immaculée , elle ne résista pas, il est vrai, comme elle à tous les entraînements de son cœur, s'attacha imprudemment et absolument au marquis de la Fare; mais, lorsqu'elle en fut trahie, lorsqu'elle connut l'indignité de ce triste amant, que ses amis appelaient déjà M. de la Cochonnière, elle en fut inconsolablement brisée, renonça à tout, s'agenouilla en Dieu, se laissa mourir. Il n'y a, pour elle, dans toutes les correspondances et chroniques du temps, qu'admiration et indulgence^ reconnaissance et tendresse. On n'y relève que deux insultes : l'une part d'une vieille fille méprisante et jalouse, Mlle de Montpensier, qui ne put voir, sans haine, le salon des La Sablière s'emplir aux dépens du sien et qui l'appelle « petite bourgeoise savante et précieuse »; l'autre est due à un vieil homme de lettres, célibataire hargneux, notre Boileau, qui ne lui pardonna jamais de justes remarques sur son ignorance scientifique et qui attendit sa mort pour se venger, sans héroïsme, de
Cette savante Qu'estime Roberval et que Sauveur fréquente
Roberval et Sauveur, de l'Académie des sciences, étaient en effet de ses meilleurs amis et elle s'occupait avec eux, sans pédantisme et sans prétention, de questions de science et de philosophie. Elle avait nicuie déjà offert, sous son toit hosj)italier, une demeure à Bernier avant de lui donner La Fontaine pour compagnon.
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Les sept ou huit années que le poète passa à la Folie-Rambouillet, sous la tutelle de cette protectrice délicate et désintéressée qui lui épargnait les moindres heurts de la vie matérielle, furent probablement ses plus heureuses. Au rebours de ses patrons et patronnes antérieurs, Mme de la Sablière n'exigeait de lui qu'une chose, c'est qu*il s'abstînt de lui adresser aucune flatterie, ni galanterie. Ayant toute liberté d'écrire à son gré et de vivre à sa guise, le poète en profita pour ruminer ses meilleures fables et pour fréquenter le théâtre. L'Hôtel de Bourgogne, où la Ghampraeslé mettait toute son âme et son cœur au service de Racine, dans Mit/iridate, IpJngénie et Phèdre, le Palais-Royal, où la troupe de l'Opéra avait remplacé la troupe de Molière, après la mort de son chef, l'attiraient également. Le monde, vivant et libre, des comédiens et des musiciens ne l'amusait pas moins. Tout le temps qu'il ne passe |)as à l'Hôtel de la Sablière où à l'Hôtel de Bouillon, il le donne à la grande actrice, la Champmeslé, dont il est un des adorateurs discrets, ou à M. de Niert, valet de chambre du roi, chargé de la direction de l'opéra, musicien et collectionneur émérite, protecteur septuagénaire de Mlle Gertin, déjà célèbre, à quinze ans, comme claveciniste. Avec l'enthousiasme qu'il apporte en tous ses plaisirs, il ne pouvait longtemps fréquenter, en simple amateur, les loges et les coulisses. Tandis qu'il se laisse aller insensiblement à devenir le collaborateur du mari de la Champmeslé pour quelques comédies, il commet une plus grande
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imprudence encore en promettant un livret d'opéra à Lulli.
Pour un artiste tel que La Fontaine, ne travaillant qu'à son temps et à son caprice, incapable de soumettre l'indépendance de sa fantaisie à une discipline rigoureuse ou à une longue soumission, d'une conscience extrême et méticuleuse en fait de style, de langage, de technique, pouvait-il être de pire supplice que celui de subir les exigences incessantes d'un collaborateur égoïste pour lequel la matière littéraire n'était qu'une matière indifférente, maniable et taillable à merci ? Lulli avait, à cet égard, une réputation établie; quand il avait demandé à Thomas Corneille un Bellérophon, il lui avait fait faire et refaire deux mille vers et n'en avait pris que six cents; sa fatuité, son impertinence, son mauvais caractère étaient connus, mais il avait tant de talent et La Fontaine aimait tant la musique! ha Dap/mé ne fut jamais terminée et les fragments en sont fort incolores. Cette déconvenue du bonhomme nous a valu, en revanche, une des pages les plus vives et les plus ressenties qu'une blessure personnelle lui ait pu inspirer, la pétulante et amusante satire du Florentin. Il ne savait pas, d'ailleurs, être vindicatif; après avoir fustigé si vertement le musicien, il se laissa raccommoder avec lui et ne cessa, malgré cette leçon, toujours attiré par les planches, de rimer quelque opéra.
Sa réputation, cependant, s'établissait rapidement, par la diffusion des fables et des contes, malgré l'insuccès de ses tentatives dramatiques. La victoire
de l'école nouvelle, de l'école de la vérité, avait été assurée par Molière, avant sa mort, et par les dernières œuvres de Racine. Boileau triomphait et il affirmait son triomphe en élevant un monument définitif, l'Art poétique, qui devait consacrer définitivement la gloire des bons poètes et Thumiliation des mauvais. Désormais, la littérature française avait ses tables de la loi écrites sur le Parnasse par un prophète inflexible, dans un long entretien avec un Phébus à perruque. La conviction majestueuse, l'inébranlable assurance avec laquelle le législateur formulait ses règles et appliquait ses jugements, faisait croire à beaucoup que ces règles étaient divines et que ses jugements seraient éternels. Cependant, hors de Versailles, à Versailles même, tout le monde ne se prosterna pas. Les admirateurs de La Fontaine, déjà nombreux, s'étonnèrent que son nom, celui d'un compagnon de lutte, d'un ami de jeunesse, d'un collaborateur qui n'avait pas été étranger à la confection des badinages sortis de la Pomme de Pin et de la Croix de Lorraine, le Chapelain décoiffé et les Plaideurs, n'y fût même pas rappelé. On s'étonna plus encore que l'apologue, ce modèle antique et vénérable de la poésie morale, dans lequel s'étaient illustrés Esope, Phèdre, Babrius, et tant d'autres, n'y fût pas admis parmi les genres de littérature que pouvaient pratiquer les honnêtes gens.
Etait-ce ignorance de la valeur des Fables ? Etaitce indilTérence pour des productions d'un ordre j)opulaire? Etait-ce antipathie personnelle pour l'au-
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teur? Il se pourrait bien^ en examinant les choses de près, qu'il y eût dans le silence de Boileau un peu de tout cela. Qu'il n'ait point goûté entièrement le charme délicat et familier de cette poésie sans apprêt, qu'il l'ait prise pour une poésie inférieure et pédestre parce qu'elle ne déployait pas tout d'abord ses ailes, qu'il ait regardé comme une négligence blâmable sa merveilleuse indépendance d'allures, qu'il ait été peu sensible à toutes ces qualités d'artiste, d'observateur, de paysagiste, par lesquelles le poète rajeunissait tous ces contes de nourrices et de paysans, c'est ce que prouve surabondamment sa façon de refaire un chef-d'œuvre qu'il trouvait a languissant » et « écritdans la langue de Marot », la Mort et le Bûcheron, La Fontaine, quelque temps après, lui rendait, d'ailleurs, avec usure, la monnaie de sa pièce; il accentuait encore l'inégalité des talents en reprenant, pour son compte, V Huître et les Plaideurs, Que Boileau, d'autre part, ait considéré la fable, avec des animaux et des plébéiens pour acteurs, comme un genre inférieur qu'on devait repousser du Parnasse avec le même dédain que le roi excluait de ses collections les magots de Teniers, c'est ce que nous peut faire supposer son système de classification nobiliaire.
Quant aux motifs, grands ou petits, d'antipathie personnelle, depuis le relâchement des liens de jeunesse, on n'est pas à les compter. Sans parler du peu de respect que devait inspirer, au fond, à un homme de tenue sévère , d'une dignité un peu
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farouche, de convictions arrêtées et inébranlables, ce barbon, de mise négligée et de mœurs dissolues, qui n'avait su garder ni son patrimoine, ni son foyer domestique, ni son indépendance, qui répandait ses rimes aux pieds des dames ou des filles, n'était-il pas avéré que La Fontaine, familier des Bouillon et des La Sablière, vivait dans un monde où les victimes de Boileau n'avaient point toutes perdu leur prestige et trouvaient encore des admirateurs ? Quelque effort d'impartialité qu'il fît pour comprendre un talent qui ne l'attirait pas, comme contraire à ses principes, Boileau y pouvait d'autant moins parvenir que l'apparence extérieure de l'homme, son laisseraller de conduite, ses imprudences de langage vis-àvis des grands et de la cour, l'étonnaient, l'inquiétaient, lui répugnaient peut-être. Il a donc pu croire, en pleine conscience, que ses contemporains s'exagéraient la valeur du fabuliste, et que la postérité en reviendrait. Dans la lettre qu'il écrivit à Maucroix après la mort de leur commun ami, il parle de lui avec une sécheresse brève, qui n'indique pas un chagrin bien profond; c'est par ouï-dire et d'après Racine qu'il connaît les détails de sa conversion; il avait cessé de le fréquenter.
Quoi qu'il en soit, les admirateurs que le fabuliste avait en cour ne se tinrent pas pour battus, et leur protection prit la forme d'un joujou que Mme de Thianges, sœur de la Montespan, offrit au duc du Maine le 1®^ janvier 1675, quelques mois après la publication de V Art poétique. C'était un petit théâtre.
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la Chambre du Sublime, meublé de ;Ggures de cire. Sur le seuil, on voyait Despréaux, armé d'une fourche, écartant quelques mauvais poètes. Il n'avait que Racine auprès de lui, mais Racine faisait signe à La Fontaine d'approcher. L'allusion était claire et fine et l'on avait sans doute attribué à Racine le rôle qu'il dut remplir entre ses deux amis. On ne sait si la plaisanterie fut du goût du roi et contribua à le mettre en de meilleures dispositions. L'incorrigible rimeur, avec son à-propos accoutumé, ne lui laissa pas le temps de les manifester. C'est trois mois après qu'il se faisait saisir par le lieutenant de police son nouveau recueil de contes. Il ne seconda, en réalité, les bonnes intentions de ses amis, ne chercha sérieusement à se mettre bien en cour qu'en 1678, lorsqu'il eut achevé cinq autres volumes de Fables, qu'il dédia solennellement à Mme de Montespan. Il faisait suivre, d'ailleurs, cette dédicace d'une de ses plus vives satires de l'injustice des grands, les Anlmaux malades de la peste. Il fut, néanmoins, grâce à la favorite, admis à présenter ses hommages, avec son volume, au seigneur Lion, qui le gratifia d'une bourse d'or. La légende raconte qu'il avait oublié, en arrivant, le volume qu'il voulait offrir, et, en s'en allant, la bourse' qu'on venait de lui donner. Quoi qu'il en soit, Louis XIV, ni à ce moment, ni plus tard, ne lui attribua une grande importance et ne pensa surtout à le mettre en balance avec Boileau ; on le vit bien, quelques années après, quand tous deux se présentèrent à l'Académie.